Société / Culture

Le jour où Pierre Jourde s'est fait lyncher pour un ouvrage sur son village

Temps de lecture : 11 min

Vingt ans après l'écriture de «Pays perdu», l'écrivain français Pierre Jourde revient sur cette histoire qui s'est terminée au tribunal.

«Ce livre, il a mis de la méchanceté dans le village», avait témoigné l'un des agresseurs de Pierre Jourde lors du procès, en 2007. | Oliabou via Wikimedia Commons
«Ce livre, il a mis de la méchanceté dans le village», avait témoigné l'un des agresseurs de Pierre Jourde lors du procès, en 2007. | Oliabou via Wikimedia Commons

«Les pierres commencent à voler. Tout le monde s'y met, même Henri, qui a enfin récupéré. Au milieu des projectiles, la haute silhouette de Sophie portant le bébé. Des pierres, ici, il suffit de se baisser pour en ramasser […] Que se passerait-il si l'une d'elles atteignait le petit? Parmi les cris, on entend un “sales arabes” […] Se souviennent-ils encore seulement des raisons pour lesquelles ils sont en train de faire cela? Sans doute pas. Il ne reste plus que la haine, la haine en soi, et puis ce mouvement collectif de la violence qui ne demande qu'à se déchaîner sur l'objet qu'elle s'est donné.»

Dans son ouvrage La Première Pierre, publié en 2013, Pierre Jourde décrivait en long et en large la façon dont il s'était mis à dos une partie du village de ses aïeux –Lussaud, dans le Cantal– à cause d'un de ses précédents livres, Pays perdu. Celui-ci a été si mal reçu que l'écrivain français s'est fait agresser, caillasser, insulter, a été mis de côté par certains qui l'ont traité comme un pestiféré, et sa famille avec. L'affaire s'est terminée devant la police, chez les gendarmes, puis dans un tribunal.

Le but originel de cet entreprise était, pourtant, d'adresser «un hommage» à son patelin ancestral, assure-t-il encore aujourd'hui. Force est de constater que sa prose n'a pas été reçue comme telle. «Ce livre, il a mis de la méchanceté dans le village», avait témoigné l'un des accusés au procès, en 2007.

Une mort qui fait écho à une autre

Le récit est né d'un deuil. La mort de Lucie, fille d'un couple d'amis et voisins, Marie-Claude et François. Foudroyée par une leucémie. Un décès qui avait d'abord inspiré une nouvelle à l'universitaire et critique littéraire: L'enterrement dans la montagne a été publiée dans une petite revue disparue (dont il a oublié le nom), avant qu'il ne se décide à faire plus long.

«Cette mort faisait écho à celle de mon père. Lucie avait été enterrée à côté de sa tombe et cela m'a poussé à écrire un petit texte sur cette scène d'enterrement qui était bouleversante. J'ai décidé de l'étendre à la dimension d'un roman pour tous les gens qui habitent là-bas», explique Pierre Jourde à Slate.

Ce récit, c'est donc Pays perdu, publié chez feue L'Esprit des péninsules, maison d'édition de son ami Éric Naulleau. Un texte de 181 pages, aujourd'hui édité chez Gallimard, dans lequel l'auteur raconte les préparatifs de l'enterrement et l'inhumation de cette jeune fille, dont il a glissé le cercueil sous terre.

Des portraits pas toujours flatteurs

En filigrane, Pierre Jourde décrit la rudesse de la région. Ses paysages, son climat, le quotidien et les us et coutumes des habitants de ce bout de terre du Cantal. Les mots utilisés sont parfois âpres, durs, crus, violents. Le Cristolien n'est pas vraiment le genre à édulcorer la réalité, ni à prendre des gants. On vous laisse juges avec ces passages en vrac:

À propos de François, le père de Lucie: «Nous savons qu'il peut lui arriver de se montrer violent. Son coup de poing n'est pas réputé pour sa tendresse et il n'aime pas qu'on lui manque de respect.»

À propos de Gustave, l'ex-valet de François: «Marie-Claude ajoute une assiette pour lui, y compris les jours où, perdu de gros rouge, les yeux injectés de sang, il est à peine capable d'articuler ses mots. J'ai souvent dîné à côté de lui. Il est arrivé que Gustave, la bouche pleine de potage, puant la vinasse et la sueur, projette dans mon assiette, scories d'une éruption spasmodique de mots, quelques fragments de vermicelle.»

