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Comment Shinzo Abe a tenté d'améliorer les rapports entre la Chine et le Japon

Temps de lecture : 8 min

Assassiné le 8 juillet, l'ancien Premier ministre japonais avait œuvré à l'apaisement des relations entre les deux pays. Une quête qui n'a rien eu d'un long fleuve tranquille.

Shinzo Abe et Xi Jinping lors de leur rencontre à Pékin, le 23 décembre 2019. | Noel Celis / Pool / AFP
Shinzo Abe et Xi Jinping lors de leur rencontre à Pékin, le 23 décembre 2019. | Noel Celis / Pool / AFP

Il n'y a pas de chaleur particulière dans les relations entre la Chine et le Japon. L'assassinat de l'ancien Premier ministre Shinzo Abe a suscité des réactions officielles mesurées de la part de Pékin. Certes, dans un communiqué lu lors du journal de la télévision chinoise publique CCTV, le président Xi Jinping a exprimé «au nom du gouvernement et du peuple chinois, et en son nom propre, ses condoléances pour ce décès soudain et malheureux». Le texte soulignait que selon Xi Jinping, «M. Abe avait fait des efforts pour améliorer les relations sino-japonaises pendant son mandat et avait contribué de manière positive à cet effort».

Des mots qui laissent entendre que les relations en question ne sont pas aussi bonnes que le souhaiterait la Chine et qu'il y aurait encore besoin de les améliorer. Néanmoins, un lien s'était sans doute créé entre Shinzo Abe et Xi Jinping, et ce dernier indique que «lui-même et son épouse, la professeure Peng Liyuan, ont envoyé un message de condoléances à l'épouse de M. Abe, Akie Abe, pour lui exprimer leur sympathie».

Ces condoléances au plus haut niveau de l'État chinois contrastent fortement avec des réactions d'antipathie à l'égard du Japon qui sont apparues sur le net en Chine dès que la disparition de Shinzo Abe a été annoncée. Certains internautes sont allés jusqu'à qualifier le tireur de «héros» et ce commentaire a reçu des milliers de likes sur la messagerie Weibo. De même, celui qui a écrit «J'espère que le tireur va bien» a été félicité sur la toile, tout comme un autre estimant que «1,4 milliard de Chinois peuvent envoyer leur message de félicitations».

Habituellement, la censure chinoise efface de pareils points de vue mais, là, elle ne l'a pas fait. Zhao Lijian, l'un des porte-paroles du ministère chinois des Affaires étrangères, a simplement fait savoir que son administration avait «remarqué ces incidents et était choquée», ajoutant: «Je ne commenterai pas les réactions des internautes».

Rancœur

Shinzo Abe est à l'évidence un personnage qui, aux yeux de nombreux Chinois, a illustré l'absence de repentance des Japonais actuels à l'égard du comportement de certains de leurs aînés avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. En décembre 2013, à Tokyo, alors qu'il était depuis un an et pour la deuxième fois Premier ministre, il est allé se recueillir au sanctuaire shinto de Yasukuni.

Plus de 2 millions de personnes y sont répertoriées depuis le XIXe siècle. Parmi elles, quatorze militaires exécutés après avoir été condamnés en 1946 comme criminels de guerre de classe A par un tribunal international pour l'Extrême-Orient dirigé par les pays vainqueurs de la guerre.

Entre les leaders américain et japonais va se nouer une relation d'amitié qui les amènera lors de leurs rencontres à partager des parties de golf.

À la différence de certains de ses prédécesseurs qui s'étaient recueillis «à titre personnel» au sanctuaire de Yasukuni, Shinzo Abe y est allé en tant que Premier ministre. Cependant, en fonction à la tête du gouvernement jusqu'en 2020, il n'y est plus jamais retourné. Les protestations exprimées par plusieurs pays d'Asie et par les États-Unis semblent l'en avoir dissuadé.

De plus, homme politique de droite, membre du puissant Parti libéral-démocrate (PLD), Shinzo Abe pensait que le Japon n'avait pas à porter le fardeau d'un repentir pour les exactions commises par l'armée japonaise en Chine au siècle dernier. Cette opinion était sans doute largement partagée par ses compatriotes, mais probablement pas par les pays que le Japon a occupés pendant la dernière guerre, en particulier la Chine et la Corée.

