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Droit à l'avortement: l'Australie sera-t-elle influencée par les États-Unis?

Temps de lecture : 5 min

Dans un pays où l'accès à l'IVG est légal partout depuis peu, le spectre des mouvements anti-avortement américains plane.

Lors du rassemblement en faveur du droit à l'avortement dans le quartier central des affaires de Sydney, le 2 juillet 2022. | Léo Roussel
Lors du rassemblement en faveur du droit à l'avortement dans le quartier central des affaires de Sydney, le 2 juillet 2022. | Léo Roussel

À Sydney (Australie).

La révocation de l'arrêt Roe v. Wade par la Cour suprême des États-Unis n'a pas laissé l'Australie indifférente. Même à plus de 15.000 kilomètres de Washington D.C, à Sydney, la décision a fait trembler. Le samedi 3 juillet, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées dans la plus grande ville d'Australie, sous des trombes d'eau, pour afficher leur soutien à la lutte pour le droit à l'avortement, et réclamer un accès plus facile à l'IVG dans le pays.

Pourtant, sur l'île-continent, si la situation reste parfois compliquée, elle n'est pas vraiment comparable à celle des États-Unis. Hormis son système fédéral, qui implique des différences législatives selon les États, l'Australie semble loin de son homologue américain sur la question de l'interruption volontaire de grossesse.

L'avortement a certes été rendu légal tardivement dans certains États du pays, seulement décriminalisé en 2019 en Nouvelle-Galles du Sud, mais la question d'un retour en arrière semble aujourd'hui peu probable. «Mais on ne sait jamais ce qui peut arriver, on doit quand même montrer qu'on sera là si quelqu'un essaie de nous reprendre ce droit», rappelle Mikhaela, qui a défilé avec ses amies le 3 juillet malgré les pluies diluviennes s'abattant sur Sydney.

Malgré la pluie, les manifestantes pro-choix étaient présentes en nombre à Sydney pour défendre l'accès à l'avortement en Australie. | Léo Roussel

«Le droit à l'avortement n'est sans doute même pas la prochaine cible de la droite conservatrice et religieuse en Australie», ajoute Hersha Kadcol, étudiante et militante socialiste, organisatrice de la manifestation.

Ces dernières années, bien que marquées par la présence des conservateurs au gouvernement, ont en effet vu quelques progrès majeurs en matière d'IVG en Australie. L'avortement disparaît peu à peu des codes criminels des États, comme il y a quelques jours en Australie méridionale, et plusieurs lois vont dans le sens de la protection de ce droit. En 2018, l'État de Nouvelle-Galles du Sud, dont Sydney est la capitale, avait interdit les manifestations anti-avortement à proximité des cliniques et hôpitaux dédiés, avant d'enfin décriminaliser l'avortement en 2019. La pratique était inscrite comme criminelle dans les lois de l'État depuis 1900, mais finalement, plusieurs jurisprudences l'avaient progressivement autorisée au fil des décennies.

Les États-Unis, «le grand frère» conservateur

Mais si l'on entend davantage la parole pro-choix en Australie, celle des mouvements anti-avortement reste tapie dans l'ombre, et menace toujours. «Ils étaient là aujourd'hui, à l'arrière du cortège, vous ne les avez pas vus?», fait remarquer une manifestante à la fin du rassemblement. Une voix anti-avortement qui trouve peu d'écho, dans un pays où l'accès à l'IVG est largement soutenu. En 2018, une étude montrait que 73% des habitants de Nouvelle-Galles du Sud, État le plus peuplé du pays, se positionnaient en faveur d'une décriminalisation complète de la pratique.

Même s'il semble peu influent aujourd'hui, le discours revendiqué «pro-vie» n'est jamais très loin. «Les conservateurs australiens s'inspirent toujours de ce qui se passe en Amérique», reprend Hersha Kadcol. «Ils ont toujours regardé les États-Unis comme le grand frère, plus puissant.» Alors forcément, après la décision de la Cour suprême américaine, on craint une prise de confiance du côté des anti-choix australiens.

