Politique

L'Assemblée 2022 nous ressemble, mais qu'y gagne la démocratie?

Temps de lecture : 3 min

[TRIBUNE] Les citoyens veulent être écoutés. C'est pour cela qu'ils ont élu, en juin, des députés qui connaissent la rue. Mais est-ce suffisant pour garantir le bon fonctionnement de la vie parlementaire?

Les députés de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (Nupes), avant d'entrer dans l'Assemblée nationale, le 28 juin 2022. | Emmanuel Dunand / AFP
Les députés de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (Nupes), avant d'entrer dans l'Assemblée nationale, le 28 juin 2022. | Emmanuel Dunand / AFP

L'Assemblée nationale est plus représentative que la précédente. C'est loin d'être «une tragédie», l'Assemblée est simplement devenue bleu-blanc-rouge. Certains peuvent s'en émouvoir, mais il n'est pas de vrai démocrate qui puisse le déplorer. Mais cette recomposition va bien au-delà des affiliations. Chaque époque a ses élus.

La composition de l'Assemblée a beaucoup évolué. Il y eut le temps des notables. Ils s'imposaient d'eux-mêmes et nul ne les contestait. L'élection au suffrage universel masculin consacrait les grands bourgeois, les industriels, les journalistes (déjà). Il y eut le temps des lettrés, celui des avocats et normaliens de la IIIe République. Ils n'avaient pas de collaborateurs et écrivaient leurs discours eux-mêmes. Certains les parsemaient de citations grecques et latines. Un autre temps.

Il y eut le temps des méritants. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la chambre fit une large place aux anciens résistants et aux représentants des milieux populaires. Il y eut aussi des modes, telle la république des enseignants en 1981. Il y eu le temps de la compétence, réelle ou supposée, sanctionnée par un diplôme de l'enseignement supérieur, y compris, bien entendu, l'École nationale d'administration (ENA). Les énarques versés dans la politique, en réalité peu nombreux (3% des députés en 2017), mais tellement visibles et décriés.

Une fois qu'ils constatèrent que les supposés compétents l'étaient moins que prévu, les citoyens demandèrent autre chose: ils demandèrent à être écoutés. Et comme ils ne l'étaient pas suffisamment, ils le rappelèrent dans la rue et sur les ronds-points. On en était là lorsque la nouvelle Assemblée fut élue en juin. Et l'on vit émerger un nouveau profil: un député ou une députée qui vous ressemble.

La représentativité des milieux populaires a toujours été une question. Jamais ils ne furent aussi nombreux qu'en 1946, atteignant 20% des députés. Une proportion qui ne cessa de diminuer (en dehors d'un sursaut en 1967), pour devenir plus que marginale. Moins de 3% d'employés et un seul ouvrier à l'Assemblée en 2012. Plus aucun en 2017. Certes, il y eut toujours quelques cas isolés, tel Michel Bérégovoy, fils de réfugié ukrainien et ancien ouvrier métallurgiste. Mais même le Parti communiste, qui fut presque le seul à faire une place aux ouvriers, dut se résoudre à le rappeler par quelques bravades: en 1997, un député communiste monta en tribune en bleu de travail.

Voici donc les nouveaux députés de 2022: ils connaissent la rue, ils ont tenu des pancartes et des piquets de grève, ils ont harangué les foules avec des porte-voix. Ils tirent leur légitimité moins du suffrage que de leur expérience de lutte et de leur profil: ce sont des députés qui nous ressemblent. Certains s'en font même une marque. Après les députés sélectionnés par internet, voici le temps des députés miroirs. Que gagne la démocratie à cette Assemblée selfie?

L'attachement à l'élection implique le respect pour l'élu. Mais cette logotisation assumée («un député qui vous ressemble») interroge. La première question est: est-ce suffisant? Revendiquer est une chose, appréhender un problème et, plus encore, le régler en prenant en compte tous les effets secondaires en est une autre. Il faut apprendre la responsabilité du pouvoir. C'est même un passage obligé et on a vu des hérauts de la lutte du Larzac se modérer une fois élus.

La deuxième question est celle des «conseils». La vie parlementaire a ses codes, ses règles. Légiférer nécessite un savoir-faire. Il n'y a aucune raison qu'ils et elles ne les apprennent pas. Les élus ont deux types de personnel à leur disposition. Les fonctionnaires parlementaires, habitués à ces défis, considèrent comme une chance et même un privilège d'accompagner les novices –a fortiori s'ils sont un peu marginaux– dans l'apprentissage de la vie parlementaire. Les élus ont aussi des collaborateurs parlementaires, que l'opinion a découvert dans Parlement. Dans cette série, la figure des députés –un benêt et une arriviste– est déplorable. Une fiction bien entendu. Mais qui révèle le rôle des collaborateurs.

Ce rôle, de plus en plus déterminant –au point qu'ils remplacent les élus de plus en plus souvent dans les réunions–, devient crucial avec les députés débutants. L'enjeu est tel que les groupes politiques pourraient être tentés de placer leurs militants. Les jeunes députés auraient ainsi le choix entre des collaborateurs aussi inexpérimentés qu'eux ou, pire encore, des spécialistes du «conseil politique».

Le risque est que ces derniers, non élus, deviennent alors les vrais détenteurs du pouvoir et que l'élu, qui se voyait pionnier, ne soit en définitive que le jouet des professionnels de la politique. La mission exaltante de législateur appelle –exige– une grande vigilance.

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