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Pourquoi le meurtre de Shinzo Abe hantera longtemps le Japon

Temps de lecture : 5 min

D'une insondable portée, la tragédie a influencé les résultats des élections. Potentiellement, chaque aspect de l'avenir du pays pourrait en subir les répercussions.

Recueillement au temple Zōjō-ji de Tokyo, le 11 juillet 2022. | Philip Fong / AFP
Recueillement au temple Zōjō-ji de Tokyo, le 11 juillet 2022. | Philip Fong / AFP

Au Japon, il est rarissime d'entendre des coups de feu. Mais, aux alentours de 11h30 ce vendredi 8 juillet, deux détonations ont retenti dans la ville de Nara, dans la région centrale du pays. La cible était l'ancien Premier ministre Shinzo Abe, qui avait connu le plus long exercice de la fonction et était considéré comme l'une des personnalités politiques les plus influentes du Japon moderne.

Les coups de feu ont immédiatement provoqué la panique dans la foule. Abe, blessé à la poitrine et au cou, a été transporté en hélicoptère pour recevoir des soins d'urgence. Sa mort a été confirmée vers 17h le même jour. Le tireur présumé, Tetsuya Yamagami, est un homme de 41 ans qui a servi dans la marine japonaise. Il avait fabriqué l'arme lui-même.

La NHK [l'entreprise publique qui gère les stations de radio et de télévision du service public japonais, ndlr], recueillant l'information auprès des forces de police locales, a affirmé que si Yamagami avait bien avoué son intention de tuer l'ancien Premier ministre, il n'avait pas agi pour des raisons politiques.

Cet assassinat, de surcroît intervenu à la veille d'une élection, a été ressenti comme un choc inédit au Japon, doté d'une politique particulièrement stricte en matière de contrôle des armes: le taux annuel de mortalité par arme à feu y est l'un des plus bas au monde, soit un mort pour 5 millions d'habitants. D'après les recherches de Julia Mio Inuma, correspondante du Washington Post à Tokyo, le pays n'a d'ailleurs eu à déplorer qu'une seule victime par arme à feu en 2021.

Les assassinats politiques au Japon sont encore plus rares. L'événement le plus récent qui pourrait se prêter à comparaison serait le meurtre du leader du Parti socialiste Inejirō Asanuma, poignardé en 1960 par un activiste d'extrême droite –ou celui du Premier ministre Tsuyoshi Inukai, tué par balle lors d'une tentative de coup militaire en 1932.

En 1990, le maire de Nagasaki a survécu à une tentative, tandis qu'en 2007 son successeur succombait aux coups de feu d'un yakuza. Mais le meurtre d'Abe marque un tournant dans l'histoire de la politique japonaise. Même si ce dernier a pu soulever des foules de protestataires en colère contre ses lois de sécurité militaire, la violence politique demeure extraordinaire au Japon. Historiquement, ces événements ont été la plupart du temps liés à des groupes minoritaires, notamment aux Coréens Zaichini.

Rage, peur et peine

Shinzo Abe a dirigé le pays de 2006 à 2007 puis de 2012 à 2020. Le représentant du parti de centre droit LDP (Liberal Democratic Party), fort de la confiance qui lui était accordée par le plus grand nombre, s'était imposé à la tête d'un pays ébranlé par des années d'un climat politique chaotique et par une série de catastrophes naturelles (les tremblements de terre et tsunamis de 2011).

Il a réveillé l'économie japonaise stagnante grâce à ses Abenomics, le symbole d'une époque marquée par une courbe de croissance modestement ravivée –tout comme les bénéfices des sociétés– mais également par les inégalités de salaires accrues. On se souviendra aussi de la pression exercée par Abe pour une réforme constitutionnelle, dans une tentative de remilitariser le Japon face à la menace grandissante de la Chine.

Cette dernière mesure lui a valu un respect particulier de la part des nationalistes japonais et de l'extrême droite, tout en provoquant la colère des voisins asiatiques.

L'ancien Premier ministre a imposé un contrôle agressif sur les médias, et a fait l'objet de plusieurs enquêtes pour non-respect de la législation.