Claire Pullen, directrice de l'association Our Bodies Our Choices, qui milite pour un meilleur accès à l'avortement dans le pays, précise: «À chaque fois que le message anti-avortement a évolué aux États-Unis au cours de l'histoire, dans les six mois suivants, il évoluait de la même façon en Australie.»

À Sydney, le 3 juillet 2022. | Léo Roussel

La docteure Elenie Poulos, spécialiste de la religion et de la politique australienne à l'université Macquarie de Sydney, confirme cette influence américaine historique sur les mouvements conservateurs et catholiques en Australie. «Les mêmes stratégies, les mêmes éléments de langage, sont souvent repris en Australie. C'est ce qu'on a vu par exemple dans les années 1970 lors de l'émergence aux États-Unis de mouvements antiféministes et opposés aux droits des gays. La même chose avait suivi chez nous.»

Des mouvements anti-avortement sous influence américaine

Le mouvement anti-avortement australien ne déroge pas à cette règle. Influencé par les combats aux États-Unis, il reprend volontiers le même discours et les mêmes méthodes. Quand ce ne sont pas les lobbys américains qui se chargent eux-mêmes de la diffusion des idées anti-choix en Australie…

En 2019, la docteure Prudence Flowers, de l'université Flinders, spécialiste des mouvements sociaux et de la santé publique, s'était penchée sur le mouvement anti-avortement australien. Elle pointait une proximité idéologique et financière avec les mouvements américains. «Les groupes qui s'attaquent aux cliniques d'avortement locales en Australie, comme Helpers of God's Precious Infants et 40 Days for Life, sont des sections d'organisations américaines. Et depuis des décennies, même des groupes n'ayant pas de liens directs avec les États-Unis accueillent d'éminents opposants américains à l'avortement, afin de s'inspirer de leur exemple», écrivait à l'époque la chercheuse dans un article paru sur le site The Conversation.

Les méthodes utilisées sont inspirées directement des mouvements américains, mais les groupes australiens, dont le soutien politique est moins évident qu'aux États-Unis, ont des ambitions logiquement moins importantes. «Ici, contrairement aux États-Unis, ils savaient qu'ils perdraient la bataille concernant la décriminalisation de l'avortement, reprend Claire Pullen, de l'association Our Bodies Our Choices. Ils se concentrent donc surtout à restreindre au maximum le droit à l'avortement maintenant.»

L'une des principales armes consiste à s'attaquer aux délais autorisés pour avorter, et à tenter de les réduire. Mais également à emprunter un autre discours déjà utilisé aux États-Unis, celui prônant l'existence d'éventuels avortements sélectifs en fonction du sexe, faisant ainsi passer l'IVG comme une pratique discriminatoire.

De réelles possibilités de retour en arrière?

Quelques jours après la révocation de l'arrêt Roe v. Wade, les groupes anti-avortement australiens ont salué la décision de la Cour suprême américaine. «Dans le monde entier, d'autres mouvements pro-vie seront revigorés par le renversement de Roe v. Wade... La seule cause perdue est celle pour laquelle les gens cessent de se battre!», lançait le groupe Pro-Life Victoria dans un communiqué envoyé par mail à ses soutiens.

Pour les chercheuses interrogées et les membres d'associations pro-choix, les opposants à l'avortement australiens peuvent bien tenter de faire du bruit, il leur sera bien plus difficile d'agir qu'aux États-Unis.

Les militants pro-choix assurent qu'ils resteront vigilants et qu'ils continueront à lutter en faveur du droit à l'avortement en Australie. L'accès à l'IVG reste encore très onéreux en Australie et inégal sur le territoire. Certaines zones sont en effet dépourvues de cliniques, et les femmes souhaitant avorter sont parfois obligées de voyager plusieurs heures pour trouver un établissement. Et certains États sont à la traîne.

En Australie occidentale, la pratique de l'avortement, bien que légale, est encore inscrite dans le code criminel, et il reste nécessaire de demander l'autorisation à deux médecins avant de pouvoir avorter. «On travaille pour essayer de faire reconnaître l'avortement comme quelque chose qui relève de la santé publique au niveau fédéral», explique Daile Kelleher, de l'association Children by choice. «Quand ce sera fait, il sera encore plus complexe de revenir sur ce droit.»

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