Monde

Chats errants et chiens battus, une violence domestiquée en Tunisie

Temps de lecture : 11 min

Les animaux des rues font partie du quotidien des villes tunisiennes. Derrière le cliché orientaliste, c'est un fléau sanitaire que les autorités, qui font peu de cas du bien-être animal, ont du mal à gérer.

Des chats se repaissent des poubelles du souk El Halfaouine, à Tunis, le 10 mars 2022. | Léa Polverini
Des chats se repaissent des poubelles du souk El Halfaouine, à Tunis, le 10 mars 2022. | Léa Polverini

À Tunis, Hammamet, et Sousse (Tunisie).

À Tunis, alors qu'une dizaine de matous au poil graisseux se partagent consciencieusement les carcasses malodorantes de vaches écorchées, un homme lance à la volée: «C'est pas joli! Faut pas regarder les poubelles, faut prendre en photo les belles choses de la Tunisie!» Il s'engouffre ensuite, bougon, dans le souk El Halfaouine.

Il est vrai qu'à quelques centaines de mètres de là, les devantures alléchantes des pâtisseries de la rue du Miel dégagent des senteurs plus plaisantes; mais sur les pas de portes, ce sont les mêmes bandes de chats que l'on retrouve. À Tunis comme à Sousse, Hammamet, et finalement partout en Tunisie, les animaux errants sont si nombreux qu'ils ont fini par se fondre dans le paysage –et se faire écraser à mesure par les passants peu regardants.

Derrière le pittoresque des gamelles laissées à destination des chiens et des chats vagabonds, qui séduit chaque année les touristes saisonniers, la multiplication de cette population sauvage pose un véritable problème en matière de santé publique et de maltraitance animale.

Longtemps, les autorités tunisiennes ont préféré mener des campagnes d'abattages massifs pour endiguer l'hyper-croissance des animaux errants, souvent vecteurs de maladies, plutôt que de se pencher sur une gestion sanitaire du problème. Ce n'est que récemment, et à l'initiative de certaines municipalités, que des programmes de vaccination et de stérilisation ont commencé à être mis en place, pour remplacer progressivement les massacres animaliers.

Dans une ruelle adjacente au souk El Halfaouine, les carcasses de bêtes jetées par les bouchers font le régal des chats du quartier. Le 10 mars 2022, à Tunis. | Léa Polverini

Errances animales et étatiques

Parfois d'humeur loquace et bagarreuse, mais plus souvent silencieux, craintifs ou endormis, les chiens comme les chats se trouvent à proximité des bennes ou des tas d'ordures qui fleurissent à chaque coin de rue –la Tunisie fait face à un problème chronique de mauvaise gestion des déchets, qui n'est pas sans incidence sur l'hygiène.

Outre les maladies mortelles comme l'échinococcose et la leptospirose, le risque de contamination rabique reste dans les esprits: en dépit des campagnes de lutte menées depuis quarante ans, la rage demeure endémique en Tunisie. En 2021, cinq personnes sont mortes après avoir été mordues par des chiens errants porteurs du virus, et dans l'agglomération du Grand Tunis, le ministère de l'Agriculture estime que 55% des carnivores errants sont contaminés.

En l'état, les dispositifs de vaccination gratuite mis en place par le gouvernement demeurent relativement peu efficaces, dans la mesure où ils touchent en priorité les chiens de propriétaires, et non les animaux errants. La mise en œuvre dans la municipalité de Tunis du plan TNR («Trap Neuter Release», soit «capture, stérilisation, relâche») en 2017 a néanmoins enclenché une dynamique nouvelle.

Sur la place Bab Souika, à Tunis, un chien des rues se repose sur les restes d'un chantier, le 10 mars 2022. | Léa Polverini

Le premier Centre de vaccination et de stérilisation des chiens errants, ouvert au parc du Belvédère par la municipalité à l'instigation de la vétérinaire Soumaya Chouk, se proposait ainsi d'étendre les soins vétérinaires aux chiens de rue, bagués avant d'être relâchés sur leur territoire –une manière de les signaler comme étant sans danger auprès de la population.

