Égalités / Parents & enfants

Les moqueries sur les garçons «efféminés» peuvent être destructrices

Temps de lecture : 6 min

Les garçons qui auraient des goûts et des attitudes soi-disant «féminines» peuvent passer pour de véritables bêtes de foire aux yeux de leurs pairs et des adultes. Si vous voulez soutenir votre enfant, voici la bonne marche à suivre.

Un garçon peut parfaitement n'être ami qu'avec des filles, jouer à la corde, porter des jupes ou du vernis et se sentir à l'aise en tant garçon. | cottonbro via Pexels
Un garçon peut parfaitement n'être ami qu'avec des filles, jouer à la corde, porter des jupes ou du vernis et se sentir à l'aise en tant garçon. | cottonbro via Pexels

Il y a quelques semaines, le 22 juin, nous avons publié sur Slate un article sur l'expression «garçon manqué» expliquant en quoi cette dernière pouvait être problématique. Plusieurs femmes, dont les goûts et les attitudes étaient considérés comme trop «masculines» par leurs pairs et des adultes, y listaient les remarques sexistes et homophobes qui leur avaient été adressées tout au long de leur jeunesse et les ravages qu'elles avaient causé concernant leur rapport à la féminité, même une fois entrées dans la vie adulte.

Il faut maintenant qu'on parle des garçons qui auraient des attitudes et/ou des centres d'intérêt perçus comme «féminins». Car comme l'ont fait remarquer plusieurs personnes (des hommes, principalement), les garçons sont loin d'être épargnés par les insultes et les commentaires quand ils sortent un peu trop du carcan assigné à leur genre.

Pour certains, ce serait même pire dans ce cas-ci. «Une fille “garçon manqué” aujourd'hui, elle peut être considérée comme cool. C'est le personnage de Maxine dans Stranger Things, qui demande à se faire appeler Max, qui fait du skate et joue aux jeux d'arcade. Un garçon qui aime les activités dites “féminines” ou qui ne traîne qu'avec des filles, ce n'est pas considéré comme cool: c'est louche», argue Anthony (le prénom a été changé), 19 ans. Dès l'âge de 10 ans, il a été victime de harcèlement dans la cour de récré, parce qu'il préférait jouer avec des filles à la corde à sauter plutôt que de taper dans un ballon de foot.

«Quand ça vient des adultes,
c'est destructeur»

Lui aussi victime de brimades, Loup, 36 ans, explique avoir tenté rapidement de «se conformer» à ce qu'on attendait de lui. «C'était des surnoms stigmatisants, des blagues méchantes, des moqueries, parce que je n'étais pas assez “viril”. Ma voix, notamment, a toujours été marquée par une certaine féminité. C'est probablement ce qui m'a généré le plus de complexes à travers le temps, car c'était la seule chose que je ne pouvais pas changer facilement. Je devais également avoir une gestuelle efféminée. À l'adolescence, j'ai essayé de “corriger” tout ça pour être accepté, et surtout pour arrêter d'être le bouc émissaire.»

Ce qui peut être encore plus dur que le harcèlement scolaire? Les railleries et les commentaires de la part de professeurs. «Je me souviens que ma meilleure amie m'avait dit qu'une prof de sport s'était moquée de mon comportement lors d'une réunion d'enseignants. La méchanceté des camarades, je pouvais l'encaisser. C'est difficile, douloureux et violent, mais en serrant les dents, on passe à travers. Quand ça vient des adultes, c'est destructeur», témoigne Loup.

Il se souvient néanmoins d'une autre expérience, plus positive cette fois: «Je devais être en CE2 et j'avais des chaussettes roses Lisa Simpson, mon personnage de dessin animé préféré, que ma mère m'avait achetées. Tout le monde à l'école s'était “évidemment” moqué de moi. Une maîtresse m'a vu pleurer et m'a demandé ce qui m'arrivait. Quand je lui ai raconté, elle m'a dit: “Mais elles sont très jolies, ces chaussettes!” C'était la meilleure réaction qu'un adulte pouvait avoir et ça m'a vraiment aidé à endurer le rejet des camarades.»

«Tout le monde se fait une idée de
son futur enfant avant qu'il n'arrive, mais il ne correspond jamais à ce qu'on a imaginé… et heureusement!»
Andréas Werner, pédiatre

Et les parents dans tout ça? Comme pour le sujet sur les «garçons manqués», on a fait un tour sur les forums, où ils sont nombreux à s'inquiéter du fait que leur garçon ne traîne qu'avec des filles, préfère jouer à la poupée qu'à la bagarre ou, même, aime porter des jupes. Et comme pour les «garçons manqués», on se doit d'insister à nouveau sur un point: il n'y a rien qui cloche chez votre enfant.