Depuis le 8 juillet, les Japonais se sont réunis en nombre afin de lui rendre hommage à Nara, sur le lieu de l'assassinat, où s'amassent fleurs et bouteilles de saké. Sur les réseaux sociaux, le flot des réactions oscille du chagrin à la colère, en passant par les accusations: le suspect était «forcément d'origine coréenne»

«Nous autres, Japonais, nous sommes tellement anesthésiés par le sentiment de sécurité ambiante que nous n'avons pas été capables de protéger Mr. Abe», analysait le tweet devenu viral d'un fan d'Abe. Tandis que la droite tremble de colère, la gauche tente de gérer sa peine et sa peur.

D'une insondable portée, les répercussions qui ont été constatées sur les résultats des élections de dimanche dernier touchent potentiellement chaque aspect du futur de la nation.

La succession Kishida

Après s'être retiré de ses fonctions en 2020 pour des raisons de santé, Abe a poursuivi sa campagne pour l'augmentation de la dépense publique et du budget de la Défense. Son successeur, Fumio Kishida, est connu au sein du LDP pour ses idées modérées. Il a préféré prendre ses distance vis-à-vis des Abenomics, qui avaient perdu la confiance des Japonais, pour se concentrer sur une réduction des inégalités et le soutien aux classes moyennes.

Mais sa position sur une révision de la constitution japonaise, pacifiste, dans le but de renforcer le poids de l'armée, est similaire à celle d'Abe. Le résultat des élections des conseillers de la Chambre haute dimanche dernier, renforçant la position de Fumio Kishida et du LDP, pourrait aller dans le sens de ces efforts. Au cours des derniers mois, Shinzo Abe a continué d'affirmer avec véhémence son soutien à la politique de Kishida.

Durant son mandat, l'ancien Premier ministre a imposé un contrôle puissant et agressif sur les médias, et a fait l'objet de plusieurs enquêtes pour non-respect de la législation –il a toutefois échappé à une quelconque condamnation.

Jeunes hommes en colère

On ne sait que peu de choses au sujet de l'assaillant, Tetsuya Yamagami, et de ses intentions. Un communiqué de l'Associated Press déclarait qu'il avait décidé de tuer Abe après avoir «cru à des rumeurs associant l'ancien Premier ministre à une certaine organisation que la police n'a pas identifiée». L'assassinat, bien qu'inattendu, vient cependant s'inscrire dans la lignée d'incidents aux scénarios similaires: dans chacun de ces cas, un homme âgé de 20 à 40 ans, reclus et sans emploi, est l'auteur d'un acte d'une rare violence, déclenché par une profonde rancune.

Les résultats des élections de dimanche portent déjà l'impact immédiat de cet événement, mais n'indiquent en rien la direction que prendra le pays à l'avenir.

Ce fut le cas en 2021, lors de l'attaque à l'arme blanche dans le métro de Tokyo qui fit dix-sept blessés, comme en 2019 avec l'incendie volontaire du studio Kyoto Animation qui provoqua la mort de trente-six personnes, et concernant une autre attaque mortelle au couteau, perpétrée à Kawasaki la même année.

Il en va de même pour l'incident survenu dans le quartier d'Akihabara à Tokyo en 2008, quand un homme avait foncé dans la foule au volant d'un camion avant d'asséner des coups de couteau aux passants. Des événements qui ne sont pas sans partager des similarités troublantes avec les récentes fusillades mortelles aux États-Unis, souvent perpétrées par des hommes jeunes et en colère.

Au sein d'un Japon non armé et politiquement pacifiste, la mort par balles de Shinzo Abe, abattu en plein jour, fait figure de scandale sans précédent. Avant vendredi dernier, il eut été impossible de l'imaginer. Les résultats des élections de dimanche portent déjà l'impact immédiat de cet événement, mais à vrai dire n'indiquent en rien la direction que prendra le pays à l'avenir. Il est fort probable qu'il faille attendre des semaines, des mois, voire des années pour prendre la pleine mesure et comprendre la portée historique de ce meurtre.

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