Société

L'Église en France ne compte plus les turbulences

Temps de lecture : 6 min

L'accumulation de drames et de polémiques accentue progressivement la détresse dans laquelle s'enfonce le catholicisme français.

Assemblée plénière des évêques de France, à Lyon, le 14 juin 2022. | Jeff Pachoud / AFP
Assemblée plénière des évêques de France, à Lyon, le 14 juin 2022. | Jeff Pachoud / AFP

Depuis le 5 octobre 2021 et le rapport de la Ciase sur les abus et viols commis par des clercs, l'Église en France est entrée dans une zone de turbulences inédite dans son histoire récente. Chaque jour ou presque amène son lot de scandales, révélateurs de la grande fragilité du catholicisme français.

Ce fut d'abord, dans la foulée du rapport Sauvé le 5 octobre 2021, la démission fracassante de l'archevêque de Paris, Michel Aupetit, début décembre. Problèmes de gouvernance et de comportement ont mis un terme à cet épiscopat qui ne parvint pas à se hisser à la hauteur des enjeux. Deux jours après le second tour de l'élection présidentielle, le pape François nommait sur le siège parisien l'expérimenté Laurent Ulrich, jusqu'alors archevêque de Lille. Son épiscopat à Paris sera court, mais il a la charge de remettre ce diocèse dans les clous et de sortir, en douceur, l'Église à Paris du modèle lustigerien.

En mai dernier, Rome déclenchait une visite pastorale de la Communauté Saint-Martin, une communauté ultraconservatrice implantée dans un tiers des diocèses français. Selon Libération citant un théologien, «il est tout à fait probable que des évêques français commencent à s'inquiéter sérieusement de la place prise par cette communauté».

En fait, la Communauté Saint-Martin accueille quantité de séminaristes, attirés par le modèle de prêtres formés de manière très classique, au détriment des séminaires diocésains qui ferment petit à petit. En soutane, les Saint-Martin célèbrent des messes en grégorien. Très conquérants, ils ne concordent pas vraiment avec le type de prêtres que souhaite le pape François dans une Église décléricalisée.

Des plaintes et des drames

Au début du mois de juin, les dicastères pour le clergé et pour les évêques suspendaient les ordinations de diacres et de prêtres dans le diocèse de Fréjus-Toulon. Cette décision rarissime s'inscrit dans la suite logique de la «mission d'inspection» menée en 2021 par l'archevêque de Marseille, Jean-Marc Aveline, désormais cardinal. Dominique Rey, qui en est l'évêque depuis 2000, se trouve en effet dans le viseur du Vatican et d'un certain nombre de ses confrères.

Membre de la Communauté de l'Emmanuel, proche des milieux néo-pentecôtistes américains et brésiliens, Dominique Rey accueille tous azimuts dans son séminaire de la Castille des candidats au ministère presbytéral refusés dans d'autres diocèses. Par ailleurs, sans trop de discernement, il a tendance à bénir toutes les communautés nouvelles qui se créent, qu'elles soient de tendance charismatique ou traditionaliste. L'implantation de ces communautés dans les paroisses varoises est parfois difficile.

En 2018, l'Église en France avait été ébranlée par les suicides de prêtres à Orléans et Rouen, suspectés de «comportements inappropriés».

Une semaine plus tard, la nonciature apostolique en France publiait un communiqué informant d'une visite apostolique du diocèse de Strasbourg. L'archevêque alsacien, Luc Ravel, se voit reprocher son «gouvernement pastoral», «ses pratiques managériales de république bananière», sa «froideur». Il a également démis de ses fonctions son économe diocésain, lequel a décidé de contester cette mise à pied devant la justice. Cette dernière décision aurait déclenché la visite apostolique du diocèse de Strasbourg, les plaintes contre Luc Ravel s'accumulant depuis de longs mois sur le bureau du nonce.

Début juillet, le monde catholique apprenait le suicide dans la forêt de Rambouillet d'un prêtre du diocèse de Versailles, en conflit avec son ancienne paroisse et son évêque Luc Crepy. L'affaire demeure obscure mais révèle un rapport à l'exercice du pouvoir dans l'Église (par les évêques et les prêtres) qui, çà et là, apparaît comme désordonné, avec des laïcs mis dans des situations inextricables. Ce n'est pas la première fois qu'un prêtre se suicide: en 2018, l'Église en France avait été ébranlée par les suicides de prêtres à Orléans et Rouen, suspectés de «comportements inappropriés».

En parallèle, il faut citer les Foyers de Charité –des lieux de prières cofondés par la mystique controversée Marthe Robin–, sous la responsabilité d'un délégué pontifical depuis février dernier.

