Politique

C'est quoi l'individualisme libertaire?

Temps de lecture : 4 min

Dans son nouvel ouvrage, «Le Peuple du drapeau noir», l'historien Sylvain Boulouque peint l'histoire du mouvement anarchiste en France et questionne les notions d'individualisme et de communauté.

Pour un individualiste anarchiste, seule compte l'émancipation individuelle. | Noita Digital via Unsplash
Pour un individualiste anarchiste, seule compte l'émancipation individuelle. | Noita Digital via Unsplash

Dans Le Peuple du drapeau noir, Sylvain Boulouque dessine une fresque du mouvement libertaire en France, du XIXe siècle à nos jours. Il explore ses mythes, sa relation aux syndicats, au communisme, à la violence, et en dépeint les multiples visages. L'historien revient aussi sur la particularité de la France, qui n'a jamais connu d'équipées morbides comme celles des Brigades rouges italiennes.

Le Peuple du drapeau noir est paru le 19 Juillet 2022 aux éditions Atlande. Nous en publions ici le chapitre «L'individualisme libertaire».

Les contours du courant individualiste sont les plus flous. Le courant s'inscrit philosophiquement et politiquement dans une double filiation. Il emprunte à l'individualisme radical des Anglo-Saxons et, par ailleurs, plonge ses racines dans l'affirmation de l'autonomie individuelle.

Son caractère fédéraliste permet à chacun de s'associer librement. Son affirmation remonte au début des années 1880, avec ses premières apparitions publiques en tant qu'expression spécifique. L'un des premiers journaux individualistes, L'Autonomie individuelle, pousse le proudhonisme à l'extrême. Il se situe, jusqu'à la Première Guerre mondiale, souvent en opposition avec les autres composantes de l'anarchisme, affirmant une évidente volonté de rupture avec les formes d'organisation traditionnelle du mouvement libertaire.

L'anarchisme officiel, incarné par les anciens disciples de Bakounine, le rejette aux marges du mouvement, le considérant comme un obstacle à une unification nécessaire. Les raisons principales avancées dans cette tentative d'exclusion sont multiples: un état de désorganisation permanent, une image négative, l'infiltration policière, la tentation illégaliste et le réformisme. Cette condamnation de l'individualisme se fait en des termes analogues à ceux que les individualises utilisent pour dénoncer l'entrée des anarchises dans le mouvement syndical.

Les uns accusent l'individualisme de vouloir améliorer la condition individuelle au lieu de lutter pour l'émancipation collective. Les autres rejettent le syndicalisme en tant que représentant du réformisme et non comme une proposition radicale de changement de société.

Ces mises à l'écart réciproques reposent sur des interprétations divergentes du projet libertaire et, surtout, sur des conflits et des antagonismes entre les diverses personnalités, alors que l'individualisme libertaire est cependant contenu dans le projet initial des pères de l'anarchisme. Ce qui n'empêche pas certains militants, à l'image de Georges Deherme (1867-1937), le fondateur des Universités populaires, de passer de l'un à l'autre, nombre d'entre eux se retrouvant par la suite dans le mouvement syndical et coopératif.

Pour un individualiste anarchiste, seule compte l'émancipation individuelle. Cette idée n'est, in fine, pas éloignée de la perspective exposée par Fernand Pelloutier lorsqu'il explique que la société nouvelle ne pourra être que la somme des volontés individuelles et collectives. C'est son affirmation spécifique et sa réalité sociale qui permettent d'opérer une distinction avec les autres courants.

Si le dessin final proposé par les libertaires est globalement identique, les individualistes affirment un mode de propagande original, alors que les modes de militantisme des autres libertaires ne diffèrent pas fondamentalement de ceux du mouvement ouvrier. Les individualistes se regroupent par affinités et considèrent que les modes de vie alternatifs qu'ils proposent sont des preuves de la construction d'une autre société.

Le mouvement individualiste prend réellement forme au tournant du XXe siècle. Sa naissance est symboliquement marquée par l'introduction au début du siècle, en France, de la traduction de L'Unique et sa propriété, de Max Stirner, considéré comme le fondateur et le théoricien du courant, qui ne fait en réalité que consacrer la structuration de ce dernier.

La portée de Stirner est initialement limitée et l'ouvrage est publié à 4.000 exemplaires en 1914. Les individualistes se regroupent principalement autour de journaux. Ces derniers sont fortement dépendants des personnalités qui l'animent. Il existe autant d'anarchismes individualistes que d'individus.

Zo d'Axa (1864-1930), un ancien saint-cyrien qui rejoint l'anarchisme par le biais des milieux littéraires, rédige et anime pendant plusieurs années L'En Dehors, dans lequel il exalte la révolte individuelle et spontanée. Il a été considéré par les pouvoirs publics comme l'un des apôtres de la propagande par le fait, lançant une souscription en faveur de Ravachol. Après son internement en 1894 à la suite d'une condamnation pour provocation au meurtre et au pillage, il reprend la plume et publie un nouveau journal, La Feuille. Son évolution à la suite de la propagande par le fait souligne la rupture qui s'est opérée entre les deux âges de l'individualisme anarchiste.

La deuxième catégorie d'individualistes est représentée par Mécislas Golberg (1869-1907)[1]. Né en 1869 en Pologne, il arrive en France pour poursuivre des études de sociologie et d'anthropologie. À partir de 1895, il anime Le Trimard, organe des sans-travail. Ces derniers représentent, à ses yeux, la force de l'avenir car n'ayant rien à attendre de la société, contrairement aux ouvriers travaillant en usines et a fortiori aux syndiqués. Rallié à la cause dreyfusarde, il rejoint les cercles littéraires, mêlant les recherches sur les arts primitifs et l'anarchisme, avant de mourir en 1907 dans la misère. Golberg illustre une frange marginale de l'individualisme, dreyfusarde et esthétisante.

Han Ryner (1861-1938) incarne l'individualisme favorable au mouvement syndical[2]. Commençant sa carrière dans la littérature, il développe une thématique individualiste. Dreyfusard, il participe aux mouvements des Universités populaires, puis à toutes les expériences du mouvement anarchiste (colonies libertaires, antimilitarisme). S'il a été de tous les combats de l'anarchisme, il ne s'est jamais directement engagé dans une organisation, considérant ces dernières comme aliénantes.

Albert Libertad (né Joseph Albert, 1875-1908) représente une figure inverse. Antisyndicaliste, il fréquente les milieux libertaires individualistes lors de l'affaire Dreyfus. Il se distingue par la radicalité de ses positions et de ses actions, cherchant à multiplier les incidents publics pour éveiller les consciences. Il fonde en 1907 le journal L'Anarchie, qui devient un centre de ralliement. À sa mort, André Lorulot (1885-1963) prend la succession du journal qu'il inscrit dans la même lignée, et ce jusqu'à la veille de la naissance de la bande à Bonnot.

Tous estiment que les modèles qu'ils proposent doivent devenir un modèle éducatif et une preuve tangible de la réalisation possible de l'anarchisme. Le refus de l'organisation ne les empêche pas de prendre part à des expérimentations et expériences concrètes de la théorie libertaire.

1 — Collectif, Mécislas Golberg, passant de la pensée, 1869-1907: Une anthropologie politique et poétique au début du siècle, Paris, Maisonneuve & Larose, 1994. Retourner à l'article

2 — Centre international de recherche sur l'anarchisme et Les Amis de Han Ryner, Actes du colloque Han Rayner–Marseille 28 et 29 septembre 2002, Marseille, 2003. Retourner à l'article

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