«Il avait l'air d'un très vieil ange, cuit dans des fournaises et des beuveries, jusqu'à en perdre la mémoire du ciel.»
Pierre Jourde, à propos de Vidalenc, dans son livre Pays perdu

À propos de Besson, marchand de bestiaux: «Besson est à peu près dans le même état, rouge, encombré, cordial. Il a derrière lui plusieurs faillites, tous bénéfices bus en apéritifs, continue à organiser tout de même des foires plus ou moins licites, au prix de quelques combines […] Besson se prend à sangloter comme un veau à l'évocation de sa défunte femme, figure tout à coup sanctifiée, dans le regret de laquelle se rédime en direct, devant nous, l'échec d'une vie.»

À propos de Claudine: «Claudine était handicapée mentale et obèse. Elle parlait difficilement. On arrivait à tenir avec elle des conversations rudimentaires. Elle se souvenait bien des prénoms, même lorsqu'elle n'avait pas vu le visiteur depuis plusieurs mois. Il y a un plaisir à entendre son prénom familièrement prononcé par une bouche dans laquelle le langage semble lutter contre des obstacles insurmontables.»

À propos d'Alex: «Comme son beau-père Raymond, comme bien d'autres aux environs, Alex était le possesseur d'une dent unique, la dernière, obstinée dans la cave noire de la mâchoire. On ne voyait plus que cela, ce noir où s'agitaient des choses indistinctes, lorsque les lèvres s'écartaient pour boire, pour parler. Cette curieuse tradition de la dent unique aurait pu passer, à l'instar du monocle, pour une mode, une forme de dandysme; l'expression d'une esthétique plutôt que d'une nécessité.»

À propos de Vidalenc: «Avec son crâne nu sous la casquette, son nez en bec de busard, sa peau rougeâtre parcourue de traînées noires et sa manche où pendait une poignée de plumes, il avait l'air d'un très vieil ange, cuit dans des fournaises et des beuveries, jusqu'à en perdre la mémoire du ciel.»

À propos de M. Soubeyran, propriétaire de l'auberge: «M. Soubeyran était extraordinairement maigre et osseux. À l'arrivée d'un visiteur, ou de clients, lorsque l'auberge fonctionnait encore, il se fendait d'un mince sourire. Fendait est le terme exact, car M. Soubeyran disposait de très peu de peau pour effectuer cette opération. […] L'œil de verre lançait un éclat. Le sourire de M.Soubeyran faisait paraître une tête de mort à la place de son visage. Il est probable qu'il n'y pouvait rien, peut-être était-il un bon vieillard, mais son sourire a toujours empêché qu'on voie en lui autre chose qu'un squelette déguisé en homme.»

Évidemment, même si les prénoms avaient été changés, les liens de parenté quelque peu arrangés, certains se sont reconnus dans ces portraits du réel pas toujours flatteurs. Il a donc fallu assumer une fois l'ouvrage publié. Ce que Pierre Jourde a fait.

«Bienvenue à Charletu le poète»

Pays perdu a débarqué sur les étagères des librairies de l'Hexagone en 2003. Il a fallu un an environ pour que le livre passe le seuil des chaumières de Lussaud. Une surprise pour Pierre Jourde, car la nouvelle était passée inaperçue. Le texte n'avait pas choqué les principaux intéressés –l'auteur l'avait envoyé aux parents de Lucie. Et les autres? «Je ne leur avais pas envoyé. Là-bas, on ne parle pas trop des choses intimes comme ça, on a un peu honte. Je crois que j'ai un peu hérité de cela.»

L'internet à haut débit n'en était, alors, qu'à ses balbutiements. Et puis, à écouter l'écrivain, dans le coin, les gens lisent peu. «Je n'avais pas trop d'existence littéraire non plus, c'était très limité. Je me disais que ça allait être un petit bouquin, lu par cent personnes, et qu'on n'en parlerait pas. Cela ne s'est pas passé comme cela.»

