Culture

Cinq films où la canicule tape sur le système

Temps de lecture : 6 min

À voir avec un pot de glace et un gros ventilo.

Bruce Willis dans Une journée en enfer de John McTiernan (1995), sa troisième aventure en tant que John McClane. | Capture d'écran MovieClips via YouTube
Bruce Willis dans Une journée en enfer de John McTiernan (1995), sa troisième aventure en tant que John McClane. | Capture d'écran MovieClips via YouTube

La vie est parfois mal faite. Ainsi, Canicule d'Yves Boisset (avec Lee Marvin et Miou-Miou) et Canicule de Robert Connolly (film diffusé en avant-première sur Canal+, avec Eric Bana) ne peuvent décemment pas être cités comme des films de référence sur la canicule. La raison est simple: aucun ne passera à la postérité –surtout le premier, franchement mauvais. Pour la peine, on vous a déniché cinq films dans lesquels la chaleur tape sur le système de ses personnages et les pousse parfois à agir avant de réfléchir.

Mais, me direz-vous, où se trouvent Summer of Sam, Dupont Lajoie, Chute libre et Liberté-Oléron? La réponse sent l'autopromo à plein nez: pour cela, il fallait écouter les épisodes 66 à 69 du podcast Mansplaining, diffusés l'été dernier –heureusement écoutables ad vitam æternam.

«Wake in fright»: l'antre de la folie

Ce film complètement fêlé, sorti en France durant l'été 1971 sous le titre Réveil dans la terreur, est l'une des premières réalisations du Canadien Ted Kotcheff, qui connut son heure de gloire une décennie plus tard grâce à un certain Rambo. Wake in fright démarre posément, avec le départ en vacances de John Grant, un instituteur australien, qui quitte sa petite ville dans le but d'aller profiter de Sydney. Faisant escale dans une ville minière d'apparence anodine, Grant n'arrivera jamais dans la ville peuplée d'Australie.

Et pour cause: à Bundanyabba (Yabba pour les intimes), il plongera tête baissée dans un enfer fait d'alcool, de jeux d'argent et de masculinité plus que toxique. Il faut le voir pour le croire: Grant perd jusqu'au dernier sou en jouant à pile ou face, rencontre des hommes-épaves qui ne boivent littéralement jamais d'eau et chassent des animaux sauvages pour le plaisir de tuer, et multiplie les rencontres craignos dans cette ville où, sous les apparences, tout le monde semble être foncièrement mauvais.

En Australie, ce sont les vacances de Noël, ce qui n'a pas la même saveur que chez nous: là-bas, et Wake in fright restitue cette atmosphère à merveille, il fait chaud et poisseux. Notre instituteur se retrouve à la fois dans le désert et dans l'impasse, comme lors de ces nuits où il fait trop chaud pour dormir et dont on se dit qu'elles ne se termineront jamais. Un film aussi impressionnant que méconnu, dont la légende dit qu'il est vénéré par Martin Scorsese.

«La saveur de la pastèque»: on s'hydrate comme on peut

Tsai Ming-Liang n'est peut être pas le réalisateur le plus accessible qui soit, mais ce film datant de 2005 constitue à coup sûr une porte d'entrée attrayante dans sa filmographie remplie de beautés. La saveur de la pastèque (rien à voir avec le titre original, qui parle de «nuage rebelle») est la photographie d'une période de sécheresse qui secoue Taïwan, et où la population fait comme elle peut pour conserver un peu de fraîcheur malgré les longues coupures d'eau.

Cela se traduit par des scènes contemplatives mais où il se passe toujours quelque chose, y compris des choses de nature sexuelle. Souvenir ému d'une séquence de dégustation de pastèque entre les jambes d'une actrice de film pour adultes, ou comment s'hydrater tout en simulant un cunnilingus –ou en se préparant à en administrer un. Chez Tsai Ming-Liang, la chaleur étouffante n'est qu'une contrainte qui pousse à s'aimer différemment.

Truffé de séquences merveilleuses, moites, réjouissantes, le film du Taïwanais aussi une comédie musicale, où se déploient soudain des parapluies-parasols à motif pastèque, parce qu'il n'y a pas qu'à Cherbourg qu'on peut chanter, danser et utiliser de tels accessoires. La saveur de la pastèque donne chaud pour plusieurs raisons, mais c'est une chaleur dans laquelle on a envie de se lover, parce qu'elle est moite, sensuelle et follement amusante. Et tant pis pour l'inconséquence.

