En Irlande du Nord, les bûchers de la discorde
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En Irlande du Nord, les bûchers de la discorde

Temps de lecture : 7 min
Tudi Crequer Tudi Crequer

Des centaines de feux de joie ont éclairé la nuit du 11 juillet pour célébrer l'attachement de la communauté loyaliste au Royaume-Uni. Sur ce que leurs détracteurs surnomment les «bûchers de la haine», on brûle aussi drapeaux irlandais et portraits de politiciens.

À Larne et Carrickfergus (Irlande du Nord).

Sur la colline de Craigyhill, à Larne, une tour de palettes domine la ville portuaire au nord de Belfast. Cette immense amas de bois est unique en Irlande du Nord. «C'est un chef-d'œuvre, soupire de contentement Stevie, un des architectes de l'imposante tour de bois. De là-haut, on peut voir l'Écosse et l'Angleterre, je pense qu'on a dépassé les 200 pieds [61 mètres, ndlr] de hauteur et battu le record du monde.» Pour s'assurer de décrocher la palme du bûcher le plus haut de la planète, entre 25.000 et 30.000 palettes ont été assemblées en sept semaines et plus de 40.000 livres (47.200 euros) dépensées.

«On a un savoir-faire en Irlande du Nord, alors on s'est dit l'année dernière que ce serait normal que le record du monde vienne ici», affirme David Murray, le maître bâtisseur. Lui-même a pas mal d'expérience, après avoir construit une quarantaine de bûchers. «C'est le plus grand qu'on ait jamais vu en Irlande du Nord. Et je ne pense pas qu'on en verra un aussi gros à l'avenir, s'enorgueillit l'homme, bientôt quinquagénaire. On est extrêmement fiers, ça représente notre culture!»

L'empilement de 25.000 à 30.000 palettes a permis de créer cette tour de plus de 61 mètres de hauteur. | Tudi Crequer

Cette année, comme tous les ans, des centaines de tours de palettes ont été construites à travers toute l'Irlande du Nord pour célébrer la victoire du roi protestant William III (aussi connu sous le nom de Guillaume III d'Orange-Nassau) sur son concurrent pour le trône britannique, le catholique Jacques II. Ils sont allumés le 11 juillet au soir, veille de la date anniversaire de la bataille de la Boyne, durant laquelle se sont affrontés les deux armées en 1690. Cette commémoration est la date la plus importante du calendrier des communautés protestantes-unionistes-loyalistes.

La fierté d'être britannique

Ici, l'identité britannique est clairement affichée et revendiquée. Des étendards de la province nord-irlandaise marqués de la main rouge en son cœur, l'incontournable Union Jack, des fanions récents célébrant le jubilée de la reine Elizabeth II, mais aussi des dizaines de drapeaux de l'Ulster Defence Association (UDA) et l'Ulster Volunteer Force (UVF), des milices paramilitaires loyalistes, pavoisent dans chaque quartier et dans toutes les rues.

La ville affiche ostentatoirement son attachement à la couronne britannique et au Royaume-Uni. Les habitants du secteur, à très forte dominante protestante-unioniste-loyaliste, avaient d'ailleurs voté à 65% pour le Brexit en 2016, contrairement à une majorité de Nord-Irlandais (56% de la population nord-irlandaise avait voté en faveur du maintien dans l'Union européenne).

À quelques heures de la mise à feu, autour de l'étendue d'herbes, les bénévoles s'attellent à la tâche sur la colline de Craigyhill. Montés sur des escabeaux, ils fixent des plaques de bois sur les maisons attenantes pour en protéger les fenêtres et éviter de voir les encadrements en plastique fondre et les vitres éclater sous l'effet de la puissante chaleur. L'ambiance est familiale, une fanfare défile paisiblement, trois copines prennent la pose drapées dans des Union Jack et de longues files d'attente se forment devant les food-trucks.