Un petit garçon peut aimer les activités dites «féminines», vouloir porter du rose, apprécier davantage la compagnie des filles et n'avoir aucun souci à être un garçon. La manière dont il s'habille et se comporte, c'est-à-dire son expression de genre, n'a absolument rien à voir avec son identité de genre. De la même manière, cela ne donne aucun indice sur son identité sexuelle: il peut apprécier certaines activités ou certains habits et être attiré par les filles (ou pas, et ce n'est pas grave). Comme pour les «garçons manqués» qui seraient forcément lesbiennes, les clichés ont la dent dure.

La pire réaction: interdire

«On parle ici de “non-conformité de genre”, explique le pédiatre Andréas Werner. C'est-à-dire que l'enfant exprime son genre différemment des attentes de la société, des parents notamment. Tout le monde se fait une idée de son futur enfant avant qu'il n'arrive, mais il ne correspond jamais à ce qu'on a imaginé… et heureusement!»

Cette non-conformité de genre, qui peut se traduire de différentes manières, est généralement une phase chez l'enfant. Elle s'apparente le plus souvent à un jeu. À la période cruciale de l'adolescence, il s'agit plutôt d'une remise en question de son genre et de sa sexualité, qui peut parfois pousser à expérimenter. Tout ça est normal et sain, et beaucoup plus fréquent que ce que l'on pense.

Quid du port des habits féminins à la maison ou à l'école, souvent source d'escarmouches ou d'inquiétude chez les adultes? «La pire solution c'est d'interdire, répond d'emblée Andréas Werner. Ça ne peut faire qu'augmenter l'intérêt de l'enfant, qui entrera alors dans un jeu de provoc', ou, au contraire, ça peut le culpabiliser et le rendre malheureux.»

Selon le spécialiste, la question à toujours se poser c'est: qu'est-ce que je souhaite pour mon enfant? Qu'il rentre dans la norme ou qu'il soit heureux dans sa vie? Et si le parent est tant dérangé à l'idée que son garçon adopte certaines attitudes et activités, alors que l'enfant lui, est totalement serein avec ça… c'est peut-être à lui de consulter, avance le pédiatre. CQFD.

Quand faut-il s'inquiéter?

Il arrive aussi que certains parents soient pleins de bonne volonté et qu'ils veuillent protéger leur enfant des moqueries et des insultes. C'est le cas des parents de Thimothée, aujourd'hui âgé de 45 ans: s'ils n'ont jamais forcé leur fils à taper dans un ballon, ils n'ont pas soutenu ses envies jusqu'au bout. Au collège, il «rêvai[t] de faire de la danse». Sa mère lui a avoué, «des années plus tard qu'elle n'avait pas osé [l]'inscrire dans un cours, de peur que le harcèlement dont [il] étai[t] déjà victime à l'école n'empire».

Sur ce sujet, Andréas Werner rappelle que le harcèlement scolaire est (malheureusement) une chose extrêmement fréquente et que le genre n'en est que rarement la cause. Le harcèlement s'explique principalement par la dynamique de la classe et le fait que l'enfant harcelé soit placé en position de victime. Or, quelle proie plus facile qu'un enfant qui n'a pas confiance en lui?

«Si un enfant peut imposer auprès de ses pairs ses choix, ses goûts et ses envies, quels qu'ils soient, comme le fait de porter du vernis à ongles par exemple, il sera plus sûr de lui et moins amené à être la cible de harcèlement», explique le pédiatre. Ce qui n'empêche pas les parents de discuter avec lui et de le préparer en amont aux possibles remarques auxquelles il pourrait être confronté. Ouvrir le dialogue, prévenir, mais jamais empêcher ou interdire.

Dans le cas où l'enfant exprime une véritable souffrance vis-à-vis de son genre, s'il ne se reconnaît pas dans celui qui lui a été assigné à la naissance –par exemple, qu'il va exprimer du dégoût vis-à-vis de ses parties génitales et qu'il va partager des pensées suicidaires–, une consultation chez le pédiatre ou le pédopsychiatre s'impose.

«Là, on sort totalement du contexte de l'expression de genre et du garçon qui a envie de porter des jupes, alerte Andréas Werner. On arrive sur le terrain de l'identité de genre et de la dysphorie de genre. Pour des enfants, ça peut être l'horreur à vivre. Il faut respecter ça et consulter, d'autant plus qu'aujourd'hui, la plupart d'entre eux arrivent très bien à verbaliser ce qu'ils ressentent.» Et si c'est juste vous, parents, qui avez besoin d'être rassurés, n'hésitez pas non plus à consulter.

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