Santé

Les effets pervers du congé menstruel

Temps de lecture : 8 min

Alors que l'idée progresse dans le débat public, on peut s'interroger sur le réel impact d'une telle mesure sur la vie des personnes concernées au travail.

La société est-elle vraiment prête pour des congés menstruels alors que les règles restent un tabou en entreprise, à l'école, dans la société? | Rebecca Manning via Unsplash
La société est-elle vraiment prête pour des congés menstruels alors que les règles restent un tabou en entreprise, à l'école, dans la société? | Rebecca Manning via Unsplash

Le gouvernement espagnol a approuvé le 17 mai un projet de loi sur la création d'un congé menstruel. Celui-ci s'adresse aux femmes qui souffrent de règles douloureuses. Elles auraient ainsi la possibilité de prendre trois jours de congé, cinq en cas de symptômes aigus. L'arrêt devra être signé par le médecin traitant et le salaire pris en charge par la Sécurité sociale espagnole. Le texte doit encore être voté au Parlement pour entrer en vigueur.

Élise Thiébaut, journaliste et autrice de Ceci est mon sang, défend le congé menstruel mais pas selon la formule espagnole. «Le texte prévoit trois à cinq jours d'arrêt pour les personnes qui ont des règles très douloureuses. Cela concernera probablement des personnes qui souffrent d'endométriose. Il faudrait alors en apporter la preuve, ce qui pourrait constituer encore davantage de discrimination envers ces femmes, un frein à leur carrière et à leur embauche. Par ailleurs, l'endométriose ou le syndrome des ovaires polykystiques sont des maladies qui doivent être prises en charge par la Sécurité sociale», explique la militante féministe.

Élise Thiébaut défend toutefois le congé menstruel pour soulager «les femmes les plus précaires, qui occupent les métiers les plus pénibles –caissières, femmes de ménage, ouvrières– et dont on sait que ce sont elles qui vivent le plus durement leurs règles». «Les changements doivent se faire pour elles et bénéficier à toutes», précise-t-elle. Pour la journaliste, l'entreprise, étant responsable devant la loi du bien-être et de la santé de ses salairés, doit à ce titre prendre en compte la spécificité des règles.

«Les femmes ont leurs règles, et cette spécificité peut affecter leur bien-être au travail, même si elles ne sont pas malades. C'est une preuve de considération de leur proposer ce congé menstruel qui devrait faire partie d'un ensemble de propositions de la part de l'entreprise, comme les protections périodiques à disposition ou les salles de repos», ajoute Élise Thiébaut.

Montrer que ce congé est applicable via des exemples concrets en entreprise permettra de le rendre acceptable à plus grande échelle: «Ces entreprises montrent en quoi ce congé contribue au bien-être des employées et qu'il ne freine pas la production puisqu'il prend en compte les besoins fondamentaux des personnes qui y travaillent.»

Comment éviter le retour de bâton?

En 2021, le congé menstruel –rémunéré par l'entreprise– apparaissait pour la première fois en France au sein de la Scop La Collective. Le dispositif a depuis été instauré ailleurs, notamment au sein de la société de fabrication de mobilier de bureau Louis Design, le 8 mars 2022. «Il a été suggéré par une salariée qui a remarqué qu'une collègue s'arrêtait parfois de travailler au bout de deux heures, totalement épuisée. Cette personne était invalidée par des règles très douloureuses et se trouvait alors contrainte de poser une journée de congé», se souvient Thomas Devineaux, cofondateur et PDG de l'entreprise.

«Mais pour que ça marche, il fallait que la mesure soit mise en place par l'équipe et pour l'équipe. Sur un sujet potentiellement sensible comme celui-ci, une direction, aussi bienveillante soit-elle, ne peut pas l'imposer à ses équipes sous peine d'un retour de bâton sur le thème des inégalités entre salariés notamment», expose-t-il.

«Ce n'est pas forcément un congé menstruel qu'il faut à ces femmes, c'est un accompagnement pour prendre en charge ces troubles.»
Aline Boeuf, doctorante en sociologie

Le dossier a été monté, et un travail de concertation a eu lieu afin d'obtenir l'adhésion de chacun et chacune. Objectif: déminer le terrain par la pédagogie et les faits scientifiques. «La première partie de la présentation du projet a été d'expliquer très concrètement ce que sont les règles, car la majorité des hommes et même plusieurs femmes n'avaient que de vagues souvenirs d'école sur le sujet. On tenait vraiment à s'en tenir aux faits, à donner des chiffres clés et à ne jamais laisser de place au ressenti.»

