Monde / Économie

Inflation: le Royaume-Uni à deux doigts de l'explosion sociale

Temps de lecture : 5 min

Le pays subit sa plus importante crise sociale et économique depuis les années 1950, du fait d'une inflation record, provoquant la colère des syndicats et de la population.

Des tracts et journaux sont distribués à l'extérieur de la gare de Londres-Waterloo, le 21 juin 2022, alors que la plus grande grève ferroviaire depuis plus de trente ans frappe le Royaume-Uni. | Ben Stansall / AFP
Des tracts et journaux sont distribués à l'extérieur de la gare de Londres-Waterloo, le 21 juin 2022, alors que la plus grande grève ferroviaire depuis plus de trente ans frappe le Royaume-Uni. | Ben Stansall / AFP

Le Royaume-Uni est actuellement confronté au taux d'inflation le plus important qu'il ait connu depuis 1981. Celui-ci a en effet atteint 9% en mai, alors qu'il n'était que de 2,1% en 2021, un chiffre qui devrait encore augmenter d'ici à la fin de l'année. En parallèle, la croissance du pays stagne. Les prix de l'essence, du logement mais aussi de la nourriture atteignent des sommets, provoquant depuis plusieurs mois une importante crise du coût de la vie.

D'après Fiona Simpkins, maîtresse de conférence en civilisation britannique à l'université Lumière-Lyon-2, il s'agit de la crise sociale et économique la plus importante que le pays ait connu depuis les années 1950: «Les plus modestes sont touchés, mais pas seulement. Le fait que 40% des foyers soient touchés par la précarité énergétique démontre bien l'aspect inédit de la situation.»

Une économie sur le fil

D'après la spécialiste, cette situation est notamment imputable aux retombées économiques de la guerre en Ukraine, qui touchent une économie déjà fragilisée par deux années de crise sanitaire: «L'économie au Royaume-Uni a été plus durement touchée qu'en France par le Covid-19, car les épisodes de confinement ont été plus nombreux et plus longs. Malgré l'argent public débloqué par le gouvernement, notamment pour financer des dispositifs de chômage partiel, les difficultés d'approvisionnement et de recrutement, en particulier au sein des petites entreprises, ont fortement érodé la croissance britannique.»

Cette situation intervient alors même que les conséquences du Brexit commencent à se faire sentir de manière plus tangible sur l'économie. D'après le Centre for European Reform, le produit national brut (PIB) a chuté de 5,2% depuis la sortie effective du Royaume-Uni de l'Union européenne en janvier 2020 et, ces derniers mois, le prix des denrées alimentaires a bondi de 8,3%, d'après l'organisme Resolution Foundation. Un cataclysme pour les foyers les plus modestes, «déjà fragilisés par les politiques d'austérité menées depuis 2010 par les gouvernements conservateurs», précise Fiona Simpkins.

«En mai 2022, le nombre de personnes expulsées de leur logement a augmenté de 41% par rapport au mois de mai 2020.»
David Fée, professeur de civilisation britannique à la Sorbonne Nouvelle-Paris 3

Pour pallier l'augmentation des prix, les banques alimentaires, qui ont constaté une augmentation de 33% du nombre de colis d'urgence délivrés pour trois jours, tentent de faire front. «Actuellement, ce ne sont plus seulement les individus dont les allocations sociales ont été suspendues ou en attente, comme c'était le cas avant la pandémie, qui ont recours à l'aide alimentaire, explique David Fée, professeur de civilisation britannique à la Sorbonne Nouvelle-Paris 3. Les étudiants, mais aussi des personnes qui travaillent à plein temps doivent désormais compter sur les distributions alimentaires, leurs salaires étant insuffisants pour faire face à l'explosion du coût de la vie.»

Conséquence, beaucoup ne peuvent plus non plus payer leur loyer: «En mai 2022, le nombre de personnes expulsées de leur logement a augmenté de 41% par rapport au mois de mai 2020. Une véritable catastrophe», note-t-il.