Aussi, Shinzo Abe alimentait la rancœur tenace accumulée par les Chinois à l'égard des Japonais. Rien n'est fait, ni à Tokyo ni à Pékin, pour atténuer le souvenir de la période de 1930 à 1945, quand le Japon a progressivement occupé la Chine en y commettant nombre d'atrocités. Au contraire, le programme des écoles chinoises rappelle l'attentat organisé par l'armée nippone contre un chemin de fer en Mandchourie en 1931, épisode parfaitement raconté dans Les aventures de Tintin – Le lotus bleu. Et surtout, des commémorations régulières insistent sur le terrible massacre de plusieurs centaines de milliers de civils qui s'est déroulé à Nankin pendant six semaines à partir de décembre 1937.

Les nationalistes japonais nient systématiquement l'importance de ces crimes de guerre et le Japon n'a jamais présenté d'excuses officielles pour cette phase sombre de son passé. Le ressentiment chinois est régulièrement présent dans des programmes de la télévision de Pékin qui illustrent la férocité des troupes de l'empire japonais.

Ainsi, le film Le Sorgho rouge, tiré d'un livre du prix Nobel de littérature Mo Yan, a connu un vif succès depuis sa sortie en 1988. On y voit des soldats japonais détruire les récoltes de paysans chinois avant de les massacrer. La férocité des occupants japonais apparaît également dans la série Au pays du cerf blanc, dont les quatre-vingt-cinq épisodes sont diffusés depuis 2017 et dont l'action se situe pendant la première moitié du XXe siècle dans les plaines du Shaanxi.

America, America

Pendant ce temps, côté nippon, après avoir rendu hommage à des combattants japonais difficilement présentables –et peut-être pour corriger cette démarche–, Shinzo Abe va multiplier les gestes de rapprochement avec les États-Unis. En mai 2016, il accueille le président Barack Obama à Hiroshima, l'une des deux villes sur lesquelles les Américains ont lancé une bombe atomique en août 1945, afin d'obliger le Japon à capituler.

Toujours en 2016, dans les îles américaines d'Hawaï, Shinzo Abe retrouve Barack Obama, avec qui il se rend à Pearl Harbor. C'est là qu'en décembre 1941, l'aviation japonaise a attaqué la flotte américaine et entraîné les États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale.

Enfin, lorsque Donald Trump est élu président des États-Unis, Shinzo Abe est le premier chef d'État étranger à lui rendre visite, avant même son investiture à la Maison-Blanche. Entre les leaders américain et japonais va se nouer une relation d'amitié qui les amènera lors de leurs rencontres à partager des parties de golf, un sport qu'ils pratiquaient ardemment l'un et l'autre.

En matière militaire, Shinzo Abe n'a pas réussi, comme il l'aurait souhaité, à modifier la constitution imposée par les Américains en 1946.

Il n'y a pas eu de pareille complicité entre Shinzo Abe et Xi Jinping. Leur principal point commun a été qu'ils sont en 2012 respectivement devenus Premier ministre du Japon pour l'un et secrétaire général du Parti communiste chinois pour l'autre. Et qu'ils ont eu l'occasion de se rencontrer dans plusieurs sommets économiques internationaux. Mais Xi Jinping n'a jamais fait de voyage officiel au Japon une fois élu président de la République populaire de Chine. Celui prévu en 2020 a été annulé en raison de l'épidémie de Covid-19.

Si Xi Jinping connaît Tokyo, c'est pour y être allé en décembre 2009 alors qu'il était l'un des neuf membres du Comité permanent du Parti communiste. À l'époque, il semblait acquis qu'il allait devenir le numéro 1 chinois trois ans plus tard, et les dirigeants japonais l'avaient reçu avec beaucoup d'égards. Il avait notamment eu droit à un entretien avec l'empereur du Japon, Akihito.

D'entrée, des différends

Quant à Shinzo Abe, son arrivée à la tête du gouvernement nippon a été marquée par une querelle avec la Chine à propos des îles Senkaku. Depuis 1895, le Japon administrait de fait ces îlots qui se situent en mer de Chine orientale. Mais en 2012, il a décidé d'en faire un territoire pleinement japonais, ce qui a provoqué de vives manifestations en Chine où l'on estimait que ce petit archipel n'avait aucune raison d'être japonais. Pékin a alors défini une nouvelle zone chinoise d'identification de défense aérienne qui inclut les îles Senkaku et chevauche les zones que la Chine –qui n'était pas encore communiste– avait reconnues comme japonaises en 1920.