Chez Louis Design, certaines personnes travaillent dans les bureaux et d'autres en production, les ébénistes. «Les premières peuvent prendre un jour ou télétravailler, celles en production prennent un jour de congé menstruel si elles en ont besoin», explique le PDG. Ce jour est rémunéré par l'entreprise.

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S'interroge-t-il sur le coût de la prise en charge d'un tel congé? «Pas vraiment. Pour moi, il est évident qu'entre une personne qui passe sa journée à souffrir et à prendre des médicaments, et une autre qui peut réellement se reposer et éviter la frustration de devoir poser un jour de congé alors qu'elle a ses règles, la seconde sera bien plus engagée et productive dans son travail!», assure-t-il.

«C'est le congé menstruel qui est mis en lumière dans les médias, mais il s'agit surtout de créer un espace où les personnes menstruées peuvent en parler librement et sans difficulté avec un ou une collègue, au sein même de l'entreprise. La mise en place du congé menstruel contribue à lever le tabou des règles», affirme l'entrepreneur.

«Cachez cette douleur que je ne saurais voir»

Lever le tabou des règles en entreprise, penser les règles dans le cadre du travail, voilà sans aucun doute une avancée sociale. «Le sujet progresse dans l'espace public et c'est très bien. Mais une fois qu'on a dit ça, instaurer un congé menstruel revient au final à dire: “Cachez cette douleur que je ne saurais voir”», estime Ophélie Latil, dirigeante du cabinet de conseil en égalité et inclusion Dames oiseaux et fondatrice du collectif féministe Georgette Sand.

«En renvoyant les femmes à la maison, on ne traite pas la maladie ou le dysfonctionnement. Pourtant, la douleur menstruelle n'est pas une fatalité, il faut la prendre en charge et la traiter», assène la militante, qui ajoute: «Chez Georgette Sand, on part du principe que tout ce qui vise à renvoyer les femmes chez elles, à les enfermer à l'intérieur, est une mauvaise mesure.»

Outre le fait que le congé menstruel validerait la douleur des femmes, Aline Boeuf, qui a enquêté en 2020 sur ce sujet pour son mémoire de Master 2 «Vivre son cycle menstruel dans le monde professionnel», s'interroge par ailleurs sur celles chez qui les règles ne sont pas douloureuses mais hémorragiques, à l'origine de violentes migraines ou de troubles digestifs: «Ce n'est pas forcément un congé menstruel qu'il faut à ces femmes, c'est un accompagnement pour prendre en charge ces troubles. Faire une loi reviendrait à homogénéiser une situation qui ne l'est pas. C'est politique, mais n'est-ce pas simpliste?»

En 2021, 68% des Français estimaient que les règles étaient un sujet tabou en entreprise, selon un sondage OpinionWay pour Règles élémentaires. Et 44% des femmes interrogées lors de cette même enquête avaient déjà manqué le travail ou connaissaient une personne qui avait manqué le travail à cause de ses règles. Selon un autre sondage, réalisé par l'institut IFOP pour Eve and Co en 2021, 68% de la population féminine soutient la création d'un congé menstruel. Au vu de ces chiffres, ce congé apparaît comme une réponse aux besoins des femmes.

La crainte de perdre en employabilité

Au départ, les femmes qu'a interrogées Aline Boeuf pour son travail de recherche étaient très enthousiastes sur le sujet. En second lieu, elles ont considéré le congé menstruel intéressant pour l'ensemble des femmes, mais elles-mêmes ne se sentaient pas légitimes à y avoir recours. «À la dernière étape de leur réflexion, c'est l'inquiétude qui l'emportait: prendre en compte les règles et les possibles douleurs liées aux règles n'allait-il pas renforcer les discriminations au travail?», raconte la doctorante en sociologie à l'université de Genève.

