Culture

Elsa Schiaparelli: grandeur, décadence et renaissance

Temps de lecture : 7 min

La créatrice de mode italienne, pionnière dans les années 1930, fit entrer le surréalisme dans la haute couture, rager Coco Chanel et inspira des générations de designers. Non sans quelques compromissions avec le régime de Vichy.

Les gants en daim d'Elsa Schiaparelli, avec des applications de peaux de reptiles rouges simulant les ongles peints font partie des nombreux accessoires surréalistes de la créatrice, dont certains ont été imaginés par Salavor Dalí. |
Jean-Pierre Muller / AFP – Philippe Halsman via Wikimedia Commons  – Montage Slate.fr
Les gants en daim d'Elsa Schiaparelli, avec des applications de peaux de reptiles rouges simulant les ongles peints font partie des nombreux accessoires surréalistes de la créatrice, dont certains ont été imaginés par Salavor Dalí. | Jean-Pierre Muller / AFP – Philippe Halsman via Wikimedia Commons  – Montage Slate.fr

Cet article est la suite de «La shocking life d'Elsa Schiaparelli, qui a façonné l'industrie de la mode actuelle».

Grâce à l'appui du couturier Paul Poiret, qui ne cache pas son admiration pour elle, la réputation d'Elsa Schiaparelli est faite. Sa décision de faire carrière dans la mode aussi. Sa signature est d'une technicité parfois complexe (elle insiste sur le fait qu'il faut «entraîner le corps à s'adapter à la robe») et pleine d'originalité, mais n'entrave jamais celle qui s'habille en Schiaparelli.

Les lignes des vêtements ne sont pas extravagantes, mais certains des motifs ou des thèmes qu'elle impose (notamment dans les tenues de soirées) sont assurés de lancer la conversation, comme ces somptueux profils de femmes dessinés par Jean Cocteau, ou la robe homard imaginée par Dalí, créée après son célèbre téléphone. Cette dernière, arborant un symbole phallique placé au niveau du pelvis, fit scandale.

Les accessoires de Schiaparelli déploient tout un inventaire surréaliste: bottines chevelues (un hommage à L'Amour désarmé de René Magritte), gants «griffes» (ongles vermillon ou dorés intégrés), pochette de soirée cadran de téléphone et poudrier coordonné, chapeau-chaussure (Dalí encore, en 1937), chapeau masque ou chapeau à œilleton pour espionner (sans aucun espoir de passer inaperçue), chapeau mains bijoutées, chapeau caresse (un poil inquiétant), l'inénarrable chapeau poule, ou encore le bibi homard, pour un total look Dalí.

Les artistes ne se font pas prier pour collaborer: Diego Giacometti (dont une œuvre peut aujourd'hui dépasser les 100 millions d'euros) lui dessine des bijoux-sculptures, Elsa Triolet un amusant collier aspirine.

Invention du prêt-à-porter

Comme sa rivale Gabrielle Chanel, Schiaparelli veut libérer le corps féminin. Les deux ont en commun d'avoir calqué leur travail sur les changements sociaux et esthétiques de leur époque: les femmes sont sorties de la cuisine, travaillent, font du sport.

Dans la boutique de Schiaparelli, ouverte en 1927, on s'arrache les robes et pulls tricotés en trompe-l'œil –brillante initiative inspirée de la technique picturale inventée par les Italiens. Le premier modèle, se remémore-t-elle en 1954, était un pull doté d'«un grand nœud en forme de papillon sur le devant, comme une écharpe enroulée autour du cou».

Une acheteuse pour un grand magasin américain lui en commande quarante, ainsi que quarante jupes assorties. Elle ignore que le modèle est unique et, contrairement à la maille jersey mécanique de Chanel, réalisé à la main par une paysanne arménienne pour Elsa. Cette dernière accepte immédiatement la commande, tout en se demandant comment elle va s'en sortir. Un stock de laine en soldes, acheté aux galeries Lafayette, et une escouade d'Arméniennes dégourdies lui permettent de livrer les quatre-vingts pièces trois semaines plus tard.

