Société

La piscine publique, lieu de construction d'un ordre social

Temps de lecture : 6 min

Rester dans sa ligne, nager à vitesse égale, ne pas gêner les autres, porter un bonnet de bain... Voilà autant de règles qui permettent de fabriquer des nageurs-citoyens aptes à partager un espace commun.

Le refus des routines de circulation entraîne généralement une mise au pas ou une exclusion des nageurs rétifs par les autres nageurs. | Kindel Media via Pexels
Le refus des routines de circulation entraîne généralement une mise au pas ou une exclusion des nageurs rétifs par les autres nageurs. | Kindel Media via Pexels

Avez-vous déjà pesté contre ces nageurs trop lents, trop rapides, trop équipés, se trompant de ligne, ceux qui confondent la piscine avec leur salon ou encore ceux qui vous empêchent de tenir le rythme de vos longueurs hebdomadaires? Si les couloirs de circulation ne sont pas toujours bien respectés, ils permettent tout de même de nager à plusieurs dans un espace aquatique réduit. Imaginez d'ailleurs qu'il y a encore quelques années de cela, ils n'existaient même pas.

Leur histoire et celle de la natation témoignent d'une véritable évolution de la pratique sportive, accolée, comme le montrent les recherches, à une certaine organisation politique de l'espace et du contrôle des individus par autrui, puis par eux-mêmes.

Selon l'historien du sport Allen Guttmann, ce sont les processus de ritualisation et les règles qui accompagnent chaque sport qui sont réellement éducatifs, plus que la pratique elle-même.

Des rituels de contrôle

Ainsi, l'activité sportive, quel que soit l'âge, participe à l'éducation et forme aux pratiques de citoyenneté, un phénomène qui prend son essor à mesure que se développe le sport de loisir, dès la fin du XIXe siècle. Les desseins politiques, idéologiques, moraux ou sociaux apparaissent alors à côté d'un certain hygiénisme. Le sport devient peu à peu un outil moderne de contrôle, voire d'endoctrinement des masses, pour servir la collectivité en nourrissant différentes idéologies.

À titre d'exemple, dès 1920, dans un contexte d'après-guerre marqué par la recherche d'hygiène physique et sociale pour améliorer «la race française», le préfet du Calvados Maurice Hélitas, surnommé le préfet «sportophile et alcoolophobe», œuvre à la construction d'une piscine publique et d'un stade départemental, inquiet des méfaits de l'oisiveté.

Il s'agissait ainsi d'éduquer et «d'occuper notre jeunesse rendue très libre par la loi des huit heures», faisant référence ici à la loi sur la réduction du temps de travail pour passer à des journées de huit heures. C'est dans cette histoire longue que s'inscrit celle de la natation.

La France qui nage

En se basant sur les dernières études du ministère des Sports, publiées en 2020, on peut affirmer que les Français sont un peuple de nageurs et de nageuses. On dénombre autour de 13 millions de Français, âgés de plus de 15 ans, qui pratiquent chaque année la natation de loisir dans les 4.135 piscines et 6.412 bassins publics que compte la France.

Quelque 80% d'entre eux, quasiment autant de femmes que d'hommes, la pratiquent de manière libre et automne, c'est-à-dire en dehors d'un club ou d'une association avec un personnel encadrant. Ce qui en fait la deuxième activité sportive la plus pratiquée par les Français, après la marche de loisir.

Comment cette activité participe-t-elle aujourd'hui à la fabrication de citoyens? Par quels truchements ce sport non encadré contribue-t-il à faire acquérir et entretenir des attitudes prosociales et citoyennes, comme le fait d'obéir à des règles en se conformant à des comportements socialement acceptés pour vivre ensemble?

Lignes sensibles

En France, les bassins de nage couverts ou découverts sont généralement de forme rectangulaire et de différentes longueurs (25 mètres, 33 mètres, 50 mètres, 100 mètres, jusqu'à 150 mètres pour la plus grande, située à Toulouse). Pour y organiser la circulation des déplacements des nageurs dits «libres», les maîtres-nageurs divisent généralement ces espaces natatoires en couloirs séparés avec des lignes d'eau.

Ainsi, les nageurs et nageuses peuvent librement choisir en fonction de leur niveau, sexe, âge et parmi une offre de couloirs préétablis, entre celui interdit à la brasse, celui uniquement pour le crawl et le dos, celui pour les quatre nages, celui pour les palmes.

Cette manifeste évolution à l'endroit
de l'ordonnancement des corps
en mouvement des nageurs nous renvoie à la question de l'ordre en sociologie et philosophie.

Mais selon les témoignages de maîtres-nageurs que je recueille pour une enquête en cours, ce découpage spatial n'a pas toujours été de mise dans les piscines publiques. Il remonterait à une trentaine d'années, et a eu pour conséquence la disparition de bon nombre d'enfants qui venaient pour jouer en effectuant, dans tous les sens du bassin, y compris sous l'eau, des déplacements plutôt courts et bruyants.

