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«Le sniper, son wok et son fusil»: la recette d'un croustillant roman taïwanais

Temps de lecture : 3 min

Traduit en français et publié fin 2021, le livre de Chang Kuo-Li séduit par ses personnages hauts en couleur et ses nombreux rebondissements.

Tout au long du récit, les personnages mangent ou cuisinent différents plats chinois, dont la recette est à chaque fois minutieusement détaillée. | Vernon Raineil Cenzon via Unsplash
Tout au long du récit, les personnages mangent ou cuisinent différents plats chinois, dont la recette est à chaque fois minutieusement détaillée. | Vernon Raineil Cenzon via Unsplash

Il existe, à Taïwan, une littérature dans laquelle l'art du récit est parfaitement maîtrisé et s'accompagne de nombreux rebondissements. Le sniper, son wok et son fusil, paru en français fin 2021, en est un exemple. Ce roman expose les pratiques de l'armée taïwanaise, ses modes de commandement et les types d'armements qu'elle possède ou qu'elle souhaite acquérir. Autant de données que la censure s'empresserait d'effacer si un livre comparable parvenait à être édité en République populaire de Chine.

Le roman suit le parcours d'un dénommé Ai Li –son pseudonyme: Alex. Dans une unité de l'armée taïwanaise particulièrement cloisonnée, il a suivi une solide formation de tireur d'élite, mélange de rude discipline, de redoutable efficacité et de références constantes à des héros de l'histoire de la Chine ou de sa littérature classique.

Meurtres, tatouages et sous-marins

Ai Li (ou Alex) a été envoyé à Rome, où se trouve un conseiller en stratégie du président taïwanais –on apprendra plus tard que ce conseiller venait secrètement négocier l'achat de sous-marins ukrainiens. Il est chargé de le tuer: une mission qu'il accomplit avec précision, en utilisant différents camouflages vestimentaires. Une fois le meurtre accompli, Alex, qui traverse l'Italie, passant de planque en planque, échappe de justesse à des tireurs qui cherchent à l'exécuter.

Pendant ce temps, à Taïwan, le superintendant Wu, un magistrat en fin de carrière –il lui reste une douzaine de jours avant de prendre sa retraite–, enquête sur la mort d'un sous-officier du bureau des commandes et acquisitions de la marine taïwanaise, dont le cadavre a été retrouvé dans une chambre d'hôtel. Et découvre rapidement qu'il ne peut s'agir d'un suicide. Peu après, c'est le corps d'un colonel du bureau des commandes de l'armée de terre qui est rejeté par la mer.

L'enquête menée par le juge, en partie avec l'aide de son jeune fils, féru d'informatique, va l'amener à constater la présence d'un même tatouage sur le corps des victimes, à prendre contact avec des membres des triades (la mafia chinoise), puis à courir de nombreux risques.

En parallèle, Alex revient discrètement à Taïwan. Pour ne pas se faire repérer, il est déguisé en femme lorsqu'il passe la douane avec de faux papiers. Ce qu'il cherche à savoir à Taipei, c'est qui a cherché à le supprimer et qui est à l'origine de l'ordre de tuer le conseiller en stratégie. Le juge et Alex finiront par entrer en contact, dans une séquence particulièrement mouvementée.

Atmosphère particulière

Tout au long du récit, les personnages mangent ou cuisinent différents plats chinois, dont la recette est à chaque fois minutieusement détaillée. Même Alex, le sniper, sait utiliser au mieux le wok, ce récipient hémisphérique métallique typiquement chinois, qui permet la saisie et la friture des aliments. Mais, au-delà de ces aspects culinaires, c'est une certaine atmosphère particulière à Taïwan qui sert de décor au roman. Sa description ne manque parfois pas d'humour et les personnages expriment volontiers une mordante ironie.

Chang Kuo-li, l'auteur du roman, né en 1955, a une longue expérience de journaliste. Il a été rédacteur en chef du China Times Weekly et a, en même temps, écrit des livres dont plusieurs ont été adaptés par le cinéma taïwanais. Il a aussi été critique gastronomique.

Dans Le sniper, son wok et son fusil, il n'hésite pas à approcher les pratiques politiques taïwanaises, par exemple lorsqu'il fait dire au juge Wu: «On bouclerait cette enquête en deux temps trois mouvements si la présidence jouait franc-jeu.» Là encore, ce genre de remarques n'apparaîtrait certainement pas dans un livre publié en Chine populaire.

Une belle traduction

La qualité de ce roman tient à son rythme et au défilé de personnages souvent hauts en couleur qui le traversent. Le traducteur en français, Alexis Brossollet, est à l'aise pour détailler certaines attitudes de l'armée taïwanaise.

Comme le veut l'usage pour Taïwan, les noms de personnages et de lieux sont retranscrits en caractères romains de la façon traditionnelle Wade-Giles, inventée au XIXe siècle, et non pas selon la méthode pinyin, élaborée à Pékin en 1958 et définitivement mise en place en 1979. Le nom de l'auteur, Chang Kuo-li, ne s'écrit donc pas «Zhang Guoli».

Bien d'autres romans chinois paraissent chaque année à Taïwan, mais peu sont traduits en anglais ou en français. Le sniper, son wok et son fusil a ainsi l'avantage d'être un intéressant échantillon de cette littérature taïwanaise, largement méconnue.

Le sniper, son wok et son fusil

Chang Kuo-Li

Gallimard
357 pages

19 euros

Parution: 9 septembre 2021

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