Sauf qu'en 2002, Pierre Jourde avait déjà fait parler de sa plume pour son essai La Littérature sans estomac. Un pamphlet à la Julien Gracq dans lequel il pointait du doigt et analysait, notamment, la prose de «textes indigents promus au rang de chefs-d'œuvre»: ceux d'Emmanuelle Bernheim, Camille Laurens, Marie Darrieussecq, Frédéric Beigbeder, Philippe Delerm, Christine Angot, Olivier Rolin ou encore de Christian Bobin.

Extrait: «Christian Bobin est à la littérature ce que sont les paires d'individus en bleu marine qui sonnent à votre porte en vous demandant si vous voulez connaître la vérité. On sait qu'on ne se laissera pas embobiner.»

Les phrases de Pierre Jourde ont fait l'effet de petites grenades dégoupillées et saupoudrées au-dessus du village.

Pays perdu attise, donc, la curiosité de quelques journalistes. Des articles font du bruit jusqu'au Cantal. «Il y a un type dont la femme est originaire du coin, qui y avait une maison de vacances, qui l'a répandu, je pense, avec une certaine complaisance. Ça s'est répandu, ça n'a pas été lu, mal lu ou en tout cas pas vraiment compris, en fait», nous raconte l'auteur.

Les phrases de Pierre Jourde ont en tout cas fait l'effet de petites grenades dégoupillées et saupoudrées au-dessus du village. Ses cousins, des amis, sa tante lui avaient soufflé le mot que le livre faisait beaucoup parler. Alors, l'écrivain s'était quelque peu préparé à essuyer les plâtres.

Il a laissé filer une année avant d'oser y retourner. Avant cela, il avait pris soin de rédiger une lettre à chaque maisonnée, sans exception, afin d'expliquer sa démarche, d'éviter toute ambiguïté sur son intention. Verdict: pas de réponse, ou alors sa lettre lui était retournée, chaque page barrée en rouge. «La rupture était bien consommée, la guerre, déclarée», concluait-il dans La Première Pierre.

Le 31 juillet 2005, Pierre Jourde s'est quand même décidé à prendre la route. Avec à ses côtés sa compagne, sur la banquette arrière ses trois enfants, dont un bébé. Après avoir serpenté dans les lacets, longé les hauts sapins noirs, les pâturages et les collines, la voiture est arrivée à Lussaud, où l'attendait un petit cadeau. Un carton accroché à l'entrée du village avec ce mot: «Bienvenue à Charletu le poète». Rapport, il l'apprendra plus tard, à un homme du pays surnommé «Le Charletu», avec qui sa mère aurait entretenu une relation.

Dans les environs, bien avant le scandale, certains ont fait courir la rumeur que Pierre Jourde ne serait pas le fils de son père officiel. «Les gens, là-bas, entre eux, sont beaucoup plus impitoyables dans leurs propos que je ne l'ai été dans mon livre. C'est l'activité principale de parler des autres. Les gens se construisent des fictions sur ce qu'il se passe chez les autres. Sans arrêt. Ils racontent des histoires avec des fondements plus ou moins authentiques... Je n'ai pas construit de fiction justement, j'ai essayé de resserrer au plus près de la vérité.»

«Je m'attendais à une
bagarre de village»

Un autre indice lui révèle que la grogne est, sans doute, plus profonde que celle à laquelle il s'attendait. D'habitude «tanné par le soleil», Luc, son «fermier», est blanc comme un linge. Sur le pas de sa porte, il prévient: «Tu risques d'entendre parler du bouquin.»

Les Jourde n'auront même pas eu le temps d'entrer dans la maison familiale. Déjà, une brouille éclate devant son portail. Deux femmes du village, Simone, la mère, et Christine, la fille, sortent d'abord rageusement la machine à injures. Leurs munitions: «salaud», «ordure» et des allusions racistes pour évoquer ses enfants métisses. Henri, un septuagénaire, débarque ensuite et tente de frapper l'écrivain. Pierre Jourde, en boxeur averti, parvient à esquiver et à lui coller une droite qui laisse son adversaire sonné sous un tilleul.

