Égalités / Santé

Monkeypox et vaccination: pour les travailleurs et travailleuses du sexe, le temps presse

Temps de lecture : 4 min

Nombre insuffisant de doses de vaccin, campagnes préventives encore trop timides: particulièrement touchée, cette corporation déjà fragilisée craint pour sa survie.

Réduire le nombre de ses clients, ne prendre que les réguliers, est un luxe que beaucoup ne peuvent financièrement pas se permettre. | Jon Tyson via Unsplash
Réduire le nombre de ses clients, ne prendre que les réguliers, est un luxe que beaucoup ne peuvent financièrement pas se permettre. | Jon Tyson via Unsplash

«Nous avons été les premiers touchés par le Monkeypox.» Nathan, travailleur du sexe, ne compte plus le nombre de ses confrères atteints par le virus. Alors que la courbe des contaminations ne cesse de grimper et que les créneaux de vaccination manquent, la communauté des travailleurs et travailleuses du sexe (TDS) s'inquiète des conséquences de l'épidémie du Monkeypox sur sa santé et sur ses revenus.

Les chiffres de Santé publique France sont formels: l'immense majorité des personnes contaminées par le Monkeypox sont des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) et rapportant au moins deux partenaires au cours des trois semaines qui précédent l'infection. Parmi eux, des travailleurs du sexe (escorts, masseurs érotiques, acteurs porno, etc.), qui constituent une population particulièrement exposée du fait même de leur travail.

Ça, la Haute autorité de Santé l'a bien compris en ouvrant la vaccination aux HSH et personnes trans multi-partenaires et aux «personnes en situation de prostitution».

État d'urgence

Le hic, c'est que les doses et les créneaux de vaccination manquent cruellement et que les TDS ne peuvent simplement pas attendre.

«Nous sommes hyper responsables par rapport aux questions de santé», explique Thierry Schaffauser, TDS syndiqué au STRASS (Syndicat du travail sexuel) en insistant sur le fait que les TDS sont particulièrement au fait des logiques de prévention et de réduction des risques. «Nous participons même à l'information de nos clients, dont certains sont en couple hétérosexuel et manquent vraiment de données sur le Monkeypox», ajoute Nathan.

Mais cette logique de prévention –qui, pour le Monkeypox, repose essentiellement sur une réduction du nombre de partenaires et, lorsque l'on est contaminé, sur vingt-et-un jours d'isolement– a des limites. Et des limites très concrètes.

Certains clients commencent à renoncer à leurs rendez-vous par crainte d'attraper le virus.

Réduire le nombre de ses clients, ne prendre que les réguliers, est un luxe que beaucoup ne peuvent financièrement pas se permettre sauf (et encore) à accepter des plans qu'ils n'auraient pas acceptés autrement –sexe sans capote, chemsex, etc. En outre, il peut aussi être difficile de refuser des clients qui présenteraient des symptômes.

Or, toute infection aurait des conséquences dramatiques: s'isoler vingt-et-un jours, c'est ne pas travailler au moins pour la même durée. Avec, à la clé, une précarité accrue, des difficultés pour se nourrir et se loger… sans compter le risque de contaminer des clients qui dès lors, ne reviendraient pas, voire ses colocataires –«les TDS vivent parfois dans des dortoirs à plusieurs», explique Eva Vocz, chargée de mission à Act Up-Paris.

Rappelons en effet que si le Monkeypox se transmet essentiellement par le contact de la peau ou des muqueuses lors des rapports sexuels, la transmission peut également se faire via du partage du linge, de vaisselle ou d'ustensiles de toilette, ainsi que par les gouttelettes émises lors de la toux ou des éternuements.

En outre, il semble que certains clients commencent aussi à renoncer à leurs rendez-vous par crainte d'attraper le virus.

Le long chemin vers l'immunisation optimale

Aujourd'hui, et alors que la Direction générale de la Santé ne fait état que de 30.000 doses de vaccin pour l'ensemble des populations concernées –il en faudrait dix fois plus– et qu'il est extrêmement difficile de décrocher un rendez-vous pour se faire vacciner, le temps presse pour les TDS.

C'est d'autant plus vrai que le schéma vaccinal est à deux doses: il existe un début d'efficacité quatorze jours après la première, mais le taux de séroconversion, soit l'immunité acquise, n'est vraiment optimal que deux semaines après la seconde, laquelle doit être administrée au minimum vingt-huit jours après la première. Autrement dit, une personne primo-vaccinée aujourd'hui ne sera immunisée de façon optimale que dans quarante-deux jours au minimum.

Nathan propose que les TDS deviennent prioritaires à la vaccination et puissent bénéficier d'une ligne téléphonique dédiée.

Face à ces délais, les associations de santé communautaire, à l'instar d'Act Up ou de AIDES, pressent pour le déploiement d'une campagne de vaccination massive à l'égard des personnes concernées, incluant le déploiement de doses sur tout le territoire –y compris dans les zones rurales– ainsi que des politiques d'«aller vers» pour les plus précaires et les plus isolées.

Eva Vocz invite également les autorités sanitaires à remplacer le terme «personnes en situation de prostitution» par «travailleurs et travailleuses du sexe» afin de «pouvoir intégrer toutes les professions de l'industrie du sexe». Et notamment les acteurs et les actrices porno, qui ne font à ce jour pas partie des personnes visées par les recommandations alors que leur exposition est bien réelle. Eva Vocz souhaite également que les clients des TDS puissent se faire vacciner, ce qui semble difficile à mettre en place dès lors que la loi du 13 avril 2016 les pénalise.

De son côté, et toujours concernant la vaccination, Nathan propose que les TDS deviennent prioritaires à la vaccination et puissent bénéficier d'une ligne téléphonique dédiée pour prendre rendez-vous –«c'est une question de survie», insiste-t-il.

Amortir

En parallèle, nos interlocuteurs insistent sur l'importance de mettre en place des amortisseurs sociaux permettant aux TDS de réduire le nombre de leurs clients sans nuire à leurs capacités financières. Ils sollicitent aussi des aides pour ceux et celles qui seraient contraints de s'isoler du fait d'une infection.

Lors des confinements liés au Covid-19, des chèques-services avaient été remis aux associations par le ministère du Logement puis par le ministère de la Santé afin de compenser une partie des pertes de revenus survenues alors. Cette solution, boostée par de réels moyens, pourrait permettre aux plus précaires de garder la tête hors de l'eau.

«Dans tous les cas, cette nouvelle crise laissera des traces dans un contexte initial déjà dégradé.»
Thierry Schaffauser, TDS syndiqué au STRASS

Il importe aussi de mettre des logements à disposition de ceux et celles qui ne peuvent trouver de conditions favorables pour s'isoler de manière sûre et prolongée.

«Dans tous les cas, cette nouvelle crise laissera des traces dans un contexte initial déjà dégradé», insiste Thierry Schaffauser, inquiet de ce nouveau coup dur. Point sur lequel Cybèle Lespérance, porte-parole du STRASS, abonde: «L'épidémie de Covid a augmenté le nombre de TDS. Face à une concurrence accrue et à une charge sanitaire toujours plus importante, à quoi s'ajoutent des charges financières et émotionnelles, nous avons du mal à faire front.»

Espérons que les logiques abolitionnistes ne prennent pas le pas sur la réduction des risques, et que la santé des TDS soit enfin réellement prise en compte.

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