Six ans plus tard, en 2018, ce contentieux a été mis entre parenthèses. Pékin avait besoin de contrebalancer l'attitude de l'administration Trump qui accentuait la pression sur la Chine, notamment en multipliant les taxes sur ses exportations vers les États-Unis. Shinzo Abe s'est donc rendu à Pékin. Le prétexte était la célébration de l'anniversaire des traités qui, en 1976 –soit trente-et-un ans après la fin de la guerre mondiale–, ont permis d'entamer la réconciliation entre la Chine et le Japon. Cette visite officielle a aussi été l'occasion de signer des contrats de coopération économique entre les deux pays et de faire référence aux bienfaits du libre-échange, sans jamais citer les entraves que Donald Trump y apportait.

Les relations économiques sino-japonaises n'ont cessé de se développer pendant les années où Shinzo Abe était Premier ministre. Mais la concurrence entre les deux pays s'est également renforcée. En particulier dans le domaine de l'aide apportée à des pays tiers, où la Banque asiatique de développement (BAD) –dominée par les Japonais– a vu, en 2016, la Chine créer la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (BAII).

Même par-delà la mort, celui qui fut un homme politique japonais de premier plan parvient à provoquer des remous.

Sur le plan de la défense, Shinzo Abe a activement milité pour que se crée le «Quad», une alliance informelle qui regroupe le Japon, l'Inde, l'Australie et les États-Unis et dont l'un des objectifs est de faire face aux menaces de la Chine sur les grandes voies maritimes de l'océan Pacifique. Parallèlement, la Chine a établi en 2016 un «traité de bon voisinage, d'amitié et de coopération» avec la Russie, qui préfigurait l'alliance stratégique que Vladimir Poutine et Xi Jinping ont signée en février 2022, juste avant l'entrée de l'armée russe en Ukraine.

Mais en matière militaire, Shinzo Abe n'a pas réussi, comme il l'aurait souhaité, à modifier la constitution imposée par les Américains en 1946, qui stipule dans son article 9 que «le Japon renonce à jamais à la guerre». Le pays ne dispose pas d'une armée mais d'une «force d'autodéfense». Simplement, un amendement mis en place en 2015 permettrait à cette force d'intervenir en faveur d'un pays ami. Shinzo Abe n'a pas pu aller plus loin, en partie à cause d'une opinion japonaise profondément pacifiste. En tout cas, en Asie, toute modification de cet article 9 est observée de près, notamment par la Chine.

Que fera Kishida?

Fumio Kishida, le Premier ministre qui a succédé en 2020 à Shinzo Abe, pourrait s'engager dans cette réforme constitutionnelle. Plus largement, avec la majorité renforcée que viennent de lui donner les élections sénatoriales du 10 juillet, il a l'intention de rester dans la ligne politique de Shinzo Abe. Celui-ci avait quitté le pouvoir en 2020 pour raisons de santé, mais sans abandonner son engagement dans la vie de son parti, ni son influence. Il a été assassiné alors qu'il prononçait un discours en faveur d'un candidat du PLD, parti qui, deux jours plus tard, a largement remporté les élections sénatoriales japonaises.

Le 12 juillet, lors de ses funérailles à Tokyo, dans le temple Zōjō-ji, le vice-président de Taïwan, Lai Ching-te, est venu se recueillir sur sa dépouille. Shinzo Abe, après sa démission en 2021, avait fait un discours dans lequel il disait que ni le Japon ni les États-Unis ne pourraient rester sans réagir si la Chine attaquait Taïwan. Il ajoutait que toute aventure militaire de Pékin contre l'île «conduirait à un suicide économique».

Le gouvernement chinois avait alors émis une protestation contre ces points de vue. Ce qu'il a réitéré à propos de la présence de Lai Ching-te aux obsèques de Shinzo Abe. À Pékin, Wang Wenbin, l'un des porte-paroles du ministère des Affaires étrangères, a estimé que les autorités taïwanaises avaient «saisi l'occasion d'une manipulation politique» et indiqué que le gouvernement chinois avait «formulé une plainte sévère auprès du Japon». Même par-delà la mort, celui qui fut un homme politique japonais de premier plan parvient à provoquer des remous.

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