Santé / Société

La socio-esthétique, ou quand le toucher aide à guérir

Temps de lecture : 8 min

Les patients ayant subi des traumatismes ou des opérations lourdes peuvent retrouver confiance en eux en posant un autre regard sur leur corps et en apprenant à prendre soin de leur enveloppe charnelle.

Certains patients «apprennent à ressentir ou re-sentir leur corps, autrement que par des gestes invasifs et la punition corporelle». | Conscious Design via Unsplash
Certains patients «apprennent à ressentir ou re-sentir leur corps, autrement que par des gestes invasifs et la punition corporelle». | Conscious Design via Unsplash

«Un jour, un patient m'a dit: “Vous humanisez quelque chose de déshumanisé”, se souvient Marie Orieux, socio-esthéticienne au CHU de Nantes. Le soin que je fais le plus, c'est le massage du corps. Le toucher est un sens important, certaines personnes n'ont jamais connu ça, un toucher doux.»

Depuis quatre ans, à l'unité Espace de l'hôpital psychiatrique, qui accueille des adolescents et jeunes adultes en crise, souvent orientés après une tentative de suicide, la professionnelle du care, ancienne esthéticienne qui a choisi cette spécialisation, travaille sur la réappropriation du corps. Des corps souvent meurtris, maltraités, mis à mal par des traumatismes, des troubles du comportements alimentaires, des scarifications répétées.

À son arrivée, l'équipe soignante était sceptique. Comment toucher, au sens littéral du terme, un public justement mal à l'aise avec son corps, dont les symptômes ont consisté à lui infliger des sévices? Depuis, médecins, infirmières et infirmiers sont conquis.

Ici, la séance de socio-esthétique se fait sur indication médicale, avec accord du jeune. La docteure Lucie Gailledrat, psychiatre du service, observe des patients qui souhaitent réitérer ce temps de bien-être, adapté à ce qu'ils sont capables de donner à un instant T de l'hospitalisation. «Avec ces attaques corporelles importantes, il y a eu mise à distance du corps. Ce temps est l'occasion de faire l'expérience d'un autre lien à son corps, une expérience douce. Ces jeunes veulent mieux s'aimer, ne plus s'attaquer corporellement. Le socio-esthétique est une des réponses pour eux.»

Instaurer une «alliance»

Sur le site de l'association régionale des socio-esthéticiennes (ARSE) Pays de la Loire-Bretagne, on peut lire que «la socio-esthétique est une spécialisation du métier d'esthéticienne. Elle participe à un accompagnement corporel de la souffrance et de la douleur par l'écoute et le toucher pour un mieux-être.» Par sa vocation de soin, la pratique est gratuite pour les bénéficiaires.

Marie Orieux dispose d'une pièce à elle dans l'unité Espace, un cocon aménagé comme une pièce de massage zen: couleurs apaisantes, atmosphère sécurisante, pots de crème disposés élégamment, serviettes moelleuses. Un soin à la carte, qui commence par un échange avec la personne, afin d'instaurer une relation de confiance, une «alliance», dit-elle. Pour celles et ceux qui ont notamment subi des violences sexuelles, se laisser toucher par autrui est un cap difficile.

Si la socio-esthéticienne pensait au début réaliser «surtout des massages des mains», elle fut surprise du lâcher-prise de ces jeunes. «Ils apprennent à ressentir ou re-sentir leur corps, autrement que par des gestes invasifs et la punition corporelle. Beaucoup me disent: “J'avais peur, je ne savais pas ce que vous alliez me faire.” D'autres encore craignent de montrer leurs scarifications. “Vous allez être dégoûtée”, me disent-ils.»

L'environnement hospitalier, les éventuels traitements médicamenteux, les entretiens familiaux ou en individuel avec les psychiatres ou infirmières et infirmiers, tout cela est complété par cette approche bienveillante au corps. Restaurer l'image de soi lorsqu'on n'a plus aucune trace d'estime de soi passe donc par le désir naissant de prendre à nouveau soin de son enveloppe charnelle. Une forme de «redynamisation corporelle», résume Marie Orieux.

L'accompagnement par une socio-esthéticienne peut comprendre des conseils en produits cosmétiques ou d'hygiène, des soins du visage ou encore des massages. «On commence souvent par des choses simples, s'apporter de la douceur, réapprendre à nettoyer son visage par exemple.»

