Culture

«Borgen»: la saison de trop pour Birgitte Nyborg

Temps de lecture : 4 min

Dans la quatrième saison de la série, la ministre fait face à un problème quasiment insoluble. Comment le Danemark, champion des énergies renouvelables, doit-il gérer la découverte d'un important gisement pétrolier au Groenland?

La découverte de pétrole au Groenland: un cadeau empoisonné pour Birgitte Nyborg. | Capture d'écran Netflix via YouTube
La découverte de pétrole au Groenland: un cadeau empoisonné pour Birgitte Nyborg. | Capture d'écran Netflix via YouTube

Attention: cet article comporte des spoilers.

On ne présente plus Borgen, série danoise qui suit le parcours d'une femme politique, Birgitte Nyborg, cheffe du parti centriste devenue Première ministre du royaume. Les trois premières saisons ont montré un personnage aux prises avec la conquête puis l'exercice du pouvoir, entre négociations ardues et coups tordus. La quatrième saison est celle de trop. Ce trop ne vise pas la série en elle-même, mais la femme politique qui s'accroche au pouvoir et dont les convictions s'étiolent.

En effet, dans ce mandat de trop, le Danemark reçoit un cadeau empoisonné: un vaste gisement pétrolier vient d'être découvert au Groenland. On se dit que le petit pays qui a vu naître l'entreprise Vestas et dont l'électricité est très largement issue d'éoliennes va évidemment dire non à l'or noir. Malheureusement, quand il s'agit d'énergie, rien n'est jamais simple. Le cadeau pétrolier distille rapidement son poison.

Peut-on dédaigner un tel gisement, qui rapporterait à l'État une petite fortune tout en créant des emplois? A fortiori lorsqu'il se trouve au Groenland, qui accuse un net retard de développement et qui aimerait bien obtenir son autonomie... Les autonomistes sont plus que favorables à l'exploitation du pétrole, y voyant les ressources nécessaires à leur indépendance.

En extrapolant, le Groenland est ici le miroir des pays du Sud à qui, de COP en COP, on aimerait imposer une transition énergétique coûteuse, quitte à ce qu'elle entrave leur développement, aujourd'hui largement alimenté par des énergies fossiles.

Lutter contre le réchauffement
en exploitant du pétrole?

Les questions qui se posent sont donc multiples et parfois vertigineuses. Vision prospective: l'argent du pétrole ne permettrait-il pas de financer plus rapidement la transition énergétique danoise? Avec quelques barils, on peut s'en payer des éoliennes!

Relativisme optimiste: le surcroît de CO2 qui résulterait de l'exploitation du gisement serait marginal à l'échelle des émissions mondiales, tandis que la rente pétrolière est inespérée pour le Danemark. On ne saurait mieux s'affranchir de règles qu'on a soi-même édictées.

Somme toute très proche du modèle énergétique norvégien, ce pacte faustien résume en soi les contradictions d'une classe politique prête à toutes les arguties pour justifier l'injustifiable.

Argent, géopolitique et cynisme

À commencer par Birgitte Nyborg, qui argue de son poste de ministre des Affaires étrangères, ce qui inclut le... Groenland, pour s'occuper du dossier, donc exister –au lieu de laisser ses collègues gérer ce merdier. La soif de pouvoir est inextinguible.

Elle s'oppose à ses collègues «verts», qui ont du mal à digérer la volte-face climatique du gouvernement auquel ils appartiennent. Un peu de tartufferie environnementale ne nuit pas: la voici qui explique benoîtement que le Danemark pourrait exploiter correctement le pétrole, en quelque sorte produire du «pétrole propre».

Ne vaut-il pas mieux que ce soit un pays démocratique qui dispose d'une telle ressource plutôt qu'une dictature? Oui, oui, cet argument surgit dans une discussion. Il en recouvre un autre, plus fataliste et tout aussi cynique. Comme ce gisement existe, il sera exploité tôt ou tard: autant le faire nous-mêmes et maintenant. Ah oui, c'est vrai, il y a des baleines sur la côte groenlandaise. Mais ce n'est pas une espèce menacée. Ah ben ok, donc, tout va bien alors?

Des repères sociétaux brouillés

À ces questions pourraient s'ajouter d'autres, particulièrement complexes. Dans quelle mesure faut-il se priver d'une telle ressource économique, capable à la fois de financer des investissements dans des infrastructures, des programmes sociaux, des logements... Impossible pour des responsables politiques de les balayer d'un revers de main climatique.

Observons au passage que c'est à peu de choses près l'argument des tenants d'une taxe sur les «super-profits» des pétroliers: leur prendre de l'argent, oui; cesser leur activité? Vous n'y pensez pas. C'est vraiment de «l'argent magique». Il pue un peu, oui, mais il rend bien service.

La leçon est consternante: en matière de climat, les politiques ne feront qu'accompagner le désastre, se montrant incapables de l'entraver.

Rapidement, dans Borgen, on en vient à l'essentiel: négocier la rente. Les autonomistes revendiquent la quasi-totalité des bénéfices. Le Danemark vise plutôt un fifty-fifty. Il n'est déjà plus question d'environnement: le pétrole, c'est avant tout du gros pognon.

Brusquement, des avions de chasse survolent les paisibles étendues de glace. Ces connards d'indépendantistes ont négocié la concession avec les Chinois! Forcément, ça énerve les Américains, qui ont des intérêts militaires à Thulé. Les Russes s'invitent au bal. Le pétrole, c'est avant tout de la géostratégie. Pour ce petit royaume, c'est flatteur au fond d'être courtisé par les grandes puissances mondiales. Birgitte Nyborg se sent importante. En politique, l'ego compte.

Le reflet de notre insouciance collective

Environnement et pétrole, morale et business, tambouille politique et idéaux... Confrontée à des injonctions contradictoires, Birgitte Nyborg sauvera l'honneur grâce à une petite entourloupe scénaristique, qui ne dupera que les naïfs ou les complaisants. Car la leçon de Borgen saison 4 est consternante: en matière de climat, les politiques ne feront qu'accompagner le désastre, se montrant incapables de l'entraver.

À son échelle et sous le format d'une fiction, la série met en évidence notre incapacité collective à appréhender le réchauffement climatique. Car, surprise, nous sommes tout autant coupables.

Nous préférons rouler à 130 km/h sur autoroute plutôt qu'à 100 pour gagner cinq minutes immédiatement, au lieu de limiter le réchauffement dans dix ou cinquante ans. Dans Borgen, les Groenlandais se font facilement acheter par les Chinois: que valent de beaux principes face à un bateau de pêche tout neuf? Pour eux, comme pour nous, la satisfaction immédiate prime sur tout effort au bénéfice lointain.

Comment nous en blâmer quand les enjeux sont à peine perceptibles? Et pourquoi le personnel politique agirait-il autrement? Qui voterait pour un programme entièrement dédié à la lutte contre le réchauffement climatique? On préfère, et de loin, plébisciter les promesses d'augmentation générale et les ristournes sur le plein d'essence.

Entre chômage et revendications sociales, les enjeux de court terme s'imposent toujours et il est probable que cela va continuer quelque temps. D'ailleurs, il est temps de cramer un max de pétrole pour partir en vacances. En attendant le jour où, comme le gouverneur de l'Utah, nous en serons réduits à prier pour un peu de pluie. Ne riez pas, ça nous arrivera.

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