Culture

Derrière l'objectif, au-delà des clichés: Lee Miller, photoreporter de guerre

Temps de lecture : 5 min

Oubliez la muse de Man Ray et la modeuse. Unique femme reporter sur le front, elle a aussi été la première à montrer l'horreur des camps de concentration (et la baignoire d'Hitler).

Lee Miller lors de sa mission de photographe de guerre pour l'armée américaine, en 1943. | U.S. Army Official Photograph via Wikimedia Commons
Lee Miller lors de sa mission de photographe de guerre pour l'armée américaine, en 1943. | U.S. Army Official Photograph via Wikimedia Commons

Les Rencontres d'Arles, plus important salon de photographie dans le monde, consacrent une exposition à Lee Miller (1907-1977). Le parti pris est clairement affiché: non, elle ne s'est jamais contentée d'être la célèbre muse du surréaliste Man Ray ou de Jean Cocteau. L'événement se focalise sur la période la plus personnelle, prolifique et fascinante de la carrière de la photographe américaine, à partir de 1932.

Lee Miller vient alors de quitter Man Ray et de s'installer à New York, où elle ouvre son studio de photo en compagnie de son frère Erik. La parenthèse se referme en 1945, sur son expérience de photoreporter de guerre et ses images des camps de concentration allemands de Dachau et Buchenwald (1942-1945).

On connaît l'histoire de la relation (amoureuse, professionnelle, torturée) de Lee Miller et Man Ray. Si vous avez besoin de vous rafraîchir la mémoire, Initial Studio leur a consacré cet épisode du podcast L'amour à l'œuvre. Une relation artistiquement féconde (elle l'a grandement aidé à développer ses œuvres et les techniques), qui a marqué l'histoire de l'art. Malheureusement, elle a aussi poussé Miller dans l'ombre de Man Ray.

Il a fallu des décennies au talent de Lee Miller pour être reconnu: son fils Anthony Penrose raconte comment, tentant de collaborer avec diverses institutions pour faire connaître à sa juste valeur le travail de sa pionnière de mère, il est accueilli par une absence d'intérêt. Voire une attitude méprisante. «Au MoMA, à New York, on m'a répondu que ma mère était juste “une note de bas de page dans la vie de Man Ray!”»

La femme modèle

L'exposition s'ouvre donc sur l'aventure parisienne de Lee Miller, qui a laissé derrière elle sa carrière de mannequin débutée en 1926 quand elle se fait remarquer dans les rues de New York par le magnat de la presse Condé Nast (fondateur des titres Vanity Fair, Vogue ou The New Yorker) en personne. Très demandée, elle a posé pour les plus grands photographes de l'époque, de Hoyningen-Huene à Edward Steichen.

C'est ce dernier qui précipite la fin de l'expérience pour Lee Miller, en vendant l'une de ses photos à la marque Kotex: elle illustre l'une des premières publicités pour des serviettes hygiéniques publiées dans la presse américaine. Scandale! À son insu, Lee est étiquetée «Kotex girl», et les contrats se tarissent.

Ses fréquentations lui valent d'être surveillée par les autorités, qui la soupçonnent d'être un agent communiste.

Elle décide de quitter l'Amérique pour Paris et le studio de Man Ray, sans pour autant regretter ses années de mannequinat. Face à l'objectif, elle a appris diverses techniques et glané des contacts qui lui seront précieux; l'épisode s'est avéré fructueux. «Je le répète sans arrêt: je n'ai jamais perdu une minute de ma vie», dira-t-elle.

Si l'exposition «Lee Miller, photographe professionnelle (1932-1945)» ne s'attarde pas sur cette tranche de vie, elle n'en reste pas moins fondamentale dans son œuvre. Lee Miller saura s'en inspirer quand elle passera de l'autre côté de l'objectif.

Lee Miller, agent communiste?

En 1932, Lee est donc de retour à New York. Libérée du joug de la jalousie de Man Ray, elle poursuit son travail de photographe dans la veine surréaliste, avant d'épouser un homme d'affaires égyptien en 1934. La vie au Caire, où elle l'a suivi, l'ennuie rapidement. Au cours d'un voyage à Paris, elle rencontre l'artiste britannique Roland Penrose. Proche de Dalí, Miró, Brancusi, Picasso, Giacometti et Henry Moore, il a invité ceux-ci à participer à la première exposition surréaliste en Grande-Bretagne, organisée par ses soins.

En 1942, elle parvient à se faire accréditer comme photographe de guerre par l'armée américaine.

