Égalités / Société

À Perpignan, une marche des fiertés pour faire vaciller l'extrême droite

Temps de lecture : 5 min

Le 2 juillet, le festival Nostre Mar et la marche des fiertés ont envahi la ville pour conjurer le mauvais sort d'un territoire que l'on dit enclavé, pauvre et dévoué au RN. Et si nous avions, plus que jamais, tout à apprendre des jeunes?

Cela faisait bien longtemps que la ville n'avait pas vibré ainsi. | Guillaume Origoni / Hans Lucas
Cela faisait bien longtemps que la ville n'avait pas vibré ainsi. | Guillaume Origoni / Hans Lucas

À Perpignan (Pyrénées-Orientales).

«La fantaisie détruira le pouvoir et notre rire sera votre tombeau.» Cette déclaration est, sans certitude, attribuée à Bakounine. Elle était également un cri de ralliement des anarcho-syndicalistes italiens au début du siècle dernier.

Plus proche de nous dans l'espace et dans le temps, elle illustre l'esprit qui a traversé les 2.000 participants de la marche des fiertés de Perpignan le 2 juillet dernier. Cette pride locale était une première dans un territoire à la traîne dans bien des domaines dont l'emploi, l'attractivité ou la vivacité de l'économie. Perpignan est aussi l'un des fiefs du Rassemblement national (RN).

Ce samedi 2 juillet 2022 marque donc l'existence, forcément éphémère, d'une «zone autonome temporaire», catalysée par la première édition du Nostre Mar Festival, sous le patronage de SOS-Racisme. L'association LGBT+66 a couvert la ville de ses habits de fête. Car la fête peut aussi être politique.

La mairie de Perpignan, conduite par Louis Aliot (RN), ne goûte que très peu à l'événement dans l'événement, au marqueur culturel et populaire de cette marche des fiertés qui s'imbrique dans le festival Nostre Mar dont la devise est «Liberté, égalité, Méditerranée».

Le 2 juillet 2022, Perpignan a accueilli sa première marche des fiertés. | Guillaume Origoni / Hans Lucas

L'adjoint à la Culture de la municipalité RN, André Bonet, conteste avec vigueur l'appropriation culturelle autour des questions méditerranéennes: «Ce n'est pas SOS-Racisme et le festival Nostre Mar qui vont nous expliquer ce qu'est la culture méditerranéenne. J'ai moi-même créé, il y a trente-huit ans, le Centre méditerranéen de littérature. J'ai réuni les auteurs des deux rives, tels Kamel Daoud ou Tahar Ben Jelloun. C'est tout de même autre chose que ce festival, qui est un flop total. Quant à la marche des fiertés, je préfère ne pas en parler, cela ne m'intéresse pas, même si je reconnais qu'elle est un succès du point de vue du nombre.»

Le miracle de Perpignan

Que nous ont dit les participants, jeunes et moins jeunes, qui ont envahi Perpignan sous un soleil de plomb? Plus important encore: qu'ont-ils signifié à la mairie RN?

Pour apporter un élément de réponse, peut-être serions-nous inspirés de faire un détour par l'un des textes des Écrits corsaires de Pier Paolo Pasolini. L'intellectuel italien, homme de gauche, homosexuel et chrétien, décrivait dans l'une de ses chroniques, publiée le 7 janvier 1973 dans le Corriere della Sera, la rupture culturelle que représentaient les «capelloni», c'est-à-dire les jeunes hommes qui portaient les cheveux longs dans les sixties et les seventies.

La jeunesse de Perpignan a intégré que la subversion, en 2022, réside dans l'éveil des mentalités, la joie et la bienveillance.

Présents dans toutes les villes occidentales, ceux-ci affirmaient par le corps une opposition politique qui se suffisait à elle-même. «Le simple fait de les voir assis dans ce bar de Prague constituait l'édification d'une frontière idéologique inédite», écrivait alors Pasolini.

C'est bien à ce type de phénomène que nous avons assisté, tant avec le festival Notre Mar qu'avec la première marche des fiertés de Perpignan. Cependant, il existe une différence de taille entre les «capelloni» de Pasolini et la masse des participants à la pride perpignanaise. Ici il n'a point été question de marquer une rupture ou une frontière idéologique.

