Égalités / Société

Les femmes médecins passent plus de temps en consultation... et gagnent moins que les hommes

Temps de lecture : 6 min

Jusqu'ici, l'explication la plus courante pour justifier l'important écart salarial était la différence de temps de travail entre les deux genres. Une nouvelle étude met à mal cette hypothèse.

Si les femmes médecins touchent moins que leurs homologues masculins, ce n'est pas parce qu'elles exercent des spécialités moins rémunératrices ou qu'elles ont un niveau d'étude moindre. | ANTONI SHKRABA via Pexels
Si les femmes médecins touchent moins que leurs homologues masculins, ce n'est pas parce qu'elles exercent des spécialités moins rémunératrices ou qu'elles ont un niveau d'étude moindre. | ANTONI SHKRABA via Pexels

En France, selon une étude de l'Insee publiée en 2009, les femmes médecins libérales exerçant une spécialité perçoivent des revenus en moyenne 30% inférieurs à ceux de leurs confrères. Chez les généralistes, c'est 17% de moins. Cette inégalité salariale n'a rien d'une découverte: le sujet est largement étudié depuis plusieurs années, en France comme ailleurs. Mais les raisons qui peuvent expliquer ces écarts font régulièrement débat.

Certains facteurs peuvent paraître évidents, à l'instar de la spécialité médicale (certaines sont plus rémunératrices que d'autres) et du niveau d'études des praticiens. Cependant, pour les femmes médecins, il s'agirait d'un problème répandu à l'ensemble des corps de métier.

Les femmes travaillent-elles
moins que les hommes?

Mais alors, pourquoi? Tout d'abord, selon le Dr Géraldine Pichot, chirurgienne urologue à Marseille et présidente de l'association Donner des elles à la santé, interrogée par What's up doc?, les femmes médecins seraient plus réticentes que les hommes à négocier leur salaire à la hausse.

Au-delà de cette donnée, l'explication la plus courante jusqu'ici pour justifier l'important écart salarial était que les femmes travaillaient moins que les hommes. C'est en partie vrai. Les femmes médecins hospitaliers sont effectivement plus promptes à exercer en temps partiel que leurs homologues masculins (22% contre 6%) et sont moins enclines à prendre des jours de garde, ce qui pourrait expliquer pourquoi elles gagnent 16,2% de moins qu'eux, à poste et expérience égale.

Il est toutefois nécessaire de rappeler qu'elles exercent le plus souvent de cette manière par obligation plus que par choix, les moyens qui s'offrent à elles pour allier vie de famille et carrière étant limités.

Selon une autre étude de l'Insee, les femmes réalisaient par ailleurs 25% d'actes médicaux de moins que leurs homologues masculins en 2011. L'enquête précise cependant que «ces données ne renseignent pas sur le temps de travail du médecin, qui peut être très variable, notamment entre hommes et femmes».

Deux petites minutes
qui changent la donne

Mais une donnée supplémentaire, jusqu'ici inexploitée, pourrait aussi expliquer cet écart salarial. Selon une étude publiée en octobre 2020 dans la revue médicale américaine The New England Journal of Medicine (NEJM), les femmes médecins libérales passeraient également davantage de temps avec leurs patients en consultation, ce qui les obligerait à accepter moins de rendez-vous au quotidien et, par la force des choses, à générer moins de revenus que leurs confrères masculins.

Pour réaliser cette enquête, les auteurs ont analysé les données de plus de 24 millions de visites de soins primaires réalisées en 2017 par des médecins aux États-Unis, en s'appuyant sur un système d'horodatage permettant de suivre l'arrivée et le départ des patients. Il en est ressorti que les femmes médecins généralistes passent en moyenne 2,4 minutes de plus avec un patient que leurs homologues masculins, et génèrent 11% de revenus annuels de moins.

Si les femmes médecins passent plus de temps avec leurs patients, ce serait aussi parce que ces derniers auraient des attentes plus élevées à leur égard.

Durant ce laps de temps supplémentaire, les femmes médecins auraient notamment tendance à étudier plus en profondeur l'histoire du patient, à lui prodiguer davantage de conseils et à lui fournir des explications plus détaillées sur son état de santé. Or, si ces 2,4 minutes peuvent paraître insignifiantes, les auteurs de l'étude soulignent qu'en fin de journée, leur accumulation peut avoir une profonde incidence sur la différence salariale entre hommes et femmes médecins.

«Les résultats de cette étude ne me surprennent pas du tout, réagit Catherine*, médecin généraliste à son compte depuis quinze ans. Comme je suis la plupart de mes patients depuis des années, je me retrouve souvent à discuter avec eux de leur famille, de leur travail ou du stress engendré par la crise du Covid, alors qu'à la base, ils viennent juste me voir pour un problème médical simple.» Est-ce que la médecin, qui partage un cabinet avec un autre collègue exerçant la même spécialité, gagne moins d'argent que lui? «Je ne sais pas. Ce que je sais, c'est qu'il est rare que je finisse mes journées avant lui!»