Lee Miller laisse derrière elle mari et vie bourgeoise pour Londres et l'atmosphère bohème du quartier de Hampstead. C'est Vogue, le magazine pour lequel elle prenait jadis la pose, qui publiera ses photos de mode –le photographe attitré du magazine a été mobilisé, laissant son poste vacant. La Seconde Guerre mondiale offre ainsi à Lee l'opportunité d'écrire un nouveau chapitre de sa carrière: jusque-là, elle n'avait eu droit qu'au titre d'assistante studio.

Le ministère de l'Information collabore avec la presse féminine: à partir de 1941, les femmes britanniques sont invitées à participer à l'effort de guerre en travaillant dans des usines ou comme infirmières. Pour Vogue, Miller réalise plusieurs photoreportages focalisés sur des femmes engagées.

Proche du cercle des artistes et intellectuels de Hampstead (au sein duquel se cachent des espions, dont certains n'ont été démasqués que récemment), Lee pose aussi régulièrement pour Picasso. Ses fréquentations lui valent d'être surveillée par les autorités, qui la soupçonnent d'être un agent communiste. Un rapport de l'époque la juge finalement innocente, mais l'étiquette «communiste intellectuelle» la poursuit: elle est décrite comme «une excentrique qui affectionnait la nourriture bizarre et les vêtements bizarres».

Reporter de guerre

En 1942, elle parvient à se faire accréditer comme photographe de guerre par l'armée américaine. Il s'agit d'un exploit: seules quatre femmes recevront cette accréditation. Promue photoreporter, Lee Miller écrira également ses premiers articles dans les pages de Vogue. De 1944 à 1946, elle voyage avec David Sherman, reporter pour le magazine Life avec lequel elle entretient une liaison. Dans la biographie qu'il consacre à sa mère en 1985, Anthony Penrose rapporte une parole unique exprimée par cette dernière: «Si c'était à refaire, j'aurais été encore plus libre dans mes idées, avec mon corps, ainsi que dans mes sentiments.»

Elle juxtapose enfants bien nourris et charnier de corps décharnés, montre les fours crématoires, les corps de nazis suicidés…

Sherman et elle partent en Normandie, puis couvrent la libération de Saint-Malo en août. La ville est assiégée par les Allemands, et Lee assiste à l'assaut des troupes américaines. «Des obus firent dégringoler d'autres blocs de pierre dans la rue. Je me réfugiai dans une tranchée boche, derrière les remparts. Mon talon écrasa la main d'un mort, et je me mis à maudire les Allemands pour l'effroyable et meurtrière destruction qu'ils venaient de provoquer dans cette ville jadis si jolie.» Lee, qui n'avait pas été autorisée à se retrouver sur le front, est arrêtée, et son accréditation annulée. Mais il en faudrait plus pour freiner ses élans.

«France, free again!» Le 15 octobre 1944, Vogue publie son reportage sur la libération de Paris. Lee photographie notamment des femmes accusées de collaboration pendant leur interrogatoire ou dans les rues, crâne rasé, sous les huées de la foule.

Camps de concentration et baignoire d'Hitler

Miller et Sherman accompagnent ensuite les Alliés en Allemagne. Ils sont les premiers photographes à accéder aux camps de concentration –Buchenwald puis Dachau.

«Le général Patton, écrit-elle dans Vogue, a pensé que puisque les habitants de Weimar disent qu'ils n'avaient jamais entendu parler de la brutalité des camps, il est temps de leur faire comprendre pourquoi le monde s'en prend à ce pacifique et innocent peuple allemand. Il a ordonné que des milliers d'habitants de Weimar de tous sexes, tous âges, tous ces gens connus pour aimer la randonnée avec leur sac à dos, viennent dans ce camp dont ils disaient ne rien savoir, et pourtant à quelques pas de chez eux.»

Même si l'existence de camps de concentration a été dévoilée dans la presse américaine dès 1941, c'est la première fois que le public américain découvre la situation en images. «Je vous implore de croire que c'est vrai.» Elle juxtapose enfants bien nourris et charnier de corps décharnés, montre les fours crématoires, les corps de nazis suicidés…

Le 30 avril 1945, dans l'appartement vide du Führer et au lendemain de son suicide, David Sherman photographie Lee Miller se lavant «de la boue de Dachau dans la baignoire d'Hitler» ou dans le lit d'Eva Braun.

L'expérience est traumatique. «Elle n'en parlait jamais, témoigne son fils Anthony Penrose. Après la guerre, ma mère a rangé sa vie dans des caisses et les a mises au grenier.»

«Lee Miller, photographe professionnelle (1932-1945)», aux Rencontres de la photographie d'Arles jusqu'au 25 septembre 2022.

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