Bien au contraire, l'arme fatale utilisée pour combattre l'exclusion, l'ostracisation et la marginalisation ne fut pas le refus d'un quelconque modèle bourgeois ou le rejet du conservatisme hétérosexuel. La jeunesse de Perpignan a parfaitement intégré (peut-être malgré elle?) que la subversion, en 2022, réside dans l'éveil des mentalités, la joie et la bienveillance.

L'association LGBT+66 a couvert la ville de ses habits de fête. | Guillaume Origoni / Hans Lucas

Ces jeunes ont donné une leçon que nous avons peut-être oubliée depuis le 11 septembre 2001, à savoir: dans un monde où la régulation des humeurs et des frustrations a disparu, la seule façon de convaincre l'autre, de lui dire qui nous sommes, n'est pas de lui expliquer à quel point il est idiot, mais plutôt de lui montrer qu'il n'a rien à craindre d'une différence qui, en fin de compte, n'est que formelle.

Ce n'est sûrement pas un hasard si, ces dernières années, les marches des fiertés sont devenues plus militantes et moins hédonistes.

Comment s'y sont-ils pris pour accomplir ce miracle dans une ville pauvre et qui vote majoritairement pour le RN?

Tout d'abord en habillant la ville de couleurs, de fantaisie, d'humour et de rires. C'est peu de chose, pourrait-on penser? Pourtant, ce jour-là c'était tout! Les habitants et commerçants du centre-ville, méfiants un premier temps, ne s'y sont pas trompés: cela faisait bien longtemps que Perpignan n'avait pas vibré ainsi. N'oublions pas que si la violence est contagieuse, la joie l'est beaucoup plus.

Nous sommes jeunes, nous sommes forts

Jean-Loup Thévenot, président de LGBT+66, tient plus que tout à ces valeurs d'exemplarité transpartisanes: «La question n'est pas de savoir si notre association est de gauche ou de droite, ou bien de situer la marche des fiertés à gauche sur l'échiquier politique départemental ou national. Pour bâtir ce premier succès, nous nous sommes appuyés sur nos militants, dont le spectre politique va de LR [Les Républicains, ndlr] au NPA [Nouveau Parti anticapitaliste]! Vous vous doutez bien quel est le seul parti qui n'est pas représenté au sein de LGBT+66.»

«Aussi, le plus important pour nous est de faire la démonstration que les jeunes sont capables de se mobiliser, de répondre à des questions essentielles sur les droits de toutes et tous. Cette démonstration ne serait porteuse d'aucune force si elle opposait la communauté LGBT au reste de la population. Cela n'aurait aucun sens. Les jeunes sont des citoyens responsables. S'il fallait une preuve de ce que j'affirme, je vous dirais que lors de notre débrief avec la police, nous avons été félicités pour notre sens des responsabilité et notre civisme. Ils nous ont même souhaité d'être deux fois plus nombreux l'année prochaine.»

«Nous avons été félicités pour notre sens des responsabilité et notre civisme», affirme Jean-Loup Thévenot, président de LGBT+66. | Guillaume Origoni / Hans Lucas

La déclaration de Jean-Loup Thévenot pourrait être ressentie comme consensuelle, voire un peu convenue. Or, ce qui y est expliqué n'est ni plus ni moins que la manifestation du combat culturel, de la conquête des cœurs et des esprits. Ce n'est sûrement pas un hasard si, ces dernières années, les marches des fiertés sont devenues plus militantes et moins hédonistes.

C'est avec ce mode opératoire que, pour un instant seulement, Perpignan a été reprise au Rassemblement national. Deux élus municipaux sont venus voir, sur la place de la République, ce rassemblement bruyant et cet art dégénéré. Ils n'ont pas tenu plus de deux minutes. Personne n'aurait pu d'ailleurs.

Quelle réponse sensée (et sensible) peut-on apporter à un groupe qui vous chasse en dansant avec des «Pom, Pom, Pom, Pom, Pom, Pom, Pom…» sur l'air de «Seven Nation Army» des White Stripes? Personne ne peut vaincre non plus une foule qui danse sur «Blue Monday» de New Order ou reprend en choeur «Never Let Me Down Again» de Depeche Mode.

«La fantaisie détruira le pouvoir et notre rire sera votre tombeau.»

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