Égalités / Société

Les découvertes sur l'orgasme n'en sont qu'à leurs préliminaires 

Temps de lecture : 9 min

[TRIBUNE] Certaines modalités de jouissance semblent être en train de changer.

La hiérarchisation des orgasmes n'a plus lieu d'être. | Ryan Wong via Unsplash
La hiérarchisation des orgasmes n'a plus lieu d'être. | Ryan Wong via Unsplash

Sujet aux débats et aux controverses dans l'histoire de la sexualité, l'orgasme attise et cultive inlassablement ses énigmes. À la suite de l'avènement des recherches en sciences humaines au XIXe siècle, les neurosciences plongèrent les XXe et le XXIe siècles dans une quête de compréhension psychocorporelle de la jouissance humaine. Depuis le siècle dernier, la sexualité s'étudie, se mesure, s'évalue. Du côté historique, Freud, tout d'abord, mit la sexualité sur le devant de la scène en tant que science du vivant. Il y eut ensuite de grands successeurs tels Reich, Marcuse, Foucault et Lacan, avant l'arrivée des premiers chercheurs en sexologie comme Kinsey, Masters et Johnson, John Monney ou encore Shere Hite.

L'apport de la sexologie fut de remettre le corps au centre de la question sexuelle. Le concept de «santé sexuelle» fut récemment reconnu par l'OMS et il est établi désormais que l'orgasme correspond à un processus neuro-physio-psychologique complexe marquant le paroxysme de la réponse sexuelle. Lié à un plaisir comportant des similitudes entre les deux sexes, il se caractérise par des contractions rythmiques des muscles pelvipérinéaux, accompagnées d'une activation du système nerveux et d'une tension musculaire généralisée. L'orgasme est aussi un phénomène paradoxal puisqu'il requiert à la fois détente et tension.

Malgré toutes ces avancées, des malentendus persistent quant à la connaissance de l'orgasme féminin, de l'orgasme masculin et de l'orgasme dans la vie des couples en général. Pour preuve, les récentes mises au jour de l'anatomie du clitoris en 3D ont changé la donne des représentations du plaisir féminin. De même, de nouvelles pratiques encouragent à repenser totalement le plaisir masculin. Malgré les avancées scientifiques relatives à la définition et à la compréhension globale de la réponse sexuelle, la question de l'orgasme convoque encore bien des imaginaires et des interrogations.

Pour dire les choses simplement: le mystère de l'orgasme demeure. Mystère que la littérature tente régulièrement de sonder par-delà l'expertise scientifique, à en croire les scènes culturelles et les musées qui, en la matière, ont encore de nombreuses choses à (dé)montrer. Il faut dire que le thème de l'orgasme se prête merveilleusement à l'étude. D'une part parce qu'il relève de l'universalité, d'autre part parce qu'il se vit dans l'intimité. Universel et particulier, deux thèmes majeurs en sciences et sciences humaines où les approches systémiques côtoient les questions d'identité. Par ailleurs, l'orgasme est à l'humain ce qu'est l'extase au divin. Ce dernier aboutit à un transport. C'est le grand chavirement. L'orgasme figure et défigure les êtres. Il les déplace.

Mais en ce début de XXIe siècle, sommes-nous encore sûrs de vouloir adhérer à certaines croyances sur l'orgasme, alors que depuis quelques années, on le sait, les «fonctions de l'orgasme» ont changé? Sommes-nous sûrs de vouloir tenir le cap, voire le «gap» (fossé orgasmique relayé par de nombreux médias) alors qu'aujourd'hui, l'orgasme est devenu pour beaucoup synonyme d'injonctions, frustrations, simulations et parfois d'addictions? «Je jouis donc je suis», proclame la société à tout va. Quitte à créer de la culpabilité, des complexes ou des angoisses de performances jusqu'à l'asphyxie progressive du plaisir. Cependant, certaines modalités de jouissance semblent être en train de changer.

Ni vaginal, ni clitoridien, l'orgasme féminin est global

En effet, depuis les découvertes par échographie médicale en 2009 des Dr Odile Buisson et Pierre Foldès, il est établi que la distinction duale, entre «orgasme clitoridien» et «orgasme vaginal» n'a plus lieu d'être. La représentation de ces deux zones clivées laisse désormais la place à une globalité intégrant différentes zones érogènes d'un tout dédié au plaisir en général (interne ou externe). Du côté des femmes, les découvertes sur le clitoris ont permis de sortir du clivage freudien de la sexualité vaginale dite «mature» contre la sexualité clitoridienne, considérée comme «immature».

Les nouveaux savoirs physiologiques et sexologiques ont permis d'avancer dans la compréhension des zones franches du plaisir féminin. De par sa description anatomique, avec notamment ses piliers et ses bulbes qui agissent sur la partie interne correspondant au point G, la partie basse du clitoris est donc l'heureuse initatrice et détentrice de l'orgasme vaginal. Révolution dans l'orgasme. Orgasmes vaginal et clitoridien ne sont plus divisés, clivés, opposés l'un à l'autre, mais ils relèvent du même organe et du même fonctionnement (la friction, la pression, la stimulation…).