Les bienfaits d'une consultation plus longue

Comme l'expliquent les auteurs de l'étude publiée dans le NEJM, les femmes médecins passeraient aussi plus de temps avec leurs patients car ces derniers auraient des attentes plus élevées à leur égard. Toujours selon la même enquête, les patients souhaitant passer plus de temps avec leur médecin seraient d'ailleurs davantage enclins à choisir une femme plutôt qu'un homme.

«C'est vrai qu'on imagine les femmes plus douces, plus attentives, plus à l'écoute que les hommes, admet Angèle Cheng, médecin généraliste au cabinet médical Ipso. Je suis moi-même quelqu'un d'empathique, qui est très à l'écoute de ses patients et qui aime faire de la prévention médicale. Je vais prendre du temps pour expliquer les choses correctement et ce n'est pas rare qu'à cause de ça, je sois en retard à mes rendez-vous et que je me retrouve à bosser trente minutes de plus que d'autres collègues. Mais je pense que c'est plus lié à ma personnalité qu'à mon genre. Un de mes confrères masculins a le même style de pratique.»

Ce temps supplémentaire accordé à chaque patient fait-il d'elle un meilleur médecin? «C'est difficile de savoir. Peut-être qu'au contraire, à vouloir bien faire, je perds mes patients dans mes explications», se hasarde-t-elle.

Il est évident que des consultations plus longues ne font pas nécessairement des consultations de meilleure qualité. Cela étant, les patients ayant bénéficié de ces minutes supplémentaires ont tendance à être plus satisfaits des soins reçus. En 2016, une étude révélait même que les patients âgés avaient moins de risques de mourir à l'hôpital ou d'y retourner s'ils étaient pris en charge par des femmes.

Un système imparfait

Outre ces consultations plus longues, l'enquête met aussi en évidence des différences au niveau de la facturation. Alors qu'elles établissent davantage de diagnostics et passent plus de commandes pour leurs patients, les femmes médecins ont tendance à proposer des tarifs moins élevés. Ce décalage entre le temps accordé à leurs patients et les revenus générés pourrait expliquer pourquoi les femmes médecins sont confrontées à un plus grand risque d'épuisement professionnel que leurs homologues masculins, alertent les auteurs de l'étude.

En France, aucune enquête n'a été réalisée pour savoir s'il existait des disparités dans les tarifs affichés selon le genre du médecin. Mais si la plupart des praticiens sont conventionnés et appliquent les tarifs fixés par la Sécurité sociale, d'autres peuvent faire le choix de pratiquer des dépassements d'honoraires de manière totalement libre –en particulier les spécialistes.

Pour les auteurs de l'étude, le fait que les femmes médecins gagnent moins d'argent alors qu'elles passent plus de temps avec leurs patients est la preuve que le système de rémunération des médecins libéraux est imparfait. Aujourd'hui, aux États-Unis comme en France, la productivité d'un professionnel de santé est principalement basée sur le volume de patients, et les médecins sont majoritairement rémunérés à l'acte (c'est-à-dire que plus le praticien réalisera d'actes médicaux, plus sa rémunération sera élevée).

Un paiement à la minute, comme en Suisse, où chaque consultation a un tarif de base puis est facturée par tranches de cinq minutes, serait-il une solution pour que le travail des femmes médecins soit rémunéré de manière plus juste? Un tel système a aussi ses failles, souligne le docteur Cheng: «Un médecin pourrait tout à fait décider d'allonger la durée de ses consultations sans que ce soit réellement nécessaire, recevoir moins de patients en une journée et ainsi moins répondre aux besoins de santé de la population.»

La solution de la tarification
à la capitation

Depuis quelques mois, le cabinet médical Ipso où travaille le docteur Cheng expérimente la tarification à la capitation. «Chaque médecin a une liste de patients qu'il s'engage à prendre en charge pendant une période définie et en échange, une somme lui est allouée chaque mois, explique-t-elle. Plus on estime que le cas du patient est complexe et mérite d'y passer du temps, plus cette somme est élevée. Mais que le patient vienne quatre fois ou zéro fois dans l'année, nous sommes payés de la même manière. C'est une manière de sortir de la rémunération à l'acte, de se créer une patientèle dont on va prendre soin et d'être tous rémunérés de manière homogène.»

Cela étant, chaque médecin ne prend pas en charge le même nombre de patients et chacun a des spécialités et donc des tarifs différents. «Moi, par exemple, il m'arrive de faire des consultations en pédiatrie qui sont mieux rémunérées que des consultations en médecine générale, alors qu'elles durent autant de temps. Il est donc difficile de se comparer aux autres, financièrement.»

Finalement, la meilleure solution pour les femmes médecins serait-elle de modifier leur manière de faire et de raccourcir la durée de leurs consultations? «Discuter avec mes patients et établir avec eux une relation de confiance, c'est ce que j'aime dans mon métier et c'est ce qui fait que je me considère comme un bon médecin. Pour rien au monde je ne changerais ça», soutient Catherine.

*Le prénom a été changé.

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