Également, la dissolution de la communauté charismatique du Verbe de Vie à compter de l'été 2023, en raison de «dysfonctionnements graves et systémiques depuis [sa] fondation».

Enfin, le retrait de la reconnaissance canonique et la suppression de l'association Mission thérésienne –où des enfants prient pour l'Église et les prêtres– par l'évêque de Bayeux-Lisieux, Jacques Habert, à cause de «dysfonctionnements importants dans l'exercice de cette association» et de «problèmes de gouvernance et pastoraux».

Refonte indispensable

Ces épisodes nourrissent le constat dressé par les sociologues Danièle Hervieu-Léger et Jean-Louis Schlegel dans leur nouvel ouvrage Vers l'implosion? – Entretiens sur le présent et l'avenir du catholicisme (Seuil, 2022). Il s'agit ni plus ni moins pour le catholicisme français de «se réinventer ou disparaître», devant l'effondrement des réseaux sur lesquels s'appuie l'Église en France depuis une quarantaine d'années.

Dans le cas des évêques incriminés, Dominique Rey, dans le Var, se fit connaître entre autres pour sa condamnation du mariage pour tous et ses accointances avec l'extrême droite en invitant Marion Maréchal lors des universités d'été de son diocèse en 2015. Il a reconnu depuis des «erreurs de discernement», s'agissant de son accueil très large de communautés et de candidats au presbytérat problématiques.

Cette fragilité est accentuée par la chute des réseaux et des modèles sur lesquels la hiérarchie s'appuyait pour gouverner l'Église.

Luc Ravel, lui aussi proche des milieux d'extrême droite, quand il était évêque aux Armées (2009-2017), compara l'IVG à Daech et se fit le chantre de la théorie du «grand remplacement», avant d'appeler à voter au deuxième tour de la présidentielle pour Emmanuel Macron, «à titre personnel». Il surjoua la sérénité dans son communiqué au sujet de la visite apostolique dont il fait l'objet.

Ces deux évêques devraient, à plus ou moins court terme, être débarqués ou sévèrement encadrés par des évêques auxiliaires qui auraient pour mission de gouverner le diocèse à leur place. C'est un peu la charge de Gilles Reithinger, auxiliaire à Strasbourg depuis l'été 2021, qui, s'il a su mettre en place en paroisses le synode sur la synodalité voulu par François, peine semble-t-il à assumer la mission reçue par Rome.

Du reste, ce synode sur la synodalité a donné des sueurs froides à l'Église, autre épisode démontrant sa fébrilité. En effet, les paroisses et autres mouvements étaient invités à réfléchir sur les structures de l'Église, et les propositions remontées à l'échelle des diocèses ont nourri la collecte nationale envoyée à Rome. Les chrétiens qui ont répondu réclament des réformes profondes: ordination presbytérale d'hommes mariés, ordination diaconale de femmes, rôle différent pour les évêques et les prêtres…

L'épiscopat français réuni à Lyon début juin a estimé devoir accompagner cette collecte d'un «texte d'accompagnement», sans approuver ces demandes de réformes et en les relativisant. Aux yeux des évêques, celles-ci seraient le reflet d'une «pensée dominante d'une génération de catholiques», les jeunes catholiques n'ayant pas participé aux réunions synodales.

Déphasage

Ce décalage entre la hiérarchie catholique et la base est dû en partie au fait que l'actuel épiscopat français n'a pas été formé pour réformer l'Église en profondeur; il n'a pas le logiciel adéquat pour emprunter cette voie.

Par ailleurs, cette fragilité est accentuée par la chute des réseaux et des modèles sur lesquels la hiérarchie s'appuyait pour gouverner l'Église: communautés nouvelles et traditionalistes, défense d'un modèle presbytéral qui épuise les prêtres –et même les tue–, exacerbation des fonctions épiscopale et presbytérale. D'où ce sentiment d'implosion, nourri par ailleurs par la révélation d'agressions sexuelles en tous genres (qui n'ont pas cessé depuis le rapport Sauvé) et la désertification des paroisses en raison de la crise sanitaire.

Cette reprise en main de l'Église en France par Rome montre que François et le nonce Celestino Migliore ont compris cet effondrement et cherchent à sauver ce qui peut encore l'être. Cela passe par la nomination de nouveaux évêques au profil radicalement différent.

Depuis 2020 et l'arrivée de l'archevêque Migliore à la nonciature à Paris, et malgré certains ratés, les prêtres nommés évêques épousent davantage la ligne du pape argentin que sous le nonce Ventura, condamné pour agressions sexuelles en décembre 2020. Reste à savoir si cela suffira à enrayer l'implosion annoncée et la perte de crédibilité de l'Église catholique dans la société française.

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