Une convention passée avec l'École nationale de médecine vétérinaire de Sidi Thabet –la seule du pays– permettait aux internes de s'entraîner sur ces chiens, sous la supervision du professeur Noureddine Ben Chehida, époux de Soumaya Chouk. Cinq autres centres ont ouvert depuis dans le nord de la Tunisie, dont l'objectif affiché est de contrôler et limiter la reproduction des chiens errants.

L'administration demeure pourtant rétive à communiquer sur ses actions. Au Centre du Belvédère, le vétérinaire se défausse sur la médecin référente du Service d'hygiène et de la protection de l'environnement, qui renvoie la balle au recteur, lequel s'abrite derrière le service presse de l'Hôtel de ville, connu pour ne délivrer ses autorisations qu'après de longs mois d'attente, quand il daigne les délivrer.

Ces réticences procédurales ne sont sans doute pas étrangères aux dernières polémiques relatives aux actions de la municipalité, qui en 2020 avait relancé une campagne d'abattage, comptant parmi ses victimes des chiens déjà bagués, avant d'interdire finalement la pratique.

La plage de La Marsa est l'un des terrains de jeu préférés des meutes de chiens errants, qui côtoient les promeneurs. Le 12 mars 2022, à La Marsa. | Léa Polverini

Sensibiliser, mobiliser

De leur côté, certains activistes de la cause animale dénoncent un manque de communication, qui brouille le message envoyé à la population. «Ce qui les intéresse, c'est la lutte contre la rage et la stérilisation, mais il n'est pas question du bien-être animal en tant que tel», estime Nowel Lak, qui tient un refuge pour animaux à Mrezga, dans le gouvernorat de Nabeul, au nord-est de la Tunisie.

«Lorsqu'il y a des regroupements de chiens, en période de chaleurs, les gens appellent les municipalités. En général, elles optent pour l'abattage avec des cartouches de chevrotine. C'est une décision du maire, qui fait appel à la police et aux chasseurs. Ils tirent dans le tas quand les chiens s'accouplent. En général, ils font ça la nuit: ils sont pas fiers d'eux, il faut aussi le dire. Ils tirent et ils partent, en laissant les chiens agoniser. Quand ils sont morts, ils les mettent dans le camion. Parfois ils tirent sur des chiens qui ont été pucés, ou sur des chiens à propriétaires, “divagants” et non pas errants: ça n'a pas de sens», s'agace-t-elle.

De façon assez contre-intuitive, les animaleries contribuent à leur façon à l'augmentation des animaux errants.

De fait, le lent travail de sensibilisation vis-à-vis de la souffrance animale est encore loin d'avoir fait son office et convaincu la population tunisienne. La loi reflète bien ce manque de considération: seul l'article 317 du code pénal tunisien fait mention de la maltraitance animale et condamne la violence faite envers les animaux d'autrui, ou les siens propres, à partir du moment où ces violences sont commises dans l'espace public. Cela revient à dire qu'à huis clos, tout reste permis. La peine prévue, difficilement applicable dans les faits, est par ailleurs de quinze jours d'emprisonnement, assortie d'une amende de 4,80 dinars, soit 1,50 euro.

Nowel Lak s'apprête à donner à manger à ses chiens, au refuge de Mrezga, le 11 mars 2022. | Léa Polverini

En l'absence d'une politique étatique, ce sont les activistes, à coup d'actions sur le terrain et via les réseaux sociaux, qui font le job, à la fois de pédagogie et de sauvetage. Joëlle Najar, Suissesse d'origine habitant à Kairouan depuis onze ans, a monté Alvia, association pour la protection des animaux, qui dispose de refuges et de bénévoles entre Tunis, Sousse et sa ville.

Dans les grandes surfaces, sur les voies passantes ou dans les écoles, elle poursuit un travail de sensibilisation qui vise à toucher toutes les générations, y compris et surtout les plus jeunes: alors que le ministère de l'Éducation a intégré l'environnement dans les programmes scolaires de 2022, elle milite désormais pour y ajouter les animaux.

