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Comment la Russie négocie son hégémonie en échange des vies syriennes

Temps de lecture : 8 min

Une fois de plus, la Russie a posé son veto contre le renouvellement de l'envoi d'aide humanitaire au nord de la Syrie, avant de se rétracter in extremis.

Lors d'une manifestation contre l'assaut continu du régime syrien et des forces russes sur les dernières poches tenues par les rebelles dans la province d'Idlib, un jeune Syrien tient une caricature représentant le président syrien Bachar al-Assad et le président russe Vladimir Poutine, le 21 février 2020. | Mohammed Al-Rifai / AFP
Lors d'une manifestation contre l'assaut continu du régime syrien et des forces russes sur les dernières poches tenues par les rebelles dans la province d'Idlib, un jeune Syrien tient une caricature représentant le président syrien Bachar al-Assad et le président russe Vladimir Poutine, le 21 février 2020. | Mohammed Al-Rifai / AFP

Alors que débutaient les célébrations de l'Aïd al-Adha, Vladimir Poutine s'est une fois de plus invité en Syrie pour assombrir ce qui constitue la plus grande fête musulmane de l'année. Le 8 juillet 2022, Moscou posait son veto au Conseil de sécurité de l'ONU afin de bloquer le renouvellement de l'envoi d'aide humanitaire vers le nord-ouest de la Syrie, en zone rebelle.

Depuis 2014, date à laquelle a été mis en place ce plan d'aide, c'est la même pièce qui se rejoue d'année en année: alors que l'ONU soumet au vote la poursuite de l'aide, la Russie, volontiers secondée par la Chine, s'y oppose, menace d'user de son veto, en use, jusqu'à ce qu'un compromis soit trouvé en urgence. C'est ce qui s'est passé le 11 juillet au soir, quand Moscou a finalement consenti à prolonger de six mois supplémentaires –au lieu d'un an– le mécanisme d'acheminement de l'aide passant par Bab al-Hawa, à la frontière syro-turque.

Faire de Damas la dernière solution

Dans le camp d'Alteh, situé à mi-chemin entre Idlib et Hama, au nord-ouest de la Syrie, Abdul-Salam Muhammad Al-Yusuf s'inquiète de ces atermoiements sans fin, qui jouent la vie des Syriens à pile ou face. Ce militant humanitaire, directeur du camp depuis trois ans, se fait peu d'illusions sur le but de la manœuvre: «Il est devenu clair que l'aide humanitaire s'est transformée en affaire purement politique et militaire. Si la frontière est complètement fermée, c'est une famine qui nous attend.»

De fait, près de 4,1 millions de Syriens, dont une large majorité de femmes et d'enfants, sont dépendants de l'aide humanitaire dans le nord-ouest de la Syrie, quand on estime que sur les 16,3 millions de Syriens vivant encore dans le pays, 14,6 millions ont besoin d'une aide d'assistance. Le checkpoint de Bab al-Hawa revêt une importance particulière pour la Russie, dans la mesure où il constitue le dernier corridor humanitaire à destination des populations hostiles au régime de Bachar al-Assad. Si elle parvenait à le fermer, l'intégralité de l'aide fournie par l'ONU devrait alors transiter par le régime de Damas.

Or, comme le rappelle Laura Ruiz de Elvira Carrascal, chercheuse à l'Institut de recherche pour le développement (IRD), «le régime a réussi à imposer ses conditions: il achemine l'aide uniquement vers des régions qui lui sont favorables, et la bloque vers celles qui lui sont opposées. C'est une instrumentalisation de l'aide internationale qu'Assad utilise comme politique de guerre afin d'asseoir sa base et sa légitimité auprès des populations qui ne se sont pas soulevées. C'est aussi une manière d'obtenir des devises et de faire émerger des seigneurs de guerre et des entrepreneurs dévoués.»

Depuis la résolution de l'ONU, les diplomates russes ont réussi à fermer trois postes-frontières et à n'en laisser plus qu'un, celui de Bab al-Hawa. Le mois dernier, seulement quatre convois ont été acheminés depuis les lignes de front des régions détenues par le régime vers les régions de l'opposition.

En l'état, la large majorité des fonds humanitaires envoyés par l'ONU en Syrie est captée par le régime, sans que la communauté internationale ait jugé bon de réviser son système. La loi César, adoptée par le Congrès américain en 2019 et qui visait à sanctionner les figures affiliées au régime syrien, n'a dans les faits jamais complètement empêché les acteurs internationaux de collaborer aux réseaux existants proches du régime, que ce soit à travers l'émergence d'entrepreneurs, ou via de grosses ONG comme le Syria Trust for Development, fondé par la première dame Asma el-Assad, par lequel transitent énormément de fonds officiellement dédiés à la «reconstruction» du pays.

