Monde / Culture

L'azulejo, le carré de céramique qui passionne au-delà du Portugal

Temps de lecture : 7 min

Après avoir manqué de sombrer dans l'indifférence, cet artisanat importé il y a treize siècles connaît un rebond appréciable.

La marque Sagrado Profano Azulejos de Sara Soares s'attache à réécrire de nouvelles histoires dans cette BD infinie qu’est l'azulejo. | Howard Watson
La marque Sagrado Profano Azulejos de Sara Soares s'attache à réécrire de nouvelles histoires dans cette BD infinie qu’est l'azulejo. | Howard Watson

Artisanat réputé depuis des siècles au Portugal, l'azulejo soulève toujours autant les passions et ne cesse de se réinventer sous de nouvelles formes liées à l'art de vivre, plus décoratives. Et son succès va de pair avec celui du pays.

Il serait trop simpliste de définir les azulejos comme de simples carreaux, que l'on voit habituellement ornant les murs des maisons un peu partout au Portugal, pour protéger les habitations de la chaleur et de l'air salé. Contrairement à ce que son nom laisse entendre, le mot «azul» («bleu» en portugais et en espagnol) n'a pas de rapport avec cet objet, puisque ce dernier provient de l'arabe «al zulaycha» et signifie «petite pierre polie».

Au VIIIe siècle, les Maures venant du Maghreb importent ce style. Au fil du temps et des influences, l'esthétique s'adapte. De l'art mudéjar venu d'Andalousie, à l'Art déco, en passant par le baroque et le rococo, les azulejos révèlent des contours sans fin. Traversant les siècles, ces pièces ont toujours été très à la mode au Portugal. Mais il y a une vingtaine d'années, elles tombent en désuétude à cause de la multiplication d'imprimés azulejos un peu kitsch sur les nappes, les vêtements.

«Avant, on regardait le Portugal de haut. Aujourd'hui, les jeunes veulent renouer avec leurs racines et leur mémoire en capitalisant sur les “bonnes vibes” de l'histoire», analyse Vincent Grégoire, directeur de création au cabinet de tendances NellyRodi. Avec le retour en grâce du Portugal depuis une dizaine d'années, les Français redécouvrent un pays plein de surprises.

Depuis, cet artisanat typique du pays fascine les visiteurs. L'été, nombre de touristes ramassent les pièces échouées par terre avec le temps, ou cherchent à décrocher les bouts de céramique émaillée qui tiennent avec incertitude sur les murs. Mais pour en acquérir, le mieux est de se balader dans la ville et de flâner chez les antiquaires. Hors de ces boutiques, ceux que l'on dégote sur les marchés sont souvent des azulejos volés.

Toutefois, on peut compter sur certains artistes en herbe pour renouveler la tradition. Aujourd'hui comme hier, ce produit de la mondialisation séduit une clientèle toujours plus internationale. Amateurs ou professionnels, chacun y met de sa patte pour faire des azulejos au goût du jour. Et à sa sauce.

Une pratique artistique qui inspire

À Hyères les Palmiers, dans le Var, la Villa Noailles accueille comme chaque année son festival, la Design Parade. Dans la boutique du célèbre bâtiment labyrinthique blanc, designée cette année par l'architecte François Champsaur, se trouvent des azulejos un peu particuliers. Une trentaine d'entre eux habille l'espace et charme les passants.

Vendus 30 euros pièce, ces azulejos s'arrachent. Une architecte croisée hésite longuement entre ces carreaux aux styles éclectiques. Chacun est une pièce unique: il faut faire le bon choix entre le cheval désarticulé inspiré des Grecs ou le coucher de soleil aux faux airs de carte postale. Finalement, elle jettera son dévolu sur l'équidé aux lignes droites.

À la Design Parade 2021 de Toulon, dans le projet de François Leite et Alejandra Castellanos, une œuvre de Victor Marqué au fond à droite. | Luc Bertrand

Habitant à Porto, Victor Marqué est le créateur de ces œuvres. Ce céramiste français a fait des azulejos une de ses spécialités. À l'origine, il se destine à devenir architecte, à vivre dans la Ville Lumière et à rejoindre un studio réputé. Que nenni! L'électron libre préfère changer de vie et part s'installer à Porto pour six mois, avec 3.000 euros en poche. Cinq ans plus tard, il n'a pas bougé de la Cidade Invicta («la ville invaincue», en portugais). Là-bas, il s'imprègne des célèbres façades de la ville et découvre la céramique. Puis les azulejos et leur histoire.

Des azulejos faits main, uniques et originaux, créés à l'atelier de Victor Marqué. | Victor Marqué

Lors de la Design Parade 2021, l'artiste est sommé de réaliser une sculpture beaucoup plus grande que ce à quoi il est habitué. La solution? S'inspirer de sa ville d'adoption et assembler plein de carreaux ensemble. C'est ainsi qu'il tombe dans la marmite. «C'est devenu une sorte de travail quotidien dès que j'ai envie de travailler des références architecturales, mythologiques… j'improvise un peu.» Ainsi, Victor essuie beaucoup de ratés chaque jour: «Pour arriver à avoir cinquante carreaux de qualité, il faut en faire cent», confie-t-il.

L'artiste céramiste Victor Marqué est en pleine peinture dans son atelier de Porto. Loin des machines, cet artisanat portugais reste traditionnel. | Victor Marqué

Pour Vincent Grégoire, on est loin du bling-bling d'antan. À l'inverse de ceux des grands bourgeois de l'époque, les azulejos sont désormais devenus plus populaires. «Et ça, c'est la force du Portugal: on n'est pas dans l'ostentatoire, mais dans une idée de proximité», souligne le spécialiste des tendances.

