Culture

Les femmes ont-elles (enfin) pris le pouvoir dans le rock indie?

Temps de lecture : 4 min

Wet Leg, Girl In Red, Big Thief... Les labels de musique indépendants et les scènes de festivals rock comptent de plus en plus d'artistes féminines, répondant ainsi aux attentes d'un public qui a soif de nouveautés.

Rhian Teasdale, du groupe britannique Wet Leg, se produit sur scène au festival de Glastonbury, le 24 juin 2022. | Andy Buchanan / AFP
Rhian Teasdale, du groupe britannique Wet Leg, se produit sur scène au festival de Glastonbury, le 24 juin 2022. | Andy Buchanan / AFP

Imaginez une carte de Trivial Pursuit qui vous intimerait de citer trois groupes de rock nés ces dernières années. Vous les avez, c'est certain. Sauf que dans le Trivial Pursuit version Slate.fr, pour avoir votre bout de camembert, il vous faut nous en donner trois composés ou incarnés par des femmes. Moins simple, hein? Et encore, c'est plus facile aujourd'hui que ça ne l'était il y a quelques années.

Il suffit de regarder une partie de la programmation du premier soir du festival des Eurockéennes: Wet Leg, Girl In Red, Big Thief. Le mauvais temps a décidé qu'elles ne pourraient pas se produire (les deux premiers jours de la 32e édition du festival ont été annulés). C'est bien dommage car elles incarnent à elles seules un phénomène grandissant, les femmes qui ont bel et bien pris le pouvoir dans le rock dit «indie», celui qui s'est construit à travers les labels indépendants et dans une esthétique plus pop qu'un rock radical.

Kem Lalot, programmateur des Eurockéennes et défricheur depuis une trentaine d'années, l'a bien constaté: «Je reçois de plus en plus de propositions, toutes plus intéressantes les unes que les autres. On a clairement passé un cran.» Même constat pour François Moreau, journaliste aux Inrockuptibles. Selon lui, nombreuses sont celles qui, dans leur esthétique, regardent dans le rétroviseur du rock des années 1980 et puisent dans les tonalités de la pop des nineties.

On retrouve dans ces groupes aussi bien l'influence de The Slits, l'un des premiers groupes de punk composé d'artistes féminines, que celle des girls bands. Exemple le plus frappant, celui du duo britannique Wet Leg, qui faisait une arrivée tonitruante en juin 2021 avec leur single «Chaise Longue» un mariage divin entre les Strokes et Françoise Hardy.

Kem Lalot n'a même pas eu besoin d'en écouter plus avant de les programmer. «Pour moi, Wet Leg a pris autant de l'esthétique de l'indie que de celle des Spice Girls», constate François Moreau. Aussi parce qu'elles ont forgé leurs goûts en grandissant avec elles... et leur succès: à leur arrivée sur la scène musicale dans les années 1990, les Spice Girls ont clairement évincé l'intégralité des boys bands. Badass.

D'autres ont ouvert la voie

Surtout, ces groupes et ces artistes se construisent avec leur histoire, comme leurs modèles qui ont été peu nombreux. «Le côté folk américain du coin du feu que propose Big Thief, c'est une esthétique qui a souvent été squattée par des mecs», souligne Sophie Rosemont, journaliste culture et autrice du livre Girls Rock.

Dans le cas de Big Thief, la seule femme du groupe est la chanteuse, Adrianne Lenker. Mais pour la journaliste, si ces artistes existent, c'est parce que d'autres avant elles ont ouvert la voie: «Ces groupes sont nés parce qu'avant eux il y a eu PJ Harvey pour l'Angleterre et les Riot grrrl pour les États-Unis. Des artistes affranchies des codes, qui ont parfois été dans la provocation comme a pu l'être Courtney Love. Sauf qu'elle l'a payé très cher dans sa réputation.»

Indépendance prise, les artistes d'aujourd'hui s'inscrivent dans l'héritage de leurs icônes, masculines ou féminines. Sophie Rosemont va même plus loin: «Elles ne cherchent plus à perpétuer l'héritage d'un style. Qu'elles soient célibataires ou en couple, blondes, brunes, petites, grandes, peu importe, elles sont ce qu'elles sont.»

Ces artistes de rock indie sont plus affranchies et parfois même politisées. L'Australienne Courtney Barnett, qui a cofondé son propre label avec sa copine de l'époque, questionne la société avec autant de panache que de liberté dans ses chansons. À la différence de certains groupes de rock masculins, elle est sur scène comme à la ville. «C'est aussi leur différence et leur faire-valoir», soutient Sophie Rosemont.

La chanteuse norvégienne Girl In Red, qui est passée rapidement des petites salles indé aux grandes scènes des festivals, a toujours chanté son amour pour les femmes, allant jusqu'à devenir un nom de code pour les lesbiennes. Aujourd'hui, poser la question «Do you listen to Girl In Red?» («Est-ce que tu écoutes Girl In Red?») sur les réseaux sociaux est ainsi un moyen de savoir si son interlocutrice l'est.

Des artistes plus visibles

Autant d'artistes libres qui proposent une musique qui ne s'inscrit pas en tête des classements, ce qui cultive leur indépendance. Et c'est bien là que se situe, aussi, la mutation: alors qu'avant, les labels rechignaient à promouvoir des artistes femmes (ou le faisaient pour les mauvaises raisons), aujourd'hui ils soignent leurs signatures, «bien conscients du changement d'époque et de #MeToo», appuie Sophie Rosemont.

Ce n'est pas seulement l'offre qui a explosé, c'est aussi la demande. Le public n'en aurait-il pas marre d'avoir affaire à tous ces groupes de vieux rockeurs parfois totalement dépassés, pour ne pas dire ringards? Quand on voit Girl In Red capable de fédérer une aussi grosse communauté sur TikTok (2,4 millions d'abonnés), ou Wet Leg cumuler des millions de streams en ayant sorti seulement deux titres, il y a de quoi se poser la question.

Ce qui révèle une tendance plus globale: les artistes femmes sont plus visibles et il n'est plus question de parler de girls bands. «Aujourd'hui quand tu vas voir un de ces groupes, tu ne dis plus que tu vas voir un groupe de filles. Tu vas voir un groupe qui joue de l'indie rock», fait remarquer François Moreau. Les médias, comme les maisons de disque, ont bien été obligés de se mettre au diapason. «L'industrie de la musique reste misogyne dans l'absolu, mais il y a eu des progrès, elle est plus à l'affût de ce qu'il se fait», constate de son côté Sophie Rosemont.

Les artistes femmes sont aujourd'hui devenues tellement puissantes qu'elles en deviennent parfois trop chères. Réflexion bien faite par Kem Lalot, au moment de programmer ses artistes pour la précédente édition des Eurockéennes: «Cardi B, Rosalia, Beyoncé… Elles ont un tel succès que leurs cachets sont phénoménaux, ce n'est pas abordable pour un festival comme le nôtre», avoue-t-il. Il ne faudrait pas que des artistes de rock indie arrivent un jour à remplir un Stade de France...

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