Des «bûchers de haine»

Malgré l'ambiance apaisée qui se dégage de Craigyhill, les bûchers du 11 juillet portent encore le sceau de la discorde. Pour le mesurer, il faut faire une vingtaine de minutes de route direction Carrickfergus, une ville accolée à Belfast. C'est là qu'avait débarqué le roi William III en 1690 à la tête d'une large armée. Et c'est donc dans cette baie qu'avaient été allumés les premiers bûchers, qui servaient alors de repères lumineux aux navires du roi protestant venant d'Angleterre.

Sur les bords d'une route passante, dans le quartier de Castlemara, des groupes d'enfants grimpent sur les palettes et de jeunes adultes les regardent assis sur l'herbe, bouteilles à la main. Il leur aura fallu quatre jours pour construire leur feu de joie.

Au sommet du feu de joie de Castlemara, on trouve des drapeaux irlandais, et cela peut interpeller. | Tudi Crequer

La taille est moins imposante qu'à Craigyhill, mais le bûcher interpelle: sur le sommet sont plantés des drapeaux de la République d'Irlande. «On a aussi mis des drapeaux de l'équipe de football gaélique», précise tranquillement Nigel Waide, 60 ans, maître bâtisseur de l'ouvrage de palettes. «On va les brûler tout à l'heure, à minuit. Si on met des drapeaux irlandais, ce n'est pas parce qu'on ne les aime pas, c'est juste que c'est notre culture. On fait ça tous les ans et toutes les personnes de la communauté supportent le feu de joie, développe le farouche Britannique. J'aime même bien les Irlandais, et la semaine dernière encore je suis allé en République [d'Irlande] pour un match de foot. Mais ils ne doivent pas s'occuper de notre pays, c'est tout.»

Dans un autre quartier de la ville, à Glenfield, une centaine de jeunes tout juste majeurs déambulent sur les trottoirs et s'enfoncent dans une impasse. Là aussi, des drapeaux de la République irlandaise ornent un tas de palettes. Mais des portraits de politiciens républicains ont également été accrochés au bûcher, dont celui de Michelle O'Neill, la leader du Sinn Féin, le parti prônant la réunification, en Irlande du Nord.

«On a mis le portrait de Michelle O'Neill, mais on espère que l'année prochaine on installera une corde et qu'elle pendra au bout.»
Une jeune homme participant au bûcher de Glenfield

Il est 22h et l'alcool fait déjà vaciller certains. «On la hait Michelle O'Neill, et tous les autres républicains qui veulent gérer notre pays», commente nerveusement l'un des jeunes au pied du bûcher. «On a mis son portrait, mais on espère que l'année prochaine on installera une corde et qu'elle pendra au bout, elle, et Gerry Adams [ancien leader du Sinn Féin quand le parti républicain était la vitrine politique de l'Armée républicaine irlandaise (IRA), ndlr]», balance le jeune homme en riant.

Sur les réseaux sociaux, les photos d'autres bûchers similaires circulent. «Ce n'est pas la célébration d'une culture, c'est la promotion d'une haine sectaire qui n'a aucune place dans notre société», fulmine Paul Doherty, élu du Social Democratic and Labour Party (SDLP), dont la photo a été accrochée à plusieurs feux de joie de Belfast. Sur l'un d'eux, un slogan de trois lettres peint en lettres noires: KAT, pour «Kill all Taigs». Un terme utilisé par certains loyalistes pour désigner les catholiques.

Les portraits de politiciens républicains étaient aussi affichés sur le feu de joie de Glenfield, à Carrickfergus. | Tudi Crequer

Vers un apaisement?

Retour à Larne. Sur le chemin, la campagne s'enflamme. De petits bûchers sont allumés au milieu des champs ou dans les cours des fermes. Sur la colline de Craigyhill, l'ambiance vient de basculer et ressemble plus à celle d'un grand festival. Le petit feu de joie destiné aux enfants a été brûlé et des canettes de bières sont jetées dans les braises. De lourdes enceintes lancent des musiques techno et les gens attendent, paisiblement installés dans des chaises dépliantes ou assis sur l'herbe, l'allumage du feu de joie. Les mesures ont été prises, la tour atteint 202 pieds de hauteurs. Record battu.