«Il est insensé de renoncer à un progrès social parce qu'il risque d'être discriminant!»
Élise Thiébaut, journaliste et autrice

C'est aussi ce que craint Ophélie Latil: «Les femmes sont déjà extrêmement pénalisées car on leur fait payer le fait que potentiellement, elles pourraient un jour partir quatre mois en congé maternité. Elles sont moins payées que les hommes, et on sait que le sexisme est encore très présent en entreprise avec des remarques comme “Qu'est-ce que t'as, t'as tes règles?” Si une femme ne vient pas justement parce qu'elle a ses règles, à quelles remarques s'expose-t-elle la semaine suivante? Va-t-on penser que ses décisions et ses actions au travail ne sont mues que par ses hormones?», prévient la fondatrice de Georgette Sand.

«Leur angoisse est liée au fait que la mixité dans le monde du travail est atteinte –parfois– d'un point de vue quantitatif mais pas d'un point de vue qualitatif, c'est-à-dire que les besoins et spécificités des femmes ne sont pas considérés. Le monde du travail est pensé par et pour les hommes. Et ce qui ne correspond pas aux expériences masculines est considéré comme un obstacle au bon fonctionnement de l'organisation ou n'est pas considéré du tout», explique Aline Boeuf. Pas suffisamment confiantes en leur position au travail, les femmes qu'elle a interrogées craignent de perdre en employabilité et de «gagner» en discriminations.

Un argument que balaie Élise Thiébaut: «Il est insensé de renoncer à un progrès social parce qu'il risque d'être discriminant! Dans ce cas-là, on peut réduire le congé maternité ou le supprimer pour assurer plus d'égalité entre les femmes et hommes au travail. Pour moi, il faut au contraire porter le congé paternité au même nombre de semaines que le congé maternité pour diminuer les risques de discriminations envers les femmes.»

Des avancées sociales qui profiteraient à tous: la solution?

La société est-elle vraiment prête pour des congés menstruels alors que les règles restent un tabou en entreprise, à l'école, dans la société? Selon Aline Boeuf, «pour que le congé menstruel soit bien accepté, il faut un ensemble de synergies autour de différentes actions: à l'école, en entreprise, dans les espaces publics; un mouvement plus global autour des règles».

Si l'exemple de Louis Design est encore trop frais pour en tirer un bilan pertinent, le jeune chef d'entreprise est persuadé que c'est la pédagogie et la présentation de la réalité des règles qui ont permis de faire accepter l'idée par tous: «On a donné les chiffres sur la quantité de sang perdu, notamment chez les personnes qui ont des règles hémorragiques et expliqué en quoi perdre autant de sang ne permettait pas de pratiquer une activité physique à ces moments-là –comme ce qui est recommandé après un don du sang. C'est un exemple parmi d'autres, mais c'est avec des faits qu'on a pu convaincre.»

«Le concept du pack de dix jours serait une solution intéressante: on évite le harcèlement, les remarques sexistes et les discriminations.»
Ophélie Latil, fondatrice du collectif féministe Georgette Sand

Pour Ophélie Latil, avant le congé menstruel, plusieurs leviers peuvent être actionnés en entreprise pour mieux prendre en compte la santé et le bien-être des femmes au travail, comme «installer des distributeurs de tampons et de serviettes, des lavabos et des poubelles à l'intérieur même des WC, créer des espaces, accessibles à tous, où s'allonger quand on a mal au ventre ou si on est fatigué... Et tout cela contribuera au bien-être au travail pour tous!»

Des avancées qui profitent à tous, ne serait-ce pas la solution pour éviter le risque accru de discrimination que ferait peser sur les femmes le congé menstruel? «Mon idée est de permettre à chacun et chacune de disposer d'une dizaine de jours par an, sur le modèle des RTT, indifféremment selon le genre, l'âge, le sexe et qu'on pourrait partager selon un principe de solidarité. Ainsi le congé menstruel, même pour les personnes non menstruées, ne serait pas une occasion supplémentaire de discrimination et assurerait l'égalité entre toutes et tous», développe Élise Thiébaut.

La formule séduit également Ophélie Latil: «Le concept du pack de dix jours serait une solution intéressante: on évite le harcèlement, les remarques sexistes, l'essentialisation des femmes et les discriminations. On a mal au ventre, à la tête, au dos, pas besoin de se rendre chez le médecin alors qu'on se tord de douleur, on utilise ce jour pour se reposer», conclut-elle.

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