Monde / Culture

Le Portugal, la «nouvelle Californie» des artistes

Temps de lecture : 6 min

Depuis quelques années, le pays fait tourner la tête à de nombreux Européens. Parmi eux, des jeunes artistes en quête d'une vie meilleure, attirés par les multiples avantages du pays.

Le Ponte 25 de Abril, semblable au célèbre Bay Bridge de San Francisco, à Lisbonne. | Filiz Elaerts via Unsplash
Le Ponte 25 de Abril, semblable au célèbre Bay Bridge de San Francisco, à Lisbonne. | Filiz Elaerts via Unsplash

Les Français sont friands du Portugal. L'ambassade de France au Portugal estime qu'environ 1,1 million de Français ont visité le pays en 2020. Dix ans plus tôt, ils n'étaient que 600.000. Aujourd'hui, après les Espagnols, c'est la deuxième nationalité la plus importante à visiter ce petit pays d'à peine plus de 10 millions d'habitants. Une fois accomplie, la visite se traduit parfois par d'autres projets sur la durée. Toujours d'après l'ambassade, ils seraient 1,7 million de Français (dont de nombreux bi-nationaux) à y être installées –si l'on compte les personnes uniquement françaises, le contingent est estimée à 30.000.

«En plus de la qualité de vie et de la proximité avec la France, les nouvelles générations de digital nomads aiment s'y établir, pour des prix raisonnables», décrit Vincent Grégoire, le directeur du cabinet de tendances NellyRodi, qui connaît bien le Portugal et son artisanat. À la façon des «digital nomads», certains artistes posent leurs bagages sans savoir quand ils s'en iront.

Pour les encourager à s'installer durablement, les organismes mettent la main à la pâte. L'Institut français et l'ambassade de France au Portugal soutiennent le développement des Industries culturelles et créatives (ICC) françaises sur le territoire portugais. Pour ce faire, une «mission prioritaire ICC» a été mise en place afin d'encourager leur développement dans le pays, renforcer leur visibilité et créer un réseau de ressources.

Les ICC incluent sept filières, dont architecture et design, artisanat et arts visuels. Difficile toutefois de quantifier le nombre des arrivants. «Nous n'avons pas de statistiques sur les artistes qui viennent s'installer au Portugal. Par contre, je peux vous dire que les demandes d'accompagnement sont extrêmement nombreuses», indique Silvia Balea, attachée de coopération culturelle et audiovisuelle à l'Institut français.

Une oeuvre de street-art à LX Factory, Lisbonne. | Anne Chirol

La capitale reste la zone de prédilection des artistes étrangers, notamment grâce à la valorisation de zones désaffectées comme LX Factory, espace qui accueille des artistes internationaux et de nombreuses peintures de street art. Lisbonne, «c'est aussi une ville où les choses sont possibles», selon Silvia Balea. Mais cette ville n'est pas la seule à tirer son épingle du jeu.

Porto, une perle pour les artistes

Avec l'afflux d'expatriés et de logements mis en location sur Airbnb, Lisbonne devient de plus en plus chère. Difficile pour de nombreux Portugais de s'y loger confortablement. L'été, les logements mis sur la plateforme de location de vacances s'envolent rapidement. Reste encore une autre ville, moins internationale, dont le charme est toujours aussi fort, même si elle devient également de plus en plus chère: Porto.

«Porto, c'est une ville qui rend possible le rêve artistique», décrit Victor Marqué. Cet artiste français y a élu domicile en 2017. À l'origine, il pense rester six mois sur place et arrive avec 3.000 euros en poche. Une fois diplômé d'architecture, l'idée de vivre à Paris et de chercher un travail dans un studio réputé cesse de l'enchanter. Le stress, les cadences de travail, la concurrence… pourquoi s'entêter à chercher une vie qu'il ne veut pas mener?

«Les Portugais sont souples, ils ont un vrai savoir-faire et un souci de la qualité.»
Vincent Grégoire, directeur du cabinet de tendances NellyRodi

Cinq ans plus tard, le créateur n'a pas bougé d'un poil. Et pour cause: cette ville située au nord du pays rassemble de multiples avantages, en plus d'une certaine qualité de vie. Située à côté de la mer et proche des terres où sont produites les matières premières, Porto reste encore dans son jus: traditionnelle, charmante et populaire. En se baladant dans la ville, Victor découvre la richesse artisanale du pays, de sa céramique aux azulejos (carreaux de faïence typiques). De ces derniers, il fera son activité principale.

Des azulejos faits main par Victor Marqué. | Victor Marqué

Tout cela a aussi été rendu possible grâce au prix abordable des locations, pour se loger comme pour travailler. À titre d'exemple, un artiste peut payer entre 50 et 100 euros par mois sa place dans un atelier, explique Victor Marqué. Difficile de trouver mieux en France. L'avantage de partager son atelier, c'est qu'on y rencontre aussi d'autres créateurs. Et d'autres arts.