Pour les patientes et les patients

Clémence, infirmière à l'unité Espace, constate que les patients échangent entre eux sur cet atelier. «Ils viennent nous voir pour nous dire: “J'ai entendu parler de la socio-esthétique... J'aimerais bien y aller.” On associe ça, à tort, à quelque chose de féminin, mais les garçons hospitalisés en parlent aussi. On leur explique pourquoi on leur conseille ça. Ils en sortent détendus, avec une autre posture.» Et davantage de facilité à demander à l'équipe infirmière avec quelles crèmes soigner leurs cicatrices. Pour la psychiatre Lucie Gailledrat, «il y a quelque chose de très apaisant, de très maternant. Quelque chose de l'ordre du narcissisme primaire au niveau du portage.»

«Ceux qui n'arrivent pas à écouter
leurs émotions, qui sont constamment cérébraux, “dans leur esprit”,
ça vient les décentrer.»
Lucie Gailledrat, psychiatre

Les soignants se saisissent aussi de cet atelier pour travailler la notion de consentement et l'écoute de ses propres limites. «Les patients qui se forcent un peu à faire cet atelier, on peut reprendre ça avec eux, essayer de comprendre pourquoi, explique la psychiatre. Et ceux qui n'arrivent pas à écouter leurs émotions, qui sont constamment cérébraux, “dans leur esprit”, ça vient les décentrer.»

Célia, 16 ans, est hospitalisée à l'unité. L'adolescente a subi une arthrodèse au niveau de la colonne vertébrale, une lourde opération. Quand l'équipe lui a suggéré l'atelier de socio-esthétique, elle s'est «demandé pourquoi on [lui] proposait ça en hôpital psychiatrique». La jeune patiente a adoré. «C'est un vrai moment de détente. Ça vide la tête, c'est un moment de relaxation… Mais Marie m'a aussi montré des étirements, elle a compris pourquoi mes muscles étaient contractés. En suivant ces conseils, je suis moins tendue.» L'adolescente a repris confiance en elle, se réconcilie avec son corps petit à petit, après trois ateliers. Elle apprécie les soins du corps, ressent «chaque partie à nouveau», a «l'impression d'être en institut de beauté!».

Porter un autre regard sur son corps pour retrouver confiance

La présence de la socio-esthéticienne à l'unité Espace est rendue possible par le mécénat d'un laboratoire qui propose des produits cosmétiques adaptés aux soins des patients et est pilotée par la Fondation Nantes université, laquelle souhaite mettre en place une recherche clinique pour mieux observer les bienfaits du métier en milieu hospitalier. Un mécénat récemment renouvelé pour trois années. «Et heureusement pour nos patients!», insiste Clémence, l'infirmière.

Car les temps proposés ne sont pas seulement individuels. Un atelier collectif, composé de quatre à cinq patients, existe également au sein du service. «En général c'est deux fois en individuel, deux fois en collectif», résume Marie Orieux.

En groupe, il s'agit d'un atelier de colorimétrie, pour apprendre à mettre en valeur son apparence. Choisir des couleurs, comprendre leur symbolique, percevoir ses atouts, échanger des conseils vestimentaires, acquérir, si on le souhaite, des techniques de maquillage«Améliorer le regard sur soi, regagner de l'estime de soi et de la confiance, modifier le regard des autres, mais surtout mettre en mots ce qu'ils ressentent, insiste la professionnelle. L'estime de soi peut se travailler à tout moment de la vie.»

L'ancienne esthéticienne, un temps enseignante d'allemand, est passée par le diplôme universitaire (DU) de socio-esthétique de Nantes et milite pour qu'un jour, son métier soit valorisé par un véritable diplôme d'État. Elle ne s'épanouissait plus à épiler quotidiennement des jambes et, surtout, souhaitait proposer des soins gratuits. Elle intervient également à domicile auprès de personnes atteintes de cancer, dont le mantra est «mon corps ne m'appartient plus», car abîmé par de lourds traitements invasifs. «Quand je rencontre une personne, je ne sais pas du tout ce que je vais lui faire comme soin. La socio-esthétique, c'est de l'adaptation au patient.»

Une pratique qui s'est perdue
faute de moyens

La pratique, née dans les années 1960 aux États-Unis, puis importée au Royaume-Uni, est arrivée en France dans la foulée grâce à deux esthéticiennes, Jenny Lascar à Lyon et Renée Roussière à Tours, qui ont rapidement compris que leur métier avait beaucoup à donner aux patients.