Trouble dans l'orgasme: les hommes sont également polyorgasmiques.

La hiérarchisation des orgasmes n'a plus lieu d'être. Désormais, la reconnaissance du clitoris en tant qu'organe du plaisir féminin va donc bien au-delà de sa seule définition anatomique. Il devient l'incarnation d'une symbolique forte en matière de droit des femmes et de recherche équitable sur la sexualité. La révolution de l'orgasme féminin signifie que la jouissance n'est plus «duale» –soit clitoridienne, soit vaginale– mais «globale».

Ce qui bouscule totalement les paradigmes sur lesquels s'est construite la définition (souvent «vaginaliste» et androcentrée) du plaisir féminin. Prendre en compte le potentiel orgasmique «global» et non plus «dual» des femmes, c'est-à-dire le potentiel à jouir de toutes zones érogénéisées, permet de s'extraire des considérations clivantes, dévalorisantes, infantilisantes et culpabilisantes qui ont marqué pendant des siècles la sexualité féminine.

Les limites de l'orgasme «monofocal» masculin

Si la société a invisibilisé la jouissance des femmes durant des siècles en gommant leur clitoris, il est étonnant d'étudier la réciproque du côté des hommes. Et si une révolution du plaisir masculin était également en cours? Et si la sexualité des hommes n'était plus seulement et exclusivement «monofocale», c'est-à-dire pénienne, mais aussi «globale»? Ce que je nomme «orgasme monofocal» masculin, c'est l'orgasme centré, focalisé, voire conditionné uniquement sur le pénis. La quête de l'orgasme «monofocal» a réduit durant des millénaires les hommes à n'éprouver de plaisir qu'avec leur sexe érigé et non leur corps érogénéisé. Le thème peut apparaître encore sensible.

Toutefois, face à l'orgasme monofocal, pénien donc, il existe également chez les hommes un autre type d'orgasme: l'orgasme global. Cet orgasme qui engage l'ensemble du corps prend sa source dans l'érogénéisation de certaines zones, tels la bouche, la nuque, les tétons ou encore le point prostatique (point P). Les hommes, focalisés depuis des générations sur leur pénis comme objet de plaisir, apprennent peu à peu qu'ils peuvent jouir de plusieurs endroits de leurs corps. Trouble dans l'orgasme: les hommes sont également polyorgasmiques.

L'enjeu du passage de l'orgasme monofocal (pénien) à l'orgasme global (tout le corps est érogène) représente pour les hommes un défi.

Évoquer le potentiel polyorgasmique de l'homme présuppose d'avoir déconstruit certaines représentations de genre. Condamnés en majorité à n'avoir pour seule représentation de l'orgasme qu'un orgasme pénien (phallique), bon nombre d'hommes passent donc à côté d'autres plaisirs pourtant bien connus, mais si peu vécus. L'orgasme prostatique en fait partie, tout comme d'autres types d'orgasmes «dégénitalisés». Dire que ces facultés orgasmiques existent peut déculpabiliser et désacraliser la jouissance pénienne (qui connait bien souvent des pannes et dysfonctions) et ouvrir les hommes à de nouvelles sensations.

Mais par-delà la jouissance prostatique, c'est la question des stéréotypes et du plaisir genrés, mais aussi de la norme et de l'histoire masculine, qui sont mises au défi. Il est tout à fait possible qu'une culture, une pudeur, une éducation puissent rendre hasardeuse cette pratique sexuelle. La topique de Freud (en plaçant dans les différents stades de la sexualité le stade anal, bien avant le stade génital) peut être une première explication. À l'instar de l'orgasme clitoridien considéré jusqu'alors par la littérature et la doxa comme «immature» face à l'orgasme vaginal chez les femmes, le stade anal chez les hommes demeure associé au premier stade infantile.

L'enjeu du passage de l'orgasme monofocal (pénien) à l'orgasme global (tout le corps est érogène) représente pour les hommes un défi qui en dit bien plus long que leur simple anatomie. Cela constitue une révolution des représentations de la masculinité et de la virilité dans notre société. Une révolution anatomique, politique et égalitaire entre les sexes dans l'accès à la jouissance. Culturellement, des résistances existent encore. Le point prostatique reste une zone inexplorée d'une grande partie de la population hétérosexuelle.

Pourtant une question se pose: les hommes sont-ils véritablement heureux de leur condition de jouissance autocentrée sur un pénis parfois capricieux, fatigué, vacillant…? N'ont-ils pas envie de s'extraire de ce diktat de «puissance» au nom d'autres plaisirs et d'autres formes de jouissance? Dans une société de stress et de course à la performance, ne serait-il pas bienvenu aussi de pouvoir se laisser aller et s'adonner à des plaisirs autres pour accéder non seulement à de nouvelles sensations, mais aussi à d'autres «types» de représentations?