«Ici, vous ne voyez pas de drapeaux, rien. Le message envoyé aux catholiques et aux gens de Dublin et d'Irlande, c'est: “Soyez les bienvenus!”», explique David Murray. | Tudi Crequer

Devant une des maisons calfeutrées, arborant fièrement un Union Jack, Rob Hawkins discute avec son ami Billy Reid. Ce dernier porte un polo de l'ordre d'Orange, une organisation loyaliste revendiquant plus de 200.000 membres et fondée en hommage au roi William III. «On n'est peut-être pas d'accord avec eux, mais on ne brûle pas le drapeau d'un autre pays, tranche le pur loyaliste. C'est juste notre héritage culturel qu'on célèbre ici. Personne ne vous demande si vous êtes catholique ou protestant, tout le monde est le bienvenu!»

Un discours d'apaisement que reprend pleinement David Murray, le maître bâtisseur. «Dans notre équipe nous avons trois catholiques, souligne-t-il fièrement. On a organisé ce spectacle pour tout le monde, pas simplement des protestants, mais pour des gens de tous horizons. Catholiques, Noirs, Blancs... et peu importe votre nationalité! On veut mettre la politique de côté et juste proposer un beau spectacle aux gens. On a prévu des feux d'artifice, des lumières, de la musique.»

La volonté d'apaisement est sincère. «Quand j'étais gamin, je voyais brûler des drapeaux de la République irlandaise, donc on pensait que c'était normal de faire ça et j'ai brûlé des drapeaux sur des bûchers aussi. Mais en vieillissant, on s'aperçoit que les gens veulent mettre la politique de côté. Si vous voyiez un drapeau français sur un feu de joie, je comprendrais que vous ne soyez pas très heureux. C'est pour cela qu'ici, vous ne voyez pas de drapeaux, rien. Le message envoyé aux catholiques et aux gens de Dublin et d'Irlande, c'est: “Soyez les bienvenus!”»

Les braises de la division

En 2021, le sommet de la tour était encore peint aux couleurs tricolores de la République irlandaise. Mais 2022 a marqué un tournant pour David Murray. «On tend la main à la paix, c'est ce qui est vraiment en jeu. Le respect de la culture de l'autre. On a reçu des messages de familles catholiques, de Dublin et d'ailleurs, qui veulent venir voir et participer. C'est super! Il est temps de passer à autre chose et de sortir du passé. Mais cela va prendre du temps de faire comprendre qu'on veut juste célébrer notre culture!»

Il est minuit, deux hommes escaladent la façade de l'immense tour de bois. Le bûcher est mis à feu. Des paillettes enflammées s'élèvent dans la nuit. La foule recule face à la vague de chaleur. Les pompiers allument les lances à incendie et surveillent la chaleur des bâtiments. Certains murs atteignent les 70°C et le thermomètre indique 800°C pour le bûcher. Des palettes en feu s'écrasent sur le sol.

Il faudra attendre plusieurs jours encore avant que les braises ne s'éteignent définitivement à Craigyhill. | Tudi Crequer

Moins d'une demi-heure plus tard, une colonne de flammes de 60 mètres craque, s'éventre et s'effondre. Le feu continue de déchirer l'obscurité et une poignée de garçons torses nus s'approche et défie la bête à terre. Les spectateurs se dispersent petit à petit. «On est venus de Belfast spécialement et ça valait le coup», commentent deux amis en s'éloignant. «J'espère que j'ai pas pris de coup de soleil», répond ironiquement une autre spectatrice sur le départ.

Il faudra attendre plusieurs jours encore avant que les braises ne s'éteignent définitivement. Celles de la division en Irlande du Nord resteront chaudes bien après. Le 15 août, d'autres jeux de joie s'allumeront. Cette fois, des drapeaux britanniques brûleront eux aussi sur des bûchers dans certains quartiers républicains, dans un triste et lugubre écho.

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