«Jenny Lascar avait une amie hospitalisée. Elle s'est simplement dit qu'elle allait la soulager en lui faisant des soins, relate Laurence Coiffard, enseignante-chercheuse à l'UFR de pharmacie de Nantes, à l'origine de la collecte de fonds pour la création de poste de Marie Orieux. Ensuite, la pratique s'est un peu perdue faute de moyens. Sa renaissance date du premier plan cancer, sous Jacques Chirac Depuis, la socio-esthétique s'est développée, notamment dans tous les grands services d'oncologie.

Dans les autres services, l'idée fait son chemin à petits pas. Lucie Cueff, également socio-esthéticienne à Nantes, intervient auprès des soignants de l'unité de rééducation fonctionnelle, un moment «hors temps de travail, pris en charge, qui fonctionne comme un sas de décompression après leur journée de boulot».

Mais l'ancienne présidente de l'ARSE locale travaille également à l'unité de transplantation thoracique (UTT), un service pour les personnes greffées du cœur ou des poumons, qui y restent souvent plusieurs mois. Ici, la problématique majeure concerne les cicatrices dues à l'opération, des marques larges, profondes et durables. Il faut accepter et apprivoiser ces nouvelles empreintes physiques, dompter les produits dermocosmétiques adaptés pour les sécheresses cutanées et les cicatrisations, «apprendre l'autopalpation, éviter les adhérences… C'est un impact corporel important.»

«Pour certains, ça évite même une prise de médicaments. C'est une sorte
de bulle extérieure qui vient dans
leur chambre, avec un toucher doux.»
Lucie Cueff, socio-esthéticienne

Lucie Cueff est vite repérée, elle qui se promène sans blouse, avec sa technique de massage appelée nursing touch, «qui apaise le système nerveux et est facilitatrice d'endormissement». «Pour certains, ça évite même une prise de médicaments. C'est une sorte de bulle extérieure qui vient dans leur chambre, avec un toucher doux. C'est rafraichissant pour les patients.» Là encore, les soignants suggèrent à la professionnelle du soin les personnes à voir en priorité, une quinzaine la plupart du temps, qu'elle rencontre tous les quinze jours.

La socio-esthéticienne va alors se présenter, expliquer son activité, échanger sur les douleurs ou les sommeils agités. «Ce sont des personnes fatiguées, qui souffrent. Elles ont peu de visites à l'UTT. Il faut avoir une certaine expérience du toucher pour réconforter ces corps très abîmés, souvent striés d'escarres.»

«Certaines pratiques ne sont
pas acceptables»

Si la relation au toucher libère la parole, les socio-esthéticiennes, souvent isolées dans leur travail, repartent avec une lourde charge émotionnelle. Lucie Cueff se remémore ce patient d'une quarantaine d'années, atteint de mucoviscidose et greffé, avec lequel elle passait presque deux heures à chaque séance. «Sa problématique relevait quasi du soin palliatif. Lui avait la sensation de ne plus être seulement traité comme un patient lorsque je venais.»

Aujourd'hui en France, seules quatre écoles sont reconnues par le Comité de socio-esthétique (COSE), composé de professionnels du secteur, et délivrent une formation diplômante solide en socio-esthétique. Car le filon attire aussi des personnes ou des écoles d'esthétique peu scrupuleuses, qui délivrent de curieuses formations à distance –là où l'on parle bien d'un métier du toucher, sur des corps malades ou meurtris–, ou font peu de cas de la qualité des produits cosmétiques utilisés, alors que leur importance est cruciale pour les soins et les éventuelles cicatrisations.

«C'est un métier pour lequel il y a un problème actuellement. Certaines pratiques ne sont pas acceptables, relate Laurence Coiffard, l'enseignante spécialiste en cosmétologie. On sait que des personnes conseillent aux patients de prendre ou fabriquer tel ou tel produit. Et c'est dangereux.» Alors, les rares professionnelles de métier ne lâchent rien. La chercheuse, elle, aimerait développer cette activité auprès de publics migrants, SDF ou incarcérés. «Là aussi, les corps sont abîmés et l'estime de soi agressée.» Pour cela, il faudra encore aller chercher de l'argent, décidément le nerf de la guerre, et une solution au mieux-être.

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