Sa maille trompe-l'œil possède une esthétique intemporelle, comme le prouvera le succès de Sonia Rykiel qui, quarante ans plus tard, lancera sa propre carrière en lui piquant l'idée. Elsa n'était elle-même pas étrangère au détournement créatif: sa couleur signature, le «shocking pink», s'inspire d'une étoffe rose inca que lui avait montrée la muse du minimalisme Eugenia Errázuriz (nous avions raconté son destin peu ordinaire ici).

Du rififi à Wimbledon

Rien d'étonnant à ce que Chanel la jalouse: la «Schiap'» est une pionnière. Au tournant des années 1930, elle invente la jupe-culotte, brevette le maillot de bain avec soutien-gorge intégré et fait entrer la fermeture éclair dans le domaine de la haute couture par la grande porte (plutôt que la cacher, elle l'affiche comme un ornement, la structure de la robe découlant de l'accessoire). La maille trompe-l'œil d'Elsa s'arrache déjà en Europe et aux États-Unis quand elle ajoute à son arc une corde décisive.

Alors que la Grande-Bretagne se remet à peine de l'émoi provoqué par la jupe-culotte arborée par Elsa en goguette à Londres, la couturière habille la championne de tennis Lilí Álvarez pour son tournoi à Wimbledon. Et provoque le plus gros scandale vestimentaire depuis l'apparition des manches courtes et de la jupe mi-longue de Suzanne Lenglen. Álvarez arbore un pantalon court, sorte de version sportive de la jupe-culotte, sous une courte jupe. Le Daily Express reproduit la lettre d'une lectrice qui déclare qu'une femme qui «a le toupet de paraître à Wimbledon avec une de ces robes séparées en deux [...] méritera d'être sévèrement corrigée».

La tenniswoman espagnole est aussi une skieuse émérite, pratique la course automobile et l'équitation. Autant de circonstances couvertes par Elsa, qui ouvre Schiaparelli-Pour le sport au 4, rue de la Paix (jusqu'ici, elle officiait depuis son propre appartement). La collection de vêtements en maille «s'étoffe de maillots de bain, de pyjamas de plage et d'accessoires. Les motifs se diversifient (tortues abstraites, squelettes, tatouages de marin…).» L'Amérique raffole de ce genre nouveau, qui associe haute couture et sportswear: elle signe ses premiers contrats de licence. Elsa Schiaparelli vient d'inventer le prêt-à-porter.

Consécration

Elsa Schiaparelli semble insatiable. Les nouveaux matériaux sont testés avec curiosité, de la rayonne (désormais appelée viscose) au rhodoïd (le fameux collier orné d'insectes de métal s'est envolé pour 85.000 euros aux enchères en 2018). Son goût pour les nouveaux tissus synthétiques est raillé par Chanel, qui l'invite, lors d'un bal, à danser un peu trop près d'une bougie. La tenue d'Elsa s'enflamme. Elle s'en sort indemne.

Ses parfums, lancés en 1929, ont aussi participé à populariser son nom. Elle habille le tout-Hollywood et Wallis Simpson, duchesse de Windsor et épouse de l'éphémère roi Édouard VIII, prend la pose dans les pages de Vogue vêtue de sa robe homard. Ultime reconnaissance, elle devient en 1934 la première femme à faire la une du magazine Time.

L'année suivante, elle inaugure un atelier-boutique place Vendôme (décoré par Jean-Michel Frank, cousin d'Anne Frank, et Diego Giacometti, deux signatures qui à elles seules auraient déjà suffi à faire entrer le lieu dans la légende): elle vient d'inventer la maison de couture dans sa version moderne, où vente et fabrication prennent place sous un même toit.

C'est grâce à Elsa Schiaparelli que l'imprimé camouflage fait sa première incursion dans le vestiaire féminin.

À l'approche de la Seconde Guerre mondiale, Schiaparelli continue d'innover en s'adaptant, à sa façon, à la situation: la collection «Cash & Carry» intègre de gigantesques poches aux vêtements dits utilitaires, afin d'être toujours prête en cas de raid aérien.

