Culture

R. Kelly, de la success story américaine au prédateur sexuel hors norme

Temps de lecture : 7 min

De l'une des plus grandes pop-stars des années 1990, le chanteur de RnB est devenu un gourou pervers de l'industrie musicale, retenant des filles contre leur gré et les obligeant à assouvir tous ses désirs.

R. Kelly sur la scène des BET Awards 2013 au Nokia Theatre, le 30 juin 2013 à Los Angeles, Californie. | Kevin Winter / Getty Images via AFP
R. Kelly sur la scène des BET Awards 2013 au Nokia Theatre, le 30 juin 2013 à Los Angeles, Californie. | Kevin Winter / Getty Images via AFP

Longtemps, Robert Sylvester Kelly a été tenu à l'écart des faveurs de ce monde. L'American way of life? Très peu pour lui. Non pas que le jeune homme se rêve en révolutionnaire: c'est juste que sa vie à Chicago ne lui donne que très peu l'occasion de rêver.

Né en 1967 d'un père absent, Robert vit dans un espace restreint. À peine une table, deux chaises. Pour une famille de quatre enfants, ça fait peu. Il y a bien la chorale, qu'il intègre à 8 ans, mais cela ne suffit pas à l'éloigner d'un quotidien pesant, chaotique, voire traumatique: petit, Robert est victime d'agressions sexuelles de la part d'une femme plus âgée, des actes dont il ne parlera que plus tard, dans son autobiographie (Soulacoaster – The Diary of Me), confessant qu'il avait eu «trop peur et trop honte» d'en parler avant.

S'il fallait dater un moment où tout bascule dans l'esprit du Chicagoan, ce serait toutefois à la fin des années 1970. Âgé d'à peine 10 ans, le garçon se dispute avec sa petite amie, la pousse involontairement dans l'eau, tandis que celle-ci se voit happée par le courant. Elle sera retrouvée morte, noyée. Pour Robert, l'avenir s'annonce sombre, et ce ne sont pas quelques concours de chant qui semblent pouvoir le dévier de son destin.

Lena McLin, sa professeure, y croit pourtant. C'est elle qui l'encourage à s'investir dans le chant, à abandonner le basket (sa passion!) et à s'accorder une chance. Jackpot: en 1989, alors qu'il participe au concours télévisé «Big Break», présenté par Natalie Cole, l'Américain remporte 100.000 dollars (environ 98.000 euros) et attise l'attention des maisons de disques.

Trois ans plus tard, il publie son premier album en groupe, au titre évocateur, Born Into The 90's, comme si celui que l'on surnomme désormais R. Kelly venait de naître, comme si cette nouvelle décennie allait lui permettre de balayer sous le tapis vingt-cinq années marquées par les drames et les comportements abusifs.

Une success story américaine

C'est vrai que, sur le papier, R. Kelly coche toutes les cases de la réussite: son premier album solo (12 Play, sorti en 1993) est certifié sextuple disque de platine, ses talents de mélodiste attirent l'intérêt des plus grandes légendes de la pop music («You Are Not Alone» de Michael Jackson), le New York Times dit qu'il «règne en maître sur la pop soul» et le place au-dessus de Barry White, son domicile est peuplé de récompenses et ses singles deviennent des tubes, de ceux que l'on se plaît à siffler ou à reprendre en chœur en soirée.

Il y a «Bump n' Grind» et «The World's Greatest», mais il y a surtout «I Believe I Can Fly» qui, selon le magazine Rolling Stone, serait la 406e meilleure chanson de tous les temps.

Au cours de la seconde partie des années 1990, la R. Kellymania est telle qu'il peut se permettre de jouer pour une équipe de basket (son rêve!) ou d'enregistrer des morceaux avec Céline Dion, Puff Daddy ou Nas. Et si le phénomène retombe peu à peu lors de la décennie suivante, le succès est toujours aussi immense: Chocolate Factory, son cinquième album, sorti en 2003, se vend à plus de 3 millions d'exemplaires, Jay-Z et lui enregistrent un album commun (The Best of Both Worlds), le comité des Jeux olympiques d'hiver l'invite à chanter lors de la cérémonie d'ouverture à Salt Lake City, etc.

L'artiste peut désormais tout se permettre. Et c'est bien là le problème. Au sein de l'industrie, on entend parler de ses actes et de sa perversion. R. Kelly a beau multiplier les collaborations, certains se méfient. À commencer par la mère de Beyoncé, qui dit avoir accompagné systématiquement les Destiny's Child aux toilettes lorsque ces dernières travaillaient avec le crooner.

Un temple sexuel

Il y a en effet quelque chose qui cloche avec R. Kelly. En 1994, déjà, son mariage avec Aaliyah avait laissé deviner quelques mauvais penchants. Elle avait 15 ans, lui 27, et l'union, actée en cachette avant d'être annulée par les parents de la chanteuse deux mois plus tard, laisse perplexe.

On soupçonne notamment R. Kelly, sans que rien n'ait jamais été confirmé, d'avoir mis la chanteuse enceinte et de l'avoir épousée dans l'unique but qu'elle ne puisse pas porter plainte (aux États-Unis, une femme ne peut pas témoigner contre son mari lors d'un procès). Il y a aussi le premier album d'Aaliyah, produit par le chanteur, dont le titre revêt aujourd'hui un tout autre sens: Age Ain't Nothing But a Number («L'âge n'est rien d'autre qu'un chiffre»).

Au cours des années qui suivent, R. Kelly est également accusé de cumuler les relations sexuelles avec des mineures, voire même de pédopornographie. À chaque fois, la star est acquittée ou réussi à s'arranger à l'amiable. En 1998, par exemple, il offre 250.000 dollars (245.000 euros) à Tiffany Hawkins, qui l'accuse de l'avoir forcée à coucher avec lui pendant trois ans à partir de 1991. Il avait alors 24 ans, elle neuf de moins.