Si elle reçoit souvent de bons retours, elle a également dû faire face à des menaces de mort, notamment après avoir abordé la question du droit animal sous un angle religieux, que ce soit pour dénoncer l'égorgement des moutons ou défendre les chiens, relativement mal perçus dans l'islam: «J'essaye de lutter contre une violence banalisée, qu'on voit partout, mais on n'aime pas trop ce genre de propos, surtout venant d'une voilée comme moi. La religion joue un grand rôle, ne serait-ce que pour la stérilisation: beaucoup disent que c'est contre-nature, que les animaux naissent comme ça et qu'on ne doit pas décider pour eux. Il y a beaucoup d'anthropomorphisme, les gens s'identifient, mais qu'est-ce qui est le mieux: que je stérilise ma chatte, ou que toutes ses portées se retrouvent dans la rue ou meurent et que je sois responsable de ça?»

Animal-machine

Trop souvent, les animaux sont considérés comme des outils ou des biens de consommation. «Après la révolution, les gens ont eu peur pour leur sécurité, donc ils ont commencé à prendre des chiens, relève Nowel Lak. Des sociétés d'alarmes se sont créées, mais c'était moins coûteux d'avoir un animal. Or comme ils ne connaissaient rien aux chiens, ils ont fini par les jeter dans la rue.» Les abandons se sont encore multipliés au début de la pandémie de Covid-19, alors que circulait la rumeur selon laquelle les animaux pouvaient transmettre le virus.

Un chien de propriétaire reste sur le toit pour monter la garde, en plus des caméras de surveillance qui ont été installées pour sécuriser le domaine, à Bir Bouregba, dans le gouvernorat de Nabeul, le 11 mars 2022. | Léa Polverini

De façon assez contre-intuitive, les animaleries contribuent à leur façon à l'augmentation des animaux errants. Elles qui se sont multipliées au cours de la dernière décennie font, en l'absence de recensement officiel du nombre de chiens et de chats en Tunisie, office de baromètre, et témoignent d'une demande croissante. Non réglementées et largement sujettes au trafic, elles promeuvent, à l'instar de la Centrale canine tunisienne, les seuls animaux de race. Résultat: la déconsidération des bâtards, et par extension leur abandon.

«On doit protéger les animaux de la maltraitance, et du fait que le gouvernement et les municipalités s'en désintéressent.»
Nowel Lak, fondatrice d'un refuge pour animaux

Cette quête de la pureté de la race alimente les trafics de tout poil et la violence envers les animaux. Le souk Moncef Bey, surnommé «le souk de l'horreur», est connu pour être un haut lieu de revente illégale d'animaux, y compris d'espèces protégées. «Beaucoup de gens se font voler leur chien et vont le racheter là-bas le dimanche matin», explique Joëlle Najar.

Les pitbulls, particulièrement prisés pour leur agressivité, sont quant à eux devenus les mascottes des combats de chiens, souvent organisés dans des fermes. Encore une fois, ce n'est qu'à partir du moment où des vidéos de ces combats sont diffusées sur internet que la pratique est susceptible d'être condamnée par la justice tunisienne.

Chaque jour, Nowel Lak ou une personne bénévole se rend à la montagne, au refuge de Bir Bouregba, pour nourrir et faire sortir les chiens et les quelques chats qui y ont été recueillis. Le 11 mars 2022. | Léa Polverini

Des refuges à domicile

«On doit protéger les animaux de l'indifférence des gens, de la maltraitance, et du fait que le gouvernement et les municipalités se désintéressent de la protection animale, et rendent les citoyens irresponsables en refusant d'imposer des réglementations», affirme Nowel Lak. Graphiste à l'origine, cette activiste qui travaillait dans le milieu de la chirurgie esthétique a progressivement abandonné son travail pour s'occuper à plein temps des animaux maltraités.

L'arche de Nowel, qui a commencé en 2006 par le sauvetage d'un petit chat noir récupéré près d'une poubelle, compte désormais quarante-et-un chiens et près de soixante-quinze chats, répartis dans deux refuges, à Mrezga et Bir Bouregba, non loin de la station balnéaire de Hammamet.

Les sauvetages et les opérations se font au compte-gouttes, en fonction d'une trésorerie qui se retrouve trop souvent en flux tendu.

«Quand on sauve un animal, on ne sait pas toujours ce qu'il a. Ensuite, la question qui se pose, c'est: “Qu'est-ce qu'on va en faire?” Je pourrais en sauver dix par jour, mais qu'est-ce que j'en fais ensuite?, demande Nowel. Je ne peux pas prendre la chose à la légère. L'animal est là avec moi pour la vie; si je le donne à l'adoption, j'irai le voir de temps en temps, même à l'étranger. Mon but, c'est de trouver à ces animaux un avenir, une famille, un équilibre. Leur trouver un refuge, c'est pas une solution. Ils vivent là en attente, c'est jamais une vie normale, même si j'essaye de tout faire pour qu'ils se sentent aimés et soignés.»