«Je ne pensais pas qu'ils allaient aussi s'en prendre aux enfants. Je ne pensais pas que ça tournerait comme ça.»
Pierre Jourde

Josiane, la belle-fille de Henri, débarque par derrière et lui adresse une mandale. Puis, Christine et Simone s'engouffrent dans le coffre pour jeter les bagages de la famille sur l'asphalte et dans la bouse de vache. Geoffrey le fils de Josiane, balance un «T'as cogné mon grand-père» et, selon l'écrivain, un «sales arabes». Une baston éclate aussi avec Gérard, le voisin habituellement «cordial», avant le fameux lancer de pierres dont tous les détails sont énumérés dans La Première Pierre.

Résultat: son fils de 11 ans, Raphaël, est traumatisé; le visage du petit Armand, 15 mois, a été égratigné par des bris de verre. Et ça, vingt ans après, Pierre Jourde n'arrive pas le pardonner. «Je m'attendais en fait à une bagarre de village. Je pensais que j'allais aller me balader et que deux ou trois personnes allaient m'attendre. Ça, ça peut se gérer... Une ou plusieurs personnes, mais j'aurais été le seul concerné. Je ne pensais pas qu'ils allaient aussi s'en prendre aux enfants. Je ne pensais pas que ça tournerait comme ça.»

Des deux côtés, une plainte sera déposée. Au terme d'un procès très médiatisé, c'est l'auteur qui a gagné. Lors de l'audience qui s'est tenue en juillet 2007 au tribunal d'Aurillac, quatre des cinq agresseurs ont été condamnés à des peines de deux mois d'emprisonnement avec sursis et à des amendes de 600 euros. Henri a dû payer 500 euros d'amende. Tous les cinq ont, aussi, dû verser 6.597 euros de dommages et intérêts à Pierre Jourde et ses proches. Mais ce verdict n'a pas calmé tous les tourments intérieurs de l'auteur.

Une histoire devenue «une espèce de légende locale»

«Tu n'es pas ici chez toi.» C'était la première fois qu'un local lui adressait cette punchline et la diatribe lui a fait mal. D'abord, parce que depuis cinquante ans, le «gars de la ville» avait quand même partagé pléthores de moments intimes avec les habitants de Lussaud. Il avait, entre autres, travaillé dans les champs, gardé leurs enfants, organisé un Nouvel An, assisté aux messes et aux funérailles. Comme les membres de sa famille installée dans le village depuis le début du XVIIe siècle.

Sa mère a réussi à remonter l'arbre généalogique de la famille et à dater sa présence dans la zone depuis la période de Louis XIV. «Évidemment, ils étaient là avant. On n'a même pas bougé de cette maison. C'est ça qui est très curieux. Mon grand-père a grandi dans ce village, mais ma famille est partie à Paris comme pas mal d'Auvergnats pour faire de l'argent dans les pots et les ferrailles. Je suis le seul propriétaire terrien qui n'habite pas sur place. C'était la maison un peu sacrée, si on peut dire, on y allait pour les vacances, quand j'étais adolescent. J'y allais tout le temps en fait.»

Vingt ans plus tard, Pierre Jourde continue, régulièrement, à faire son pèlerinage rural. Avec le temps, cette histoire est devenue «une espèce de légende locale». Mais même si les choses se sont apaisées, pas question, pour lui, d'enterrer la hache de guerre avec les lanceurs de pierres.

«Beaucoup voudraient revenir à la normale, d'autres me disent: “Ce bouquin il est vraiment bien.” J'ai même organisé des rencontres littéraires sur place, dans un petit bled, ça s'est très bien passé. Les choses ont évolué, je savais que ça finirait pas changer. Mais je ne reviendrai pas sur les pierres lancées. Pour moi, c'est terminé à vie ces relations. On ne fait pas ça. On ne fait pas ça», martèle l'auteur.

Choisirait-il d'autres mots, aujourd'hui, pour décrire Lussaud et ses habitants? «Oui, sans doute. Je serais plus précautionneux, estime-t-il, avant de nuancer. En même temps, c'est embêtant, parce que c'est précisément la dureté de la vie qui fait le caractère très particulier de ce lieu-là. Si j'avais écrit un roman, tout le monde aurait pu croire que j'inventais. Or, la force de ce livre tient précisément au fait que je n'invente rien. Je pourrais vous raconter des choses qui se passent là-bas et qui sont bien pires, bien plus lourdes. Il faudrait presque faire une suite, mais on va éviter, quand même», conclut Pierre Jourde dans un rire discret.

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