Du chantage à l'aide humanitaire

«Profitant de l'absence de la communauté internationale (c'est-à-dire des États-Unis et de l'Union européenne) sur la scène syrienne, et du fait qu'elle s'en tient à de simples déclarations, la Russie a réussi, après onze ans de révolution, à faire de la Syrie une arène dans laquelle elle peut jouer à sa guise. Elle a également réussi, par ses politiques agressives, à transformer le rêve syrien de démocratie en une affaire de pain, de caisses de lait et de flacons de pilules», dénonce Abdul-Karim Al-Omar, militant politique vivant dans la région d'Idlib.

En réduisant la crise syrienne à une urgence humanitaire, la Russie est parvenue à dépolitiser et techniciser le conflit: «Dès le début, la Russie a cherché à réduire la dimension politique d'une révolution et d'une guerre contre l'oppression à des aspects techniques et très concrets, pour concentrer l'attention sur les mécanismes d'acheminement des aides. C'est une manière de déposséder les Syriens de leur révolution, et de les réduire à des populations vulnérables, qui ne pensent qu'au jour le jour et n'ont aucune capacité d'agir. Cela permet d'effacer toutes les initiatives mises en place par les Syriens en Syrie et ailleurs, et toute volonté de créer une nouvelle société», estime Laura Ruiz de Elvira Carrascal.

«La Russie utilise maintenant la Syrie comme un avantage pour faire pression sur la communauté internationale.»
Abdul-Karim Al-Omar, militant politique

Cette désincarnation croissante du conflit, qui a fini par être réduit à de simples enjeux géopolitiques entre grandes puissances, n'aurait pas été possible sans le désinvestissement progressif de la communauté internationale, qui dès 2013, avec l'abandon par Barack Obama du principe de «ligne rouge» à l'occasion des attaques chimiques de la Ghouta, a donné tacitement le feu vert pour la perpétuation des crimes contre l'humanité perpétrés par les régimes alliés de Damas et Moscou. À ce jour, l'ONU estime que 306.887 civils ont été tués depuis le début de la guerre, et le Syrian Observatory for Human Rights considère que le total des victimes pourrait atteindre les 610.000 morts (dont 499.657 ont été identifiés).

La Syrie sacrifiée à l'autel des intérêts moscovites

Comme l'ont relevé de nombreux observateurs, a fortiori depuis le début de la guerre en Ukraine, la Syrie a servi à Moscou de laboratoire d'un point de vue militaire et politique. Le massacre de Marioupol ne rappelle que trop celui d'Alep, qui a constitué un champ d'expérimentation pour la Russie, non seulement pour développer ses techniques de guerre, mais aussi pour tester les limites de la communauté internationale, et voir jusqu'où celle-ci pouvait laisser passer les crimes de guerre.

La Syrie est ainsi devenue un champ de négociations et une variable d'ajustement utilisée par la Russie pour parvenir à imposer son agenda ailleurs. «Pour la Russie, la Syrie a toujours été un moyen de revenir sur la scène internationale, afin d'imposer son rapport de force. Elle a utilisé la Syrie pour asseoir de nouveau son rôle sur la scène internationale, et elle a réussi, puisque finalement tous ses vetos ont empêché les résolutions de passer», explique Laura Ruiz de Elvira Carrascal.

«Aujourd'hui, poursuit-elle, elle réussit à imposer une guerre en Ukraine sans que la communauté internationale ne réagisse pleinement. Depuis le début du conflit ukrainien, les Syriens sont très conscients du fait que leur destin est lié à ce qui se passe en Ukraine. Si la Russie est défaite en Ukraine, ils se disent qu'ils auront une chance, mais si son rôle est renforcé, ils n'en auront aucune.»

Des gages pour l'Ukraine

Dans le contexte de la guerre en Ukraine, le veto initialement posé par la Russie pour stopper l'aide humanitaire au nord de la Syrie apparaît donc aussi et surtout comme une démonstration de force face à la communauté internationale, et un moyen de pression pour négocier un assouplissement des sanctions économiques dont elle fait l'objet de la part de l'Occident depuis son invasion de l'Ukraine.

«La politique russe n'a cessé de s'effondrer, au point que lors du dernier sommet du G20, de nombreux ministres européens et le secrétaire d'État des États-Unis Blinken ont refusé de s'asseoir à la même table que la Russie, même pour un déjeuner avec Lavrov. Par conséquent, la Russie utilise maintenant la Syrie et son contrôle du dossier de l'aide humanitaire comme un avantage pour faire pression sur la communauté internationale et la forcer à accepter ses demandes concernant l'Ukraine», estime Abdul-Karim Al-Omar.