Dana, la première chienne recueillie par Nowel Lak dans son refuge, à Mrezga. Elle est décédée en avril 2022 des suites d'une septicémie. | Léa Polverini

Certains animaux l'accompagnent depuis le début, et chacun a son histoire, souvent marquée de lourdes violences: l'un a été écrasé par une voiture, l'autre est issu d'une portée dont la mère gestante a été égorgée par des jeunes du quartier alors qu'elle allait mettre bas, et a développé une paralysie des pattes arrières. Cette autre est devenue aveugle, les yeux brûlés par l'urine alors qu'elle était maintenue enfermée par son ancien propriétaire dans une cage trop étroite, cette autre encore est rescapée d'une battue et a dû subir une ostéosynthèse pour pouvoir remarcher…

Au fil des sauvetages, Nowel a fini par développer une expertise médicale: «J'ai appris sur le tas avec les vétérinaires. La formation n'est pas complète ici, et il y a certaines choses qu'ils ne savaient pas faire, alors on s'est lancés ensemble. Pour l'ostéosynthèse, par exemple, j'ai dû ramener un livre de l'étranger pour apprendre.»

Défaillances structurelles

Le manque de structure officielle dédiée, et surtout de moyens financiers, constitue toutefois un frein considérable. En l'état, les refuges ne peuvent fonctionner que grâce au dévouement de particuliers, et aux dons qu'ils perçoivent de sympathisants de la cause animale. Les sauvetages et les opérations se font au compte-gouttes, en fonction d'une trésorerie qui se retrouve trop souvent en flux tendu.

Alors que le salaire minimum en Tunisie se situe aux alentours de 450 dinars par mois (environ 144 euros), une opération aussi simple que la stérilisation coûte chez un vétérinaire entre 100 et 130 dinars (32 à 42 euros) pour les chats, mâle ou femelle, et monte jusqu'à 350 dinars (112 euros) pour les chiennes: autant dire que les interventions les plus compliquées, qui peuvent atteindre plusieurs milliers de dinars, sont extrêmement difficiles à financer.

«On a décidé de les faire adopter à l'étranger, où les gens ont plus de sensibilité pour la cause animale.»
Joëlle Najar, fondatrice de l'association Alvia

Joëlle Najar, qui avait commencé à recueillir une trentaine de chats dans sa ferme avant de fonder l'association Alvia, s'est elle aussi très vite retrouvée débordée financièrement: «On est allés jusqu'à 150 animaux. Maintenant, j'ai arrêté le refuge à la maison parce que je ne m'en sortais plus toute seule entre les soins, les sauvetages, les nouveaux arrivants… J'ai une famille et des enfants, alors j'ai dû séparer un peu ma vie familiale et ma vie associative: on a loué une petite maison à Sousse qui sert de refuge, avec une quarantaine de chats, et on fonctionne aussi avec des familles d'accueil, qui permettent de tourner.»

Dans la médina de Tunis, les habitants laissent des gamelles à destination des chats errants. Le 10 mars 2022. | Léa Polverini

Mais les adoptions, si elles constituent l'horizon de ces refuges, apportent elles aussi leur lot de complications. «J'ai tenté la première année de faire adopter en Tunisie: c'est plus simple, on ne s'embête pas avec les protocoles, la quarantaine… Mais les gens me les ramenaient sans arrêt pour un oui ou pour un non, même un an après… On en a même retrouvé en vente. Alors on a décidé de les faire adopter à l'étranger, où les gens ont plus de sensibilité pour la cause animale», raconte Joëlle. Naturellement, le processus est beaucoup plus lourd et coûteux, et entravé par les restrictions bancaires tunisiennes.

Aussi nécessaire qu'il soit face aux enjeux de santé publique et de protection animale, le travail des associations peine à compenser le désinvestissement des autorités tunisiennes: derrière le cliché orientaliste des adorables chatons de la médina, c'est tout un système de violence animale corroboré par le gouvernement qui perdure.

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