Politique / Économie

Puisque LFI refuse le compromis, la politique économique est décidée par la droite

Temps de lecture : 7 min

Pour faire passer ses textes à l'Assemblée nationale, le gouvernement doit faire quelques concessions. Et comme seuls Les Républicains et le Rassemblement national se montrent conciliants, on voit quelle direction va prendre sa politique économique.

Le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, s'adresse aux députés lors d'une session de questions au gouvernement, le 19 juillet 2022. | Christophe Archambault / AFP
Le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, s'adresse aux députés lors d'une session de questions au gouvernement, le 19 juillet 2022. | Christophe Archambault / AFP

Être majoritaire à l'Assemblée nationale, mais sans disposer de la majorité absolue, n'est pas une sinécure. Officiellement, au gouvernement et à l'Élysée, on semble ne pas y voir un problème insurmontable: la nouvelle configuration parlementaire obligera à un travail supplémentaire d'explication et de concertation, mais, au bout du compte, cela devrait avoir un effet positif en débouchant sur des textes mieux élaborés et sur un enrichissement de la démocratie parlementaire.

Il n'en reste pas moins que la recherche permanente de compromis peut conduire à un changement de cap non négligeable s'ils ne peuvent être trouvés qu'avec un côté de l'hémicycle. Et si l'on en juge par les scrutins sur les deux textes importants déjà votés en première lecture, il semble que cela doive être le cas.

Le texte sur les mesures d'urgence pour la protection du pouvoir d'achat a été voté avec les voix de Les Républicains (LR) et du Rassemblement national (RN) et le projet de loi de finances rectificative (PLFR) pour 2022 avec celles des LR. La gauche, emmenée par La France insoumise (LFI), a résolument voté contre, avec toutefois des abstentions socialistes et communistes dans le premier vote.

Encore plus de dépenses supplémentaires

Si l'on s'en tient aux chiffres, les concessions faites par le gouvernement ne sont pas très élevées. Ainsi que Bruno Le Maire, ministre de l'Économie, l'a expliqué devant le Sénat le 28 juillet en introduction au débat sur les mesures concernant le pouvoir d'achat, les mesures prévues par le projet de loi devaient coûter 20 milliards d'euros. Après le vote à l'Assemblée nationale en première lecture, 350 millions d'euros ont été ajoutés. Et, bon prince, le ministre se dit prêt à accepter un nouveau dépassement du même ordre de grandeur à l'issue des discussions au Sénat, ce qui porterait le total des du coût des mesures à 20,7 milliards d'euros.

Ce dépassement pourrait ne pas être jugé très grave: le gouvernement souligne en effet que les recettes de l'État progressent plus vite que cela n'était prévu (241,3 milliards d'euros en 2022, contre 230,7 milliards d'euros en 2021) et que, au total, les dépenses engagées pour soutenir le pouvoir d'achat et faire face aux conséquences de la guerre en Ukraine n'entraînent qu'une hausse limitée du déficit budgétaire.

Mais, comme le fait remarquer le Haut Conseil des finances publiques dans un avis sur le projet de loi de finances rectificative, les prévisions économiques qui sous-tendent ce budget 2022 sont supérieures à toutes celles qui ont été publiées récemment, qu'il s'agisse de celles de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), de l'Insee, de la Banque de France ou du Centre de recherches pour l'expansion de l'économie et le développement des entreprises (Rexecode).

Au total, il ressort de son analyse que «le niveau de déficit public en 2022 est entouré d'aléas importants. Compte tenu des risques de moindre rendement de certains prélèvements obligatoires et des risques de dépassement sur certaines dépenses, le risque que le déficit se révèle in fine plus élevé que prévu dans ce PLFR paraît l'emporter.»

Répartition des rôles

Dans ces conditions, est-il raisonnable de charger encore un peu plus barque? A priori, le comportement de Les Républicains peut paraître surprenant, alors que leur candidate à la dernière élection présidentielle ne ratait pas une occasion d'accuser Emmanuel Macron d'avoir «cramé la caisse».

En réalité, on voit bien quelle est la démarche: LR et le RN défendent les mesures très populaires qui visent à faire baisser le prix des carburants et à aider les Français qui se chauffent au fioul tout en continuant à critiquer la gestion d'ensemble de la majorité. À eux la paternité des centaines de millions d'euros de dépenses qui vont plaire à l'électorat populaire, au gouvernement celle des milliards qui plombent les finances publiques...

On pourrait observer ce petit jeu avec amusement. Que des partis qui n'appartiennent pas à la majorité n'acceptent de s'associer qu'aux mesures qui ont des chances d'apporter des voix aux élections suivantes, c'est de bonne guerre. Mais le souci de plaire aux électeurs peut conduire à des comportements difficilement acceptables.

Arbitrages contestables

On l'a vu avec la proposition de LR de porter l'aide aux Français qui se chauffent au fioul à un niveau beaucoup plus élevé que ce ce qui était prévu par le gouvernement. Coût de la mesure: 230 millions d'euros.

Comme les députés n'ont pas le droit de faire des propositions qui aggravent le déficit budgétaire, la solution a été trouvée: couper dans les crédits de la politique de la ville. De fait, quand on regarde le texte qui a été voté en première lecture à l'Assemblée, on constate une annulation de crédits sur ce poste de plus de 211 millions d'euros. Petit détail croustillant: des députés de La France insoumise et du Parti socialiste (PS), qui n'ont pas vu le piège, ont voté en faveur de cet amendement...