En 2019, tout change. Cette année-là, Lifetime diffuse Surviving R. Kelly, un documentaire rassemblant les témoignages de nombreuses jeunes femmes, toutes proches du chanteur. Toutes le présentent comme un «prédateur sexuel», un «pédophile» à la tête d'une «secte» où il retiendrait de très jeunes filles contre leur volonté, les violant et les contraignant à des modes de vie restrictifs.

«Il contrôle tous les aspects de leur vie, leur dictant quoi manger, comment s'habiller, quand se baigner, quand dormir et comment se livrer à des relations sexuelles, qu'il enregistre», confirmait dans la foulée une de ses anciennes assistantes au sein d'une longue enquête réalisée par BuzzFeed, accusant la star américaine de retenir six filles contre leur gré dans l'une de ses nombreuses demeures à Chicago et Atlanta.

À l'époque, l'assistante n'est pas la seule à élever la voix: au total, trois familles ont porté plainte contre R. Kelly, expliquant être sans nouvelles de leurs filles depuis plusieurs mois et indiquant qu'elles feraient partie d'une secte fondée par l'auteur de «I Believe I Can Fly».

À chaque fois, le procédé serait le même: R. Kelly rencontre des filles en tournée, dans les lycées ou les centres commerciaux, leur promet une carrière dans la musique, échange régulièrement avec elles par SMS avant de les manipuler émotionnellement et sexuellement. Une fois entre ses griffes, les filles seraient obligées de respecter certains commandements, sous peine d'être punies physiquement et verbalement. Florilège: n'utiliser que le portable fourni par la star; accepter d'être filmée pendant l'amour; ne s'adresser à lui qu'en l'appelant «papa»; demander systématiquement la permission de sortir; se tourner face au mur lorsque d'autres hommes sont dans la pièce.

Longtemps, R. Kelly a nié en bloc ces différentes accusations. Dans son autobiographie, il va même jusqu'à prétendre qu'il n'est pas misogyne, que s'il compare les filles à des voitures dans «You Remind Me of Something», c'est simplement dans l'idée de composer «une ode à la femme», pas de l'insulter: «Nous, les gars, on adore nos Jeep.» Une défense bancale, mais finalement logique de la part d'un homme qui rejette toute forme d'allégation, y compris lorsque des vidéos viennent appuyer le propos des plaignantes –des images où on le voit uriner sur ses victimes– ou lorsque des photos de lui ayant des rapports sexuels avec une mineure sont retrouvées à son domicile.

Certaines jeunes femmes présentes à ses côtés lui restent malgré tout fidèles. C'est le cas, par exemple, de Joceylyn Savage. Dans une interview pour TMZ en 2017, cette dernière, 21 ans à l'époque, se disait heureuse, pas du tout prise en otage. Un constat immédiatement contrebalancé par le témoignage de Jerhonda Pace, qui déclarait qu'elle avait eu une relation sexuelle avec R. Kelly en 2008, alors qu'elle n'avait que 16 ans. Pis encore, la star lui aurait alors présenté une entraineuse pour lui enseigner des actes sexuels à même de le satisfaire.

Ajoutons à cela une dernière déclaration, celle de la mère d'une des victimes qui, sous couvert d'anonymat, racontait en 2017 la dernière fois qu'elle avait vu sa fille. C'était le 1er décembre 2016: «Elle avait l'air d'une prisonnière. C'était horrible. Je l'ai serrée dans mes bras encore et encore, mais elle n'arrêtait pas de me dire qu'elle était amoureuse et qu'il prenait soin d'elle. Je ne sais pas quoi faire.»

«Un agresseur sans vergogne»

Le temps a fini par donner raison aux victimes (quarante-six, selon Jim DeRogatis, auteur de Soulless: The Case Against R. Kelly). En septembre 2021, R. Kelly a ainsi été reconnu coupable par un tribunal de Brooklyn de tous les chefs d'inculpation qui pesaient contre lui –certains remontant à 1998. À savoir: extorsion, exploitation sexuelle de mineures, enlèvement, trafic, corruption et travail forcé. Au cours du procès, les sept victimes, toutes des femmes, ont pris la parole. À commencer par Jane Doe 2 (un nom d'emprunt), qui n'a pas hésité à interpeller son agresseur droit dans les yeux: «Vous êtes un agresseur, vous êtes sans vergogne, vous êtes dégoûtant et vous êtes égoïste.»

De leur côté, les procureurs se sont montrés tout aussi accusateurs, qualifiant R. Kelly de «danger» et réclamant vingt-cinq ans de réclusion criminelle. Ce sera finalement trente ans, la juge considérant que ses «ces crimes ont été calculés, soigneusement planifiés et régulièrement exécutés pendant près de vingt-cinq ans».

Difficile de savoir si R. Kelly s'attendait à une telle sanction. Ce qui est sûr, c'est que le chanteur tentait déjà en 2019 de soigner son image à travers la musique. C'était sur «I Admit», un titre de dix-neuf minutes où il admettait certaines erreurs tout en réfutant les différentes accusations.

«On a dit que j'abusais de ces femmes, c'est des conneries absurdes
Elles ont subi un lavage de cerveau, vraiment?
Elles ont été kidnappées, vraiment?
Elles ne peuvent pas manger, vraiment?
En vrai, ça a l'air stupide.»

Plus loin dans la chanson, il s'attaque même à son statut de gourou:

«Quelle est la définition d'une secte?
Quelle est la définition d'un esclave sexuel?
Va chercher dans le dictionnaire, fais-le moi savoir, je serai là à attendre.»

Nul doute que les juges se sont chargés de les lui rappeler.

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