Dans la boutique d'artisanat européen Siècle, à Paris, la cofondatrice d'origine portugaise Marisa Osorio Farinha utilise certains savoir-faire du pays comme le liège, la faïence… Sur le site, elle raconte: «Depuis 2014 je redécouvre mon pays, où je conduis un nouveau projet et avec lequel j'ai pu accomplir le rêve d'une œuvre complète, où fresques peintes à la main, céramiques, linge imprimé côtoient mobilier vintage et moderniste sans jamais oublier les détails de la vaisselle précieuse.» Dans cette enseigne plus que particulière, on trouve des azulejos faits main de toute beauté.

Un azulejo, une incarnation

Au Portugal, différentes techniques existent. En général, c'est plutôt de la peinture diluée, qui offre de la densité, avec un effet aquarelle. Basée sur l'emploi d'une planche de bois et d'un rouleau de pâtisserie pour rouler les plaques, la technique peut paraître «moyenâgeuse», comme Victor la caractérise ironiquement.

Pour le comprendre, mieux vaut s'y plonger rapidement. D'abord, commence le travail en plaques. On choisit une terre, on l'étale à bonne épaisseur sur une plaque en bois. Ensuite, on la laisse sécher pendant vingt-quatre heures. Le lendemain, elle sera recoupée. Une fois sèche, on peut la travailler directement dans la matière.

«La céramique a des propriétés techniques qui font du bien, avec des matières premières souvent issues d'un circuit court, vertueux et raisonné.»
Vincent Grégoire, directeur de création au cabinet de tendances NellyRodi

Puis vient l'étape du four. Précuit, ce qu'on nomme le biscuit est sorti pour être à nouveau modifié. C'est ce qu'on appelle l'émaillage, soit le moment où l'on donne la teinte finale et la dernière matière à l'objet. Et pour cause: l'artisan travaille la matière directement dans le volume, avant qu'elle ne soit complètement cuite, pour «l'abîmer». Jamais avec les mêmes matériaux; les pièces doivent être uniques.

«Chaque jour j'essaie de changer de terre: rouge, jaune, orange… avec plus ou moins de granulosité, pour ne pas prendre de réflexe. J'ai envie de me laisser surprendre par la matière céramique, faire des erreurs et rester dans un enchantement quotidien dès que j'ouvre le four», commente Victor. Un travail rudimentaire, fait de bric et de broc, sans aucune machine. En moins de deux ans, il a réalisé entre 6.000 et 7.000 pièces.

Dans l'atelier de Victor Marqué. La plus grosse difficulté? Faire en sorte que la pièce sèche droite. | Victor Marqué

Toutefois, cet artisanat n'est pas toujours aussi facile à apprendre tout seul. Certains ont bien compris l'attrait des visiteurs pour les azulejos, et en profitent pour vivre de leur passion.

Donner vie à sa propre pièce

Devant un atelier de Lisbonne, des touristes en vacances trépignent d'impatience. Un cours assez particulier est sur le point de débuter. La Française Caroline Vidal, installée au Portugal depuis sa naissance, est une artiste peintre spécialisée dans les azulejos. Elle enseigne cet artisanat et suscite des passions. En trois heures de cours, ses élèves d'un jour apprennent les rudiments de ce savoir-faire. Et repartent avec deux azulejos faits de leurs mains.

Des enterrements de vie de jeune fille, des groupes scolaires, des familles, des étudiants en Erasmus ou des entreprises, tout le monde passe dans ses cours, de 4 à 85 ans! Et pour cause: les azulejos personnalisés font de jolis souvenirs et des cadeaux originaux. «Les touristes préfèrent venir peindre leur azulejos que de les acheter dans un magasin, même si ça ne les empêche pas de le faire!»

Chaque année, les clients varient un peu selon la mode. «En ce moment, je vois beaucoup d'Américains. Parfois, ce sont des Japonais, Chinois, Australiens, Canadiens… et quelques Portugais», décrit-elle. Les Français sont donc loin d'être les seuls férus!

Pendant un workshop donné par Caroline, une élève s'applique pour la peinture. | Caroline Vidal

«Le charme de les faire eux-mêmes est un moyen d'en apprendre plus sur les azulejos. Ça plaît et c'est relaxant», assure Caroline. À la manière de l'art-thérapie, toucher la matière, la modeler et la sentir séduit de plus en plus, encore plus depuis la pandémie. «La céramique a des propriétés techniques intéressantes qui font du bien, avec des matières premières souvent issues d'un circuit court, vertueux et raisonné», décrit Vincent Grégoire. Avant d'ajouter: «Le fait de renouer avec des techniques “primaires”, qui racontent des histoires et un autre rapport au temps en oubliant les machines, c'est ce que veulent les gens.»

Finalement, détourné de sa fonction initiale, quel est le dessein de cet objet? «Ce qui est bizarre, c'est qu'à la fois ça peut être quelque chose d'unique, et en même temps ça n'a pas d'usage. Du carrelage, c'est censé couvrir un sol ou un mur. Là, il y a une fonction assez ambiguë, il devient un objet décoratif étrange qui attire l'oeil et qu'on veut toucher», contraste Victor Marqué.

«Il y a peu, j'ai participé à un mariage dans un palais de Lisbonne. À l'apéritif, tous les invités ont peint un carreau. Puis les mariés, des Américains d'origine portugaise, les ont récupérés pour en faire une table dans leur jardin», se rappelle Caroline Vidal. Réunie avec d'autres pièces sous forme de table, plantée dans un bac de plantes ou accrochée à un mur, cette expression libre est sans limite. Comme sur les créations de Sara Soares ou de Sagrado Profano Azulejos, qui n'hésitent pas à renouveler le genre, en le remettant dans l'air du temps, avec une touche d'humour et de sensualité.

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