Les jouissances du futur: orgasmes dégénitalisés et cybersexualité?

L'orgasme global encourage une réérotisation pansexuelle (au sens freudien) des corps. À travers les orgasmes dégénitalisés, de nouveaux scripts sexuels viennent questionner voire détricoter les discours et pratiques inculqués depuis des siècles. D'un point de vue biologique et neurobiologique, c'est patent. D'un point de vue symbolique, c'est latent. L'orgasme dégénitalisé correspond à une nouvelle cartographie des plaisirs, puisque qu'il s'appuie non pas sur les parties génitales, mais sur de nombreuses autres zones érogènes capables de provoquer les mêmes résultats physiologiques et psychiques qu'un orgasme génital.

Ces derniers sont répertoriés –et de plus en plus étudiés– sous différentes formes: tantrisme, extase mystique, orgasme musical ou culinaire, «coregasme» (orgasme durant une pratique sportive) ou plus étonnant, syndrome de Stendhal (pâmoison devant certaines chefs d'oeuvres). Tous ces exemples permettent d'élargir nos visions et conceptions sexualisées de l'orgasme au profit de sublimations multiples. Aussi, les orgasmes péniens et vaginaux se retrouvent concurrencés par de nouvelles pratiques extatiques qui viennent redéfinir l'accès au plaisir et amplifier les différents modes du Jouir.

L'Occident reste assez frileux face à ces nouvelles ères du plaisir. Toutefois, les générations X, Y, Z, préparées aux étayages de l'orgasme avec l'arrivée d'internet et des écrans, semblent de plus en plus réceptives à ces nouveaux modes de jouissance. L'apparition d'une externalisation des fonctions psychiques de l'humain dans des objets numériques a vu le jour. Cela eut pour conséquence de transformer peu à peu notre rapport au monde et à soi, jusqu'à créer une enveloppe technologique que les chercheurs appellent aujourd'hui le «cyborg».

Les orgasmes du futur représentent également un champ d'étude novateur.

Si ce n'est pas encore le cas pour les anciennes générations, il est indéniable que cela l'est déjà pour les plus jeunes qui ont connaissance et maîtrisent via les écrans, le cybersexe. Le cybersexe englobe toute forme de sexualité qui utilise le médium numérique et technologique pour se pratiquer. Il est urgent de considérer sexologiquement ces nouvelles pratiques. La robotisation et l'augmentation de 40% en 2020 des ventes de poupées sexuelles hyperréalistes dans le monde (les Sex Doll et Cherry Doll) est un argument pour ne pas prendre à la légère un thème fort décalé certes, mais qui est tout sauf anecdotique. Régulièrement masturbatoire, la cybersexualité engage un rapport à soi et à son/sa partenaire autre que celui des échanges de couples traditionnels. Les modalités de la jouissance changent. Rappelons que depuis la pandémie, 52% des couples possèdent désormais des sextoys à la maison...

D'un point de vue sexo-analytique, les conséquences du numérique sur l'orgasme ont permis d'étayer le registre des pratiques pour les personnes seules ou les couples à distance (cybersexualité, sextape, tchats érotiques...), mais cela a produit aussi une remodélisation des rapports sexuels via la distanciation physique. La cybersexualité incarne une mutation majeure dans l'économie psychique, libidinale, sociale et politique de notre époque. Incontestablement, la visio-sexualité s'affiche comme un nouveau miroir de la société. Pour le meilleur et pour le pire? Nul ne saurait dire.

Mais une chose est sûre: les frontières de l'humain ont changé. Les nouvelles sexualités sont en train d'inscrire leurs marques en Occident à travers un processus d'extimité. Depuis la nuit des temps, sexe et technique ont toujours eu des accointances particulières. Que les sceptiques se rassurent: il est probable qu'à l'instar du livre numérique qui n'a pas détrôné le livre papier, ou du streaming qui n'a pas tué le cinéma, le sexe virtuel ne détrônera pas la sexualité dite réelle. Tout comme le travail et le télétravail, le présentiel et le distanciel sexuels ne sauraient s'abolir entre eux.

Considérons davantage leur apparente rivalité comme une articulation qui viendrait redynamiser la triade du symbolique, du réel et de l'imaginaire. Complémentaires entre eux, ils peuvent investir des agirs différents au nom d'une seule et même quête: la pulsion de vie. C'est pourquoi les orgasmes du futur représentent également un champ d'étude novateur qui vient questionner les limites de la conceptualisation clinique, scientifique et culturelle contemporaine. Assurément, les découvertes sur l'orgasme n'en sont qu'à leurs préliminaires.

Les révolutions de l'orgasme

de Magali Croset-Calisto

Éditions de l'Observatoire

304 pages

21 euros

Parution: 25 mai 2022

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