C'est encore grâce à elle que l'imprimé camouflage fait sa première incursion dans le vestiaire féminin. On peut douter de l'efficacité de cette garde-robe de conflit, mais il faut reconnaître à Elsa un sens de l'opportunité hors du commun.

Petites compromissions

On pourrait continuer longtemps d'énumérer toutes les innovations qu'Elsa Schiaparelli a pu apporter à l'univers de la mode: ce clip de Christian Borstlap pour la maison Schiaparelli en donne un bon aperçu.

Mais dans l'héritage laissé par Schiaparelli, tout n'est pas si rose (shocking!). L'écrivaine américaine Meryle Secrest assure, dans sa biographie de la Schiap', qu'elle était une espionne à la solde de l'Allemagne nazie. D'après l'autrice, Elsa était proche de l'ambassadeur du Führer à Paris, Otto Abetz. Et l'était encore plus de l'avocat et politicien Gaston Bergery, une des grandes figures du régime de Vichy. L'épouse de celui-ci, la mannequin Bettina Jones, était l'assistante d'Elsa.

Ses voyages fréquents et sans encombre, tout comme le fait qu'elle «continue à boire du champagne et sorte de nouvelles collections» jusqu'en 1941, éveillent la méfiance. Elle s'installe aux États-Unis l'année suivante, confiant sa maison de couture parisienne à d'autres. Charles de Gaulle la place sous surveillance, le FBI entame une enquête qui dure quatre ans.

«La guerre est une perspective terrifiante pour un couturier à Paris –tout arrive si vite, la France tombe si rapidement, justifie la biographe de la Schiap', interrogée par le Guardian. Tous voulaient garder leur entreprise, leurs maisons, mais les Allemands avaient envahi Paris. Qu'allaient-ils faire? Elsa étant Elsa, elle voulait évidemment tout. Elle voulait conserver son atelier en l'état, faire en sorte que personne ne touche à sa maison. Elle voulait être libre de voyager entre Paris et New York. Et c'est ce qu'elle a obtenu.»

De Dada à Gaga

À son retour en France après la guerre, les autorités la questionnent, mais aucune charge n'est retenue contre elle. Pour Meryle Secrest, il ne fait aucun doute que sa réputation en pâtit. La perte de sa clientèle entame sa confiance en elle ainsi que, par ricochet, sa puissance créative. Elsa cherche à donner un nouveau souffle à sa marque en embauchant de jeunes talents comme Hubert de Givenchy et Pierre Cardin.

Marcel Vertès continue de dessiner des publicités osées pour ses parfums (cette jeune femme nue et gantée qui semble s'échapper de sa robe en dansant est-elle inspirée par l'incident du bal de sa jeunesse?), tandis qu'aux États-Unis, un illustrateur nommé Andy Warhol est chargé d'en dessiner pour ses accessoires. Rien n'y fait, la maison de couture ne se relève pas. Elle ferme ses portes en 1954.

Schiaparelli est âgée de 83 ans lorsqu'elle s'éteint en 1973. L'industriel Diego Della Valle, déjà propriétaire de la marque de luxe Tod's, relance la maison en 2006. Le couturier Christian Lacroix puis l'Italo-Suédois Marco Zanini se succèdent à direction artistique. Schiaparelli réintègre son adresse historique, au 21, place Vendôme, à Paris, en 2012. L'arrivée récente du Texan Daniel Roseberry à la direction artistique fait mouche: ses réinterprétations de modèles phares d'Elsa, empreints d'une exubérance toute surréaliste, sont portés par Beyoncé, Gigi Hadid au Festival de Cannes ou Lady Gaga pour l'investiture de Joe Biden.

Loin des zones d'ombre, c'est sur cet héritage jamais passé de mode que se focalise l'exposition du Musée des arts décoratifs «Shocking! Les mondes surréalistes d'Elsa Schiaparelli» (jusqu'en janvier 2023). Celui d'une «femme d'aujourd'hui qui vivait hier», d'après l'expression de l'actuelle PDG de la marque, Delphine Bellini, et dont la vision a influencé «toutes les générations de couturiers et designers».

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