Pour lui, la fragilisation que connaît la Russie sur le dossier ukrainien offrirait à la communauté internationale une occasion de reprendre l'avantage sur le dossier syrien: «Le pouvoir est toujours entre les mains des Européens, des Turcs et des Américains face à la Russie, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur du Conseil de sécurité. Il est possible de passer par l'Assemblée générale de l'ONU pour traiter le dossier syrien, et il est possible d'utiliser la résolution “Union pour le maintien de la paix” énoncée en octobre 1950 pour outrepasser le blocage russe. Cela donnerait un avantage significatif contre la Russie, et a été utilisé récemment concernant le dossier ukrainien.»

Élargir le champ d'action de l'ONU en Syrie à l'Assemblée plutôt qu'au simple Conseil de sécurité, dont la Russie est l'un des membres permanents, permettrait en effet de passer outre ses vetos successifs. Plus encore, il appartiendrait à la communauté internationale de reconsidérer la pertinence de contenir son action au seul cadre permis par l'ONU, qui a prouvé de longue date son inefficacité. C'est d'ailleurs ce qui se passe dans le cadre de l'aide envoyée en Ukraine, qui a mobilisé l'Union européenne.

Les bailleurs internationaux craignent souvent de s'engager dans des projets qui pourraient bénéficier aux djihadistes.

Comme l'assure Fadel Abdul-Ghani, le directeur du Human Rights Network, «le Conseil de sécurité n'a pas besoin de donner son autorisation pour que les aides internationales puissent passer les frontières. C'est un piège: les pays occidentaux sont tombés dedans, et continuent d'y tomber. Les Russes ont étendu la compétence du Conseil de sécurité avec cette résolution sur l'aide humanitaire, mais avant cela, les aides entraient en Syrie par les frontières parce que l'aide internationale est censée être neutre et ne pas interférer dans le conflit ou avec l'une de ses parties.»

Absence de solution à long terme

Mais à l'heure actuelle, la population du nord de la Syrie, bien qu'elle tâche de trouver des soutiens auprès d'ONG internationales en dehors des circuits des Nations unies, demeure largement dépendante de ces dernières, dont la puissance économique reste sans équivalent. À cet égard, le renouvellement du plan d'aide humanitaire à échéance de six mois rend extrêmement difficile pour les organismes internationaux et les ONG syriennes et turques de travailler sur le long terme et de mener des opérations au-delà de l'aide d'urgence, pour mettre en place des projets de développement dans des domaines comme l'éducation ou la santé.

Par ailleurs, le fait que le gouvernorat d'Idlib soit sous l'administration du groupe rebelle djihadiste Hayat Tahrir al-Cham depuis 2017 rend difficile pour les ONG d'obtenir des fonds pour s'extraire de la seule aide d'urgence et s'atteler à reconstruire une stabilité durable, dans la mesure où les bailleurs internationaux craignent souvent de s'engager dans des projets qui pourraient bénéficier aux djihadistes.

Onze ans de guerre et de crimes contre l'humanité restés à ce jour largement impunis semblent avoir érodé bien des principes moraux.

«La concentration sur l'aide d'urgence fait en sorte que toute cette population du nord de la Syrie n'a aucune possibilité de se projeter dans l'avenir. L'enjeu à plus long terme, c'est de savoir ce que ces populations, qui viennent de toutes les régions de la Syrie, qui ont combattu jusqu'à la fin contre le régime et qui ne sont absolument pas prêtes à vivre sous le joug d'Assad qui les écraserait, vont devenir si on les abandonne. Ce seront des candidats à l'exil, et à toute forme de radicalisation», relève Laura Ruiz de Elvira Carrascal.

Le jeu de relances de plus en plus précaires des résolutions onusiennes mené par la Russie s'inscrit ainsi dans une logique de normalisation du régime syrien. Pour Fadel Abdul-Ghani, «la Russie tente de re-mondialiser le régime avec cette résolution, mais elle ne saurait restaurer la légitimité du régime en introduisant des aides par ses régions: cette légitimité ne peut venir que de la loi, du respect des droits de l'homme et de l'obtention de l'autorité par le biais d'élections légales et non truquées».

Mais onze ans de guerre et de crimes contre l'humanité restés à ce jour largement impunis semblent avoir érodé bien des principes moraux. Dans six mois, la question de la relance du plan d'aide se posera derechef, et son issue dépendra sans doute de la posture de la Russie en Ukraine.

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