C'est dire si ces usages venaient régulièrement gêner et entraver celui des nageurs libres, motivés par l'enchaînement de longueurs de bassin, parfois entrecoupées de pauses, pour s'entretenir physiquement.

Routines et surveillance

Cette manifeste évolution à l'endroit de l'ordonnancement des corps en mouvement des nageurs nous renvoie à la question de l'ordre en sociologie et philosophie. Globalement, les bassins constituent des espaces interactionnels de sociabilité, dans lesquels les agissements des utilisateurs sont contraints par des règlements intérieurs propres à chaque piscine publique.

Il va de soi que les manquements au règlement intérieur (types de maillots autorisés, port du bonnet de bain, douche obligatoire) constituent une entrave à des attentes réciproques et peuvent aller jusqu'à l'exclusion de la piscine voire à une sanction pénale.

En outre, les déplacements des nageurs sont circonscrits par les dimensions matérielles des bassins et les règles de circulation identiques dans chaque couloir de nage. Généralement, les nageurs libres se déplacent en file indienne, en partant à droite du tracé médian (ligne noire), placé dans chaque ligne au fond du bassin.

De plus, dans de nombreuses piscines publiques, il est coutume que cette circulation soit indiquée sur des pancartes placées sur les bords du bassin ou des plots de départ. Le refus de ces routines de circulation entraîne généralement une mise au pas ou une exclusion des nageurs rétifs par les autres nageurs. D'ailleurs, selon la sociologue britannique Susie Scott, «la première chose que l'on peut observer en entrant dans une piscine, c'est à quel point elle est ordonnée et civilisée […], l'ordre qu'ils créent se maintient».

Le découpage spatial des bassins et l'ordonnancement des déplacements corporels qu'il induit nous renvoient également, entre autres, aux travaux du sociologue américain Erving Goffman concernant la construction de l'ordre de l'interaction. «Ces routines associées aux règles fondamentales, tout cela constitue ce qu'on pourrait appeler un “ordre social”.»

Une puissante autorégulation

Outre ces analyses sociologiques, et bien qu'une piscine publique ne soit pas une prison, un bassin de natation, entre son règlement et l'ordonnancement des déplacements des nageurs, peut être étudié à l'aune du concept de dispositif panoptique du philosophe Michel Foucault.

Ainsi, si les longueurs réalisées dans des bassins découpés en couloirs de nage donnent davantage de force et de pouvoirs moteurs aux nageurs, ils sont en permanence assujettis à respecter des règles et des usages quant à la manière d'y circuler pour réussir à nager ensemble dans le même territoire.

Puissant pour la sociabilité et la citoyenneté, ce dispositif autorégulé fait d'ailleurs son œuvre sans que n'intervienne, généralement, un maître-nageur.

Ordre et désordre

Pour le pouvoir politique, outre le fait que la natation pratiquée librement entretient l'état de santé des concitoyens et occupe le temps oisif, elle participe à la fabrication de la citoyenneté en actes et du vivre-ensemble, comme le montrent les derniers travaux du sociologue français Benoît Hachet.

Le sociologue pointe notamment que la mise en ordre des nageurs parisiens libres est vectrice de sociabilité et de citoyenneté. En revanche, il s'interroge sur «le désordre» qui peut parfois s'y produire lorsque, l'été venu, leurs directeurs suppriment, en retirant les lignes d'eau, les couloirs de nage pour répondre à l'afflux massif de baigneurs ludiques.

Ils sont alors contraints de déployer des agents de sécurité pour parfois expulser des baigneurs incivils, qui refusent de se soumettre au règlement intérieur et/ou qui gênent d'autres nageurs plus policés. Selon lui, «à la question de l'ordre pourrait bien, dès lors, répondre celle du désordre, en termes d'incivilités, voire de violence physique à l'égard d'autres nageurs, lorsque l'on retire notamment cette mise en ordre grâce aux couloirs de nage dans les bassins».

Soyons toutefois rassurés: dans la grande majorité des piscines publiques françaises, les nageurs libres et leur mise en ordre prennent le pas sur le désordre qui peut, ici où là, se produire chez des baigneurs rétifs à l'idée de s'appliquer des règles communes. Paradoxalement, ces derniers ne fonctionnent pas pour autant sans règles sociales, loin s'en faut. Celles qui organisent leur vie sont généralement plus strictes et violentes que celles d'une piscine publique.

Enfin, dans une période historique, frappée par les effets néfastes liés à la sédentarité, le manque d'activité physique, au numérique et à la mauvaise hygiène alimentaire, on peut regretter que l'ordonnancement des nageurs dans des couloirs ait éloigné les enfants des bassins rectangulaires, rendus alors moins ludiques, et souvent, d'un point de vue sanitaire, les plus fragiles d'entre eux.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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