Des savoir-faire et matériaux alléchants

Dans cet atelier, pas de grosse machine en vue. «Le fait de renouer avec des techniques qui racontent des histoires et de trouver un autre rapport au temps en oubliant les machines, c'est ce que veulent les gens», décrypte Vincent Grégoire, vantant des savoir-faire portugais «charmants». Muni d'un simple rouleau à pâtisserie et d'une plaque de bois, Victor Marqué apprend perpétuellement de nouvelles techniques au fil de ses rencontres. Mais aussi en testant de nouvelles matières à sa convenance.

Chaque jour, il prend du plaisir à essayer de nouvelles combinaisons et va à son rythme. En d'autres mots, la rentabilité n'est pas son maître-mot. Pas besoin de faire la même pièce à l'infini pour gagner son pain. Son travail reste source d'émerveillement. En aurait-il été de même à Paris? En tout cas, Victor n'est pas près de quitter sa ville d'adoption.

Non loin de Porto, de belles plages parfont le tableau. | Anne Chirol

Pour un artiste, Porto –et plus largement le Portugal– est un endroit stratégique pour obtenir des matières premières de qualité à proximité. D'autant que les Portugais parlent souvent bien le Français. Et pas que. «Les Portugais sont souples, ils ont un vrai savoir-faire et un souci de la qualité. Leur culture a quelque chose de populaire, d'accessible, d'émotionnel qui nous parle. On est complice avec eux», décrit Vincent Grégoire, qui ajoute: «Il y a un côté modeste, on n'est pas dans le bling bling. Et ça, c'est la force du Portugal. On n'est pas dans l'ostentatoire, mais plutôt dans une idée de proximité.»

Un pari risqué

Mais tout n'est pas rose. Diplômé de l'école Boulle en 2001, Toni Grilo a choisi de s'installer dans le pays de ses origines une fois ses études terminées. En 2008, il fonde à Matosinhos, à côté de Porto, son propre atelier, dans lequel il produit des dessins, du mobilier et de la scénographie. Ses oeuvres reprennent des savoir-faire typiques du pays, tout en y ajoutant une touche de modernité.

Prenons le liège, matière que l'on connait en France pour les bouchons qui ferment les bouteilles de vin et de champagne. Toni Grilo revisite ce matériau dans un style industriel. Selon ses marques, les marchés diffèrent. Il vend ses pièces à des Français, des Anglais, des Américains, en Chine… mais pas à domicile. «Ici, la culture du design n'est pas développée. Le marché portugais n'existe pas dans le design contemporain. Il faut donc considérer le marché extérieur», raconte le designer, également chef d'entreprise.

Cette arrivée massive d'artistes issus de pays européens, souvent plus riches, amène un problème lié à la mondialisation.

Pour Tony Grilo, cette casquette est essentielle pour travailler avec des industriels. «Il faut rentrer dans l'usine, parler avec les gens, prendre la matière et montrer qu'on veut savoir. Être curieux, humble et savoir parler avec les gens sans adopter un discours créatif», ajoute-t-il. Discours que l'on tiendrait plus facilement en France. Pour les étrangers qui ne parlent pas la langue, difficile de rencontrer les acteurs de l'industrie.

À plusieurs reprises, des designers lui confient que personne ne répond à leurs mails. Tony Grilo s'en amuse et leur rétorque que c'est normal, car «les Portugais, il faut d'abord apprendre à les connaître». Et impossible d'installer son bureau «en haut», ailleurs qu'avec les employés: il faut être présent pour être accepté.

Une chaise de la Cut Collection, désignée par Blackcorck, la marque de Toni Grilo. | Run Lola

Chargée de mission communication à l'Institut français du Portugal, Fanny Aubert Malaurie précise: «Au Portugal, le statut d'artiste est plus considéré comme un statut d'entrepreneur parce que ce n'est pas un pays comme la France où l'on a une intermittence du spectacle. Le statut d'artiste est perçu différemment ici parce qu'il n'y a pas d'aide pour la création. C'est beaucoup moins facile qu'en France.»

Régulièrement, Toni Grilo est contacté par des artistes qui viennent s'installer dans le pays. Et il en a déjà aidé beaucoup. «Depuis deux ou trois ans, le boom est radical. On parle beaucoup du Portugal comme étant la nouvelle Californie de l'Europe. Des Australiens, des Américains… c'est global. Et étonnant, car c'est un petit pays dans lequel c'est très dur de travailler et de gagner sa vie. Dans les médias, on parle souvent du Portugal. Moi je préviens les gens: “Attention, c'est pas si évident que ça, on ne vous fera pas de cadeau ici!”, même si tout est possible en travaillant beaucoup. Je trouve ça super», se réjouit-il.

Néanmoins, cette arrivée massive d'artistes issus de pays européens, souvent plus riches, amène un problème lié à la mondialisation. Quand sa femme attend leur deuxième enfant, les prix lisboètes et les allers-retours vers le nord ont raison de lui et le convainquent de déménager vers Porto. À Matosinhos, Toni Grilo restaure une vieille bâtisse. En à peine cinq ans, le prix a triplé. Le problème? C'est également de plus en plus difficile de se loger au centre de Porto et dans sa banlieue. «Quand on a un SMIC à 700 euros et des apparts à plus de 1.000 euros, comment on fait? C'est le mauvais côté de l'internationalisation», regrette le designer.

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