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La visite de Nancy Pelosi à Taïwan a suscité le courroux de la Chine

Temps de lecture : 9 min

La présidente de la Chambre des représentants américains a atterri à Taipei le 3 août, lors de sa tournée asiatique. Pékin a répliqué avec des sanctions touchant l'île et les États-Unis et des manœuvres militaires.

Un manifestant pro-Chine marche sur un drapeau américain et sur la photo de la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, devant le consulat américain à Hong Kong, le 3 août 2022. | Peter Parks / AFP
Un manifestant pro-Chine marche sur un drapeau américain et sur la photo de la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, devant le consulat américain à Hong Kong, le 3 août 2022. | Peter Parks / AFP

Pour le gouvernement chinois, la visite à Taïwan de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, était parfaitement intolérable. Xi Jinping l'avait précisé au cours d'une conversation téléphonique avec Joe Biden le 28 juillet. Le président chinois avait alors affirmé à son homologue américain que «ceux qui jouent avec le feu finissent par se brûler», tout en ajoutant: «J'espère que la partie américaine comprend parfaitement cela.»

Le déplacement à Taïwan de l'élue américaine n'était à ce moment-là qu'une rumeur. Officiellement, elle allait rendre visite aux dirigeants des Philippines, de Singapour, de la Malaisie, puis de la Corée du Sud et du Japon.

Mais mercredi 3 août, c'est bien à Taipei qu'elle a débarqué, accompagnée d'une délégation de parlementaires américains. Lors de sa visite, Nancy Pelosi a notamment discuté avec la présidente de la République taïwanaise, Tsai Ing-wen. La présidente de la Chambre des représentants avait par ailleurs indiqué la veille, dans une tribune publiée dans le Washington Post, que «la visite de [la] délégation [américaine] d[eva]it être considérée comme une déclaration sans équivoque selon laquelle l'Amérique se tient aux côtés de Taïwan».

Une visite qui irrite Pékin

La colère des dirigeants chinois n'a pas tardé à exploser. À leurs yeux, l'île de Taïwan est une partie du territoire chinois qui a, un jour, vocation à rentrer dans le giron de la Chine populaire et être soumis à l'autorité du Parti communiste chinois. Même si une phase transitoire garantissant des libertés publiques est envisagée, Pékin pourrait y mettre fin autoritairement, comme récemment à Hong Kong: la Grande-Bretagne a restitué ce territoire à la Chine en 1997 et, en 2021, les libertés qui y étaient tolérées ont été supprimées. Hong Kong est désormais géré par l'administration chinoise.

De son côté, le régime politique en place à Taïwan n'a rien à voir avec celui de Pékin. Et c'est sans doute ce à quoi Nancy Pelosi tenait à rendre hommage en déclarant, face au Parlement, que Taïwan était l'une des «sociétés les plus libres du monde». Dans cette Chine très différente de celle de Pékin, des élections libres ont amené Tsai Ing-wen à la présidence de la République après la victoire de sa formation, le Parti démocrate progressiste (PDP), aux élections législatives de 2016 puis de 2020.

Pour ne pas compliquer les relations avec Pékin, la présidente évite de rappeler que son programme prévoyait de décréter l'indépendance de l'île. Mais à Taïwan, il n'y a pas de censure de la presse et l'économie repose sur un système libéral qui connaît d'évidentes réussites, saluées dans les démocraties occidentales.

Depuis que les États-Unis et la Chine populaire ont établi des relations diplomatiques, un seul président de la Chambre des représentants américains a effectué un voyage à Taïwan.

Tout cela irrite fortement Pékin. Les contacts officiels de gouvernants ou d'élus étrangers avec Taïwan sont systématiquement dénoncés comme inadmissibles par les autorités de la République populaire de Chine. Ce fut le cas, par exemple, en octobre 2021, lorsque des sénateurs français menés par Alain Richard sont allés rendre visite à la Cour législative, le Parlement taïwanais, ainsi qu'à Tsai Ing-wen.

Et les protestations chinoises ont été encore plus vives lorsque la Lituanie a décidé de rompre ses relations avec la Chine populaire fin 2021, estimant qu'il était plus profitable pour les échanges économiques et technologiques de se rapprocher de Taïwan.

Mais la visite de Nancy Pelosi a pris une tout autre ampleur. En tant que présidente de la Chambre des représentants, elle occupe le troisième rang protocolaire dans la hiérarchie des responsables politiques américains, après le président Joe Biden et la vice-présidente Kamala Harris.

Depuis que, le 1er janvier 1979, les États-Unis et la Chine populaire ont établi des relations diplomatiques, un seul président de la Chambre des représentants américains avait, jusqu'à aujourd'hui, effectué un voyage à Taïwan. Il s'agissait du Républicain Newt Gingrich, en 1997.