Il n'est pas du tout certain que cette coupe dans le budget de la politique de la ville subsiste à la fin des débats parlementaires. Mais la direction dans laquelle la politique budgétaire risque de s'engager au cours de ce quinquennat est assez claire.

Contre la «gauche d'accommodement»

Du côté de La France insoumise, on fait mine de s'offusquer et de se présenter en victime, avec cet argument: le gouvernement se dit ouvert à la discussion, mais dans les faits, il ne travaille qu'avec la droite et rejette systématiquement toutes nos propositions.

Il est manifeste que le candidat de 2017 qui voulait prendre le meilleur de la droite comme le meilleur de la gauche est plus porté à chercher du soutien du côté de LR que de LFI. Mais on ne peut pas dire que cette dernière formation fasse beaucoup d'efforts pour faire des propositions pouvant être retenues par la majorité.

L'heure n'est plus aux compromis, mais à une opposition frontale entre la droite et la gauche, entre ceux qui défendent le capital et ceux qui défendent le travail.

Devant l'Association des journalistes économiques et financiers, le 19 juillet, Éric Coquerel, nouveau président LFI de la commission des finances de l'Assemblée nationale, a été très clair: «On s'est ré-ancrés à gauche. Hollande, c'était une gauche d'accommodement.» Autrement dit, l'heure n'est plus aux compromis, mais à une opposition frontale entre la droite et la gauche, entre ceux qui défendent le capital et ceux qui défendent le travail.

Sur les questions budgétaires et le soutien au pouvoir d'achat, il ne saurait donc être question d'accepter des demi-mesures. Éric Coquerel, qui a écrit, en 2021, un ouvrage au titre explicite, Lâchez-nous la dette, est de ceux qui estiment que la partie de la dette publique qui s'explique par les dépenses dues à la crise liée à la pandémie de Covid-19 (soit environ 20% du total) devrait être annulée ou transformée en dette perpétuelle.

Selon lui, le spectre de la dette sert uniquement à justifier des politiques libérales de baisse des dépenses publiques et de réformes dites «structurelles». On parle du poids des dépenses publiques, mais on oublie de dire qu'elles alimentent l'économie, affirme Éric Coquerel, qui ajoute que l'«on a eu trente ans de néolibéralisme».

Drôle de néolibéralisme

Ces critiques seraient pertinentes si elles s'appliquaient à d'autres pays du monde occidental. Mais elles paraissent en net décalage avec la réalité de notre pays. Les dépenses publiques françaises devraient encore atteindre 57,3% du PIB cette année, après être montées à 60,6% en 2020 au plus fort de la crise liée à la pandémie, et ne devraient ensuite reculer que de façon modérée, à 53,5% du PIB en 2027, selon le programme de stabilité 2022-2027 que vient de présenter le gouvernement. Pour un pays touché par le néolibéralisme, nous avons un niveau de dépenses publiques plutôt élevé: aucun autre État de l'OCDE n'arrive à ce niveau.

On peut noter que le Haut Conseil des finances publiques s'inquiète du peu d'empressement de la France à assainir sa situation budgétaire. «La trajectoire de finances publiques retenue par le gouvernement affiche une réduction du déficit peu ambitieuse au regard des engagements européens de la France et nettement moins rapide que celle prévue par nos partenaires européens, avec un déficit public revenant à peine sous les 3 points de PIB en 2027 (2,9 points de PIB)», note l'organisme.

«La dette publique serait quasi stable sur toute la période à un niveau élevé (112,5 points de PIB en 2027). La situation de finances publiques de la France continuerait ainsi de se dégrader par rapport aux autres pays comparables de la zone euro», prévoit-il également. Mais il faut souligner que le président de ce Haut Conseil n'est autre que Pierre Moscovici, ancien ministre de l'Économie de François Hollande et représentant de cette «gauche d'accommodement».

Retour du clivage droite-gauche

Toutes les mesures proposées par LFI ne sont pas d'un radicalisme forcené. Il y a a la taxation des superprofits de certaines sociétés, qui bénéficient notamment de l'envolée des prix du pétrole et du gaz. L'Angleterre et l'Italie ont adopté de telles mesures alors qu'à notre connaissance, ni Boris Johnson ni Mario Draghi ne sont de dangereux gauchistes.

Ici, Patrick Pouyanné, président-directeur général du groupe TotalEnergies, a su éviter le danger en annonçant une baisse du prix des carburants de 20 centimes par litre en septembre et octobre, puis de 10 centimes en novembre et décembre dans ses stations, avec l'espoir que cet engagement serait entendu par la représentation nationale. Cela a effectivement été le cas. Mais la question d'une taxation exceptionnelle pouvait se poser s'agissant d'une rente due à une hausse anormale des prix.

Dans l'ensemble, toutefois, il est probable que LFI va camper sur des positions dures et n'apporter aucun soutien à la majorité. On verra dans cinq ans si les électeurs apprécient de retrouver un net clivage droite-gauche, mais il n'est pas certain que tous soient satisfaits de voir les grandes décisions à venir en matière de politique économique et sociale dépendre de leur acceptation par les cinquante-neuf députés Les Républicains ou les quatre-vingt-huit députés Rassemblement national.

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