Des inégalités qui continuent
de se creuser

Pour Paul Jones, 58 ans, originaire de Manchester, aujourd'hui en invalidité après une carrière dans l'événementiel, l'incertitude à laquelle les moins aisés doivent faire face ne date cependant pas d'hier: «Cela fait plusieurs années que les plus précaires et les classes moyennes peinent à joindre les deux bouts. Pas une personne de mon entourage n'échappe à cette situation. Le Brexit, le Covid-19, la guerre en Ukraine, et maintenant cette hausse des prix vertigineuse… Ça ne s'arrête jamais! Les gens sont terrifiés à l'idée que la situation continue d'empirer. À quoi peuvent s'attendre les gens issus de classes modestes et moyennes? À un avenir difficile et précaire, très probablement.»

Pour David Fée, ces inégalités résultent de la mondialisation des marchés et des changements technologiques, amorcés à la fin des années 1970. Communs à tous les pays occidentaux, ces bouleversements qui ont conduit à la délocalisation ou à la disparition de nombreux emplois peu qualifiés ont heurté plus durement les foyers britanniques, les politiques redistributives étant moins importantes au Royaume-Uni qu'ailleurs en Europe.

Et d'après le spécialiste, la transition néolibérale amorcée dans les années 1970 par le parti conservateur de Margaret Thatcher a creusé son sillon jusqu'à aujourd'hui: «On voit bien que près de cinquante ans après, le pays paie encore un lourd tribut aux politiques de dérèglementation, de privatisation, d'abolition du salaire minimum et d'affaiblissement des syndicats initiées à cette époque.»

La riposte syndicale s'organise

Malgré le dernier plan d'aides de 15 milliards de livres (17 milliards d'euros), voté en mai par le gouvernement Johnson pour couvrir les récentes hausses du prix de l'énergie et de l'alimentation, la grogne des syndicats monte, renforcée par la volonté du gouvernement de supprimer 90.000 postes du secteur public.

Le 18 juin, des milliers de personnes ont répondu à l'appel du Trades Union Congress, première force syndicale du pays, à manifester dans les rues de Londres. Et depuis plusieurs semaines, des grèves ont lieu dans différents secteurs d'activités, dont le réseau de transports de la capitale, les chemins de fer ou, plus récemment, la compagnie aérienne British Airlines.

Paul soutient fermement ces actions de protestation: «Malgré leurs salaires, de trop nombreuses personnes sont en mode survie et se retrouvent à devoir choisir entre plusieurs dépenses essentielles. Vaut-il mieux payer son électricité? Son essence pour aller travailler? Remplir son frigo pour être sûr de ne manquer de rien à la fin du mois? La situation est intenable et pour changer les choses, la seule solution est de s'organiser collectivement. Je suis pour redonner une place centrale aux syndicats, le seul véritable contre-pouvoir politique qu'il nous reste.»

Les syndicats du système de santé publique, de la restauration ou encore de l'enseignement ont eux aussi menacé de faire grève pour demander des augmentations de salaire. Mais fin juin, le gouvernement refusait les négociations et l'opinion publique demeurait divisée au sujet des grèves.

Le gouvernement ne négocie pas avec les syndicalistes

«Cela fait une fois de plus écho à la crise des années 1970, lorsque des grèves immobilisèrent le pays à plusieurs reprises en opposition à l'inflation grimpante et à la crise énergétique dues aux chocs pétroliers, précise Fiona Simpkins. Les syndicats britanniques, très puissants à l'époque, avaient été accusés d'irresponsabilité et discrédités par les conservateurs, les médias et toute une frange de la population. Le refus du gouvernement Johnson de négocier avec les syndicats et la méfiance exprimée vis-à-vis des mouvements de grève rappelle l'atmosphère de cette époque.»

Mais contrairement aux années 1970, le Parti travailliste, allié historique des actions syndicales, ne s'est pas prononcé en faveur des grèves, comme le souligne David Fée: «Bien que la grève ferroviaire la plus importante depuis trente ans soit en train d'avoir lieu, les travaillistes ne soutiennent pas le mouvement, de peur que cela ne leur coûte trop cher aux prochaines élections.»

En attendant, les banques alimentaires sont au bord de l'explosion. Le 8 avril, The Independent Food Aid Network avait déjà enjoint au gouvernement d'agir de manière immédiate et durable pour enrayer l'augmentation de la pauvreté et de la faim à travers le territoire. Un appel qui semble, pour l'heure, être resté lettre morte.

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