Sa visite et les protestations de Pékin n'avaient alors guère fait de bruit. À l'époque, Taïwan venait de commencer son évolution vers un régime démocratique et la Chine amorçait le développement économique qui allait faire d'elle la deuxième puissance de la planète.

Avions, navires et sanctions

Cette fois-ci en revanche, la réaction de Pékin a été particulièrement vigoureuse. L'Armée populaire de libération a été déclarée en état d'alerte maximale; des «opérations militaires ciblées» ont été lancées, consistant principalement à envoyer des avions militaires chinois à proximité de Taïwan –précisément de la zone d'identification de défense aérienne de l'île.

Selon l'armée taïwanaise, la Chine a mobilisé 68 avions et 13 navires de guerre pour effectuer des exercices conjoints, comportant des lancements de missiles à l'ouest et à l'est de l'île. Ces manœuvres se sont poursuivies pendant cinq jours et ont poussé Taïwan à faire décoller des appareils pour dissuader les avions chinois d'aller plus loin.

«La Chine ne punit pas seulement les États-Unis, elle punit le monde entier.»
John Kerby, porte-parole du gouvernement américain
pour les affaires de sécurité nationale

Sur le plan commercial, Pékin a interdit à près de 200 entreprises taïwanaises de vendre leurs produits en Chine populaire, alors que la plupart d'entre elles y sont installées depuis trois ou quatre décennies. D'autres décisions concernent divers chapitres des relations sino-américaines: le dialogue entre responsables militaires des deux pays est notamment suspendu, tout comme la coopération sur le rapatriement de migrants clandestins chinois ou encore les discussions sur le changement climatique.

Sur ce dernier point, John Kerby, porte-parole du gouvernement américain pour les affaires de sécurité nationale, a vivement réagi. Selon lui, «cette décision est irresponsable. La Chine ne punit pas seulement les États-Unis, elle punit le monde entier, parce que le changement climatique ne connaît pas de limites géographiques ni de frontières.» Le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a quant à lui proclamé qu'il est «impossible» de résoudre les «problèmes les plus pressants dans le monde sans un dialogue et une coopération efficace entre la Chine et les États-Unis».

L'occasion pour la Chine d'afficher un ferme antiaméricanisme

L'amplitude de la réaction chinoise permet, en premier lieu, de montrer l'hostilité de Pékin à l'égard des États-Unis. Dans ce domaine, la Chine est nettement restée en retrait depuis que les troupes russes sont entrées en Ukraine et que ce pays bénéficie d'un évident soutien occidental, notamment américain.

Par souci de préserver ses échanges internationaux avec l'Occident autant que pour ne pas subir les conséquences diplomatiques et économiques d'une association avec l'offensive russe, Xi Jinping a donc dû mettre entre parenthèses son amitié avec Vladimir Poutine. Mais le séjour de Nancy Pelosi à Taipei lui fournit une occasion de montrer un ferme antiaméricanisme.

Vue de Pékin, cette visite est vécue comme une véritable provocation. Hua Chunying, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, a proclamé le 3 août que «les États-Unis doivent assumer la responsabilité des erreurs qu'ils ont commises et en payer le prix».

Le même jour, Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, estimait que «Nancy Pelosi a effrontément effectué une visite dans la région chinoise de Taïwan. Cette démarche viole gravement le principe d'une seule Chine, porte malicieusement atteinte à la souveraineté de la Chine et se livre de manière flagrante à des provocations politiques.»

«Taïwan ne reculera pas»

Selon le ministre chinois, «la partie américaine a trahi sa parole sur la question taïwanaise». En 1979, lorsqu'ils ont reconnu la Chine populaire, les Américains avaient indiqué qu'ils n'auraient plus de relations officielles avec Taïwan. Mais en réalité, ils n'ont jamais cessé d'aider l'île, y compris en matière d'armements, au nom d'une théorie non officielle dite d'«ambiguïté stratégique». Ce qui consiste à éviter de dire s'ils défendraient ou non Taïwan en cas d'invasion.

Dans ce contexte, la Maison-Blanche comme l'état-major de l'armée américaine sont tenus de soutenir, ou en tout cas de ne pas désavouer, la dirigeante de la Chambre des représentants. Mais cela n'a pas, pour autant, donné lieu à des déclarations officielles approuvant sa visite à Taipei.

Le secrétaire d'État américain Antony Blinken, qui participait, le 5 août, à un sommet de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est à Phnom Penh s'est contenté d'indiquer qu'il avait fait savoir à son homologue chinois, le ministre Wang Yi, que la Chine «ne devrait pas utiliser la visite de Nancy Pelosi comme prétexte à la guerre, à l'escalade, à des actions provocatrices» et qu'il avait «exhorté les Chinois à cesser ces actions qui n'ont aucune justification possible».