«Dog days»: la condition pavillonnaire

Ulrich Seidl est le genre de cinéaste qui semble être né pour nous faire grincer des dents. En témoignent notamment ses récents documentaires: Safari, insoutenable snuff-movie animalier sur fond de colonialisme occidental, ou encore Sous-sols, plongée dans les caves des gens les plus flippants du monde, qu'ils soient taxidermistes ou fascinés par le nazisme. Mais le déstabilisant réalisateur autrichien donne aussi dans la fiction, et c'est à peine moins gênant.

Dans Dog Days, le film qui l'a fait connaître en 2001, Seidl filme une Autriche écrasée la chaleur. Celle des quartiers résidentiels, des maisons moches mais avec piscine, des intérieurs ombragés dans lesquels on dissimule des sexualités ou des modes de vie qu'on n'a nullement envie de dévoiler à ses voisins. Y a-t-il du mépris dans le regard porté par le metteur en scène sur ses personnages? Parfois, peut-être. Mais le résumer à cela serait infiniment réducteur.

Car Seidl filme sans les juger des corps et des individus différents, loin des obsessions liées au «summer body» ou de l'injonction à passer un été d'insouciance en famille. Dog Days, c'est la vie des vraies gens, ceux qui transpirent dans le dos dès qu'il fait plus de 29°C, qui se font carboniser la peau sans vraiment savoir pourquoi, qui mangent en tête-à-tête avec leur chien parce qu'ils n'ont personne d'autre –ou parce que ça leur va très bien comme ça.

«Une journée en enfer»: en plein cagnard

Si le cinéma d'action des années 1990 (ou le cinéma d'action tout court) ne vous stimule pas plus que ça, pas de panique, vous n'êtes pas seul·e. Mais avez-vous seulement tenté Une journée en enfer? Après Piège de cristal et 58 minutes pour vivre, il s'agit de la troisième mésaventure de John McClane, lieutenant de police ne se trouvant visiblement jamais là où il faut, puisque les preneurs d'otages et autres malfrats adorent semer la zizanie lorsqu'il passe pas loin.

Une journée en enfer a tout du divertissement parfait –il lui manque juste des personnages féminins, ce qui n'est pas négligeable. Le duo formé par Bruce Willis et Samuel L. Jackson (en commerçant de Harlem) fonctionne du tonnerre, bien aidé par des dialogues vraiment ciselés. Et le principe du film –résoudre les énigmes posées par un terroriste sous peine de voir New York exploser– le rend aussi haletant que ludique.

Bruce Willis, qui a pris sa retraite en raison de graves problèmes de santé –et après une série de très mauvais films semblant juste destinés à lui permettre de payer ses impôts–, restera à jamais ce McClane en marcel blanc, perclus de douleurs et de bobos, accablé par une chaleur qui ne fait qu'augmenter la difficulté de la tâche qu'il doit mener avec son acolyte. Oublions les deux volets suivants, très oubliables: Die Hard 3 restera à jamais un sommet de la carrière du bonhomme, et une référence en matière de blockbuster estival.

«Coup de chaud»: l'été en pente dure

Des tensions, il n'y a quasiment que ça dans ce village non identifié, écrasé sous le poids d'un été caniculaire. Les cultivateurs et cultivatrices souffrent de la sécheresse, et le jeune homme instable joué par l'intense Karim Leklou sème la zizanie en jouant sans cesse les kleptomanes, les trouble-fête, les grands enfants. Le maire-vétérinaire (Jean-Pierre Darroussin) essaie tant bien que mal de faire garder la tête froide à tout le monde, mais sa tâche est de plus en plus ardue.

Dans un registre différent, Coup de chaud rappelle néanmoins L'été en pente douce, dans lequel les frangins marginaux joués par Bacri et Villeret se mettaient peu à peu tout un village à dos. Le cinéma français s'intéresse trop peu à la ruralité, surtout si on met de côté les films pour enfants qui se ressemblent tous (Belle et Sébastien: nouvelle génération, rien que le film est une promesse de grand cinéma). Or ici, c'est parfaitement réussi.

Le brillant Raphaël Jacoulot filme comme personne la cristallisation des tensions, l'ennui qui fait son œuvre, et le fait que, pour citer un certain Brassens, «les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux». La chaleur qui pèse sur chacun et chacune, et encore plus sur Joseph l'illuminé, blouson porté en permanence comme une armure face aux agressions extérieures. À la fois bouc émissaire du village et véritable danger, il est à l'image d'un film pas manichéen pour deux sous, qui rappelle au public citadin que la vie à la campagne n'est pas toujours une partie de plaisir.

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