Tout cela montre surtout que, côté américain, on semble avant tout attendre que la colère chinoise s'apaise. Côté taïwanais, la présidente Tsai Ing-wen a réagi en affirmant que l'île continuerait «à défendre la démocratie. Face à des menaces militaires délibérément accrues, Taïwan ne reculera pas.»

Un accueil franchement frais
en Corée du Sud et au Japon

Dans les pays où Nancy Pelosi a poursuivi son voyage, on lui a cependant fait comprendre que son passage à Taipei n'avait pas vraiment été apprécié. À Séoul, elle a été reçue le 4 août par les dirigeants de l'Assemblée nationale coréenne, mais pas par le président Yoon Seok-youl. Celui-ci, en vacances, s'est contenté de lui téléphoner. À Tokyo, le 5 août, l'atmosphère était également particulièrement tendue car, après avoir survolé Taïwan, au moins quatre missiles balistiques tirés par la Chine ont atterri en mer du Japon, précisément dans la zone économique exclusive japonaise.

Nobuo Kishi, le ministre japonais de la Défense, a parlé d'un «problème grave qui affecte la sécurité nationale des citoyens du Japon» et a indiqué avoir «déposé une protestation auprès de la Chine par voie diplomatique» et réclamé «l'arrêt immédiat des manœuvres chinoises».

Avec ces tirs de missiles, il est probable que la Chine avait pour objectif d'impressionner le Japon au moment où ses dirigeants allaient accueillir l'élue américaine. Cette dernière a toutefois assuré qu'elle assumait pleinement son itinéraire et déclaré que les États-Unis «ne permettront pas à la Chine d'isoler Taïwan». «Les Chinois ne décident pas de nos déplacements.»

Seulement, Pékin n'est nullement disposé à atténuer sa critique de l'amitié entre les Américains et l'île. Le 4 août, Tan Kefei, porte-parole du ministère chinois de la Défense nationale, déclarait ainsi que les exercices militaires autour de Taïwan «constituent une forte dissuasion contre la collusion entre les États-Unis et la région de Taïwan». D'après lui, les forces armées chinoises «défendront résolument la souveraineté nationale et l'intégrité territoriale du pays, et ne laisseront jamais de place à toute forme d'activités d'“indépendance de Taïwan” et d'ingérence extérieure».

«Après la réunification, on va faire une rééducation»

Les propos les plus précis sur les intentions chinoises sont cependant sans doute ceux de Lu Shaye, ambassadeur de Chine en France. Le 3 août, lors d'une interview sur BFM TV, il présentait sans détours les changements que les dirigeants chinois veulent apporter à la situation politique de Taïwan.

«Il y a vingt ans, la plupart des habitants de Taïwan étaient pour la réunification. Pourquoi sont-ils contre maintenant? C'est parce que le Parti démocrate progressiste a fait beaucoup de propagande antichinoise. [...] La population de Taïwan est aujourd'hui endoctrinée. [...] Après la réunification, on va faire une rééducation Et à propos du PDP, le parti au pouvoir à Taïwan, l'ambassadeur est on ne peut plus précis: «Si on ne réagit pas, à la fin, ils vont atteindre leur objectif d'indépendance.»

En affirmant ainsi haut et fort sa profonde hostilité à la fois à la démocratie taïwanaise et au soutien que lui accordent les États-Unis, Xi Jinping vise à stimuler la fibre nationaliste chinoise. Une intense propagande présente Taïwan comme une île chinoise soumise au joug d'un régime oppressif, entre les mains des intérêts américains.

Une allure de répétition générale

La visite de Nancy Pelosi a permis au Parti communiste chinois de montrer les dents en cherchant ainsi l'approbation de l'opinion publique chinoise. Celle-ci est actuellement secouée par le ralentissement de la croissance économique et, à moins de trois mois du prochain congrès du Parti communiste, reste perturbée par la gestion très rude de l'épidémie de Covid-19. Il n'est pas inutile de chercher à rétablir un consensus. Et la dénonciation de la visite de l'élue américaine à Taïwan peut y contribuer.

Contrairement à ce Pékin avait annoncé, la démonstration de force de l'armée chinoise ne s'est pas totalement arrêtée dimanche 7 août. Tout cet épisode de déploiement militaire a ainsi une allure de répétition générale: il permet de dévoiler ce à quoi pourrait ressembler une attaque chinoise en règle contre Taïwan.

Certes, en ce début août 2022, l'armée taïwanaise a peu réagi et les États-Unis sont restés prudents. Mais la visite de Nancy Pelosi à Taipei a provoqué une démonstration de force chinoise qui amène à penser qu'une autre fois, l'objectif pourra être de s'emparer véritablement de l'île.

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