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Aux États-Unis, l'instruction en famille est une sphère incontrôlable

Temps de lecture : 4 min

Les lois permettant de scolariser son enfant à la maison dépendent des États, et beaucoup n'exercent aucun contrôle. Un nombre croissant d'anciens élèves dénoncent des abus.

«Ça peut marcher pour certains, mais pas pour tous les enfants.» | Big Ben in Japan via Flickr
«Ça peut marcher pour certains, mais pas pour tous les enfants.» | Big Ben in Japan via Flickr

«Le lobby de l'instruction en famille est peut-être plus puissant aujourd'hui que le lobby des armes, parce qu'au moins, le lobby des armes rencontre une forte résistance», déclarait avec amertume la juriste Elizabeth Bartholet à la Harvard Gazette en 2020. Comparer l'éducation d'enfants américains par leur famille aux ravages causés par la National Rifle Association (NRA) peut sembler étrange. Pourtant, de plus en plus d'anciens élèves alertent sur les dérives de l'école à la maison.

Ces dernières viennent, pour la plupart, du manque d'encadrement de l'instruction en famille dans de nombreux États. Seulement vingt-quatre sur les cinquante que compte le pays demandent aux parents de réaliser des évaluations pour s'assurer que les enfants font des progrès satisfaisants. Parmi eux, deux permettent aux parents d'outrepasser cette obligation en se constituant en tant qu'école privée, et six ne les contraignent pas à communiquer les résultats, pas plus qu'ils ne fixent de note minimum à atteindre.

Dans onze États, comme le Texas ou l'Alaska, les parents n'ont même pas l'obligation de signaler leur décision et peuvent juste retirer leur enfant de l'école sans avertir personne. À tel point que certains lycées déclarent des élèves absentéistes comme ayant choisi l'école à la maison, afin d'améliorer le taux de réussite de l'établissement au diplôme en question. En France, à titre de comparaison, une famille souhaitant faire l'école à la maison doit obtenir une autorisation préalable, et les progrès sont contrôlés tous les ans par le rectorat.

Des dérives parfois dramatiques

En l'absence de contrôle, impossible d'intervenir lorsqu'un enfant ne reçoit pas une éducation appropriée. Les militants en faveur d'une réforme du système soulignent que cela donne lieu à de nombreux cas de négligence éducative. «Certains parents décident que leur enfant n'a pas besoin d'éducation. Cela arrive souvent, particulièrement avec les enfants assignés filles. Si leurs parents décident que ce seront avant tout des épouses et des mères qui n'ont pas besoin de savoir faire des maths, ils ne leur enseigneront pas cette matière», explique Chelsea McCracken, docteure en sciences humaines et directrice des recherches à la Coalition for Responsible Homeschooling (CRHE).

Cette association recueille les témoignages d'anciens élèves ayant suivi l'instruction à domicile, et milite pour une meilleure régulation de cette pratique. Le cas de la négligence éducative des filles est particulièrement marqué chez les nombreux chrétiens évangéliques qui se tournent vers l'instruction en famille pour soustraire leurs enfants aux influences supposément néfastes de l'école publique.

«Parfois, ça prend des formes moins délibérées. Lorsque des parents ont de nombreux enfants qu'ils instruisent en famille et n'ont pas le temps de s'occuper de chacun individuellement, il arrive qu'ils donnent à l'enfant un manuel en lui disant juste: “Apprends ça.” Ça peut marcher pour certains, mais pas pour tous», précise Chelsea McCracken. Autre cas, celui des parents qui obligent l'aîné à endosser le rôle de professeur pour ses cadets, «ce qui nuit à la fois à leur éducation et à la sienne». «Et s'il y a un handicap que le parent ne voit pas ou ne veut pas voir, c'est encore plus difficile.»

À long terme, la négligence éducative peut devenir un vrai problème à l'âge adulte.

La chercheuse souligne par ailleurs qu'il est impossible d'avoir une idée claire de l'ampleur du problème, car les parents n'étant pas obligés de se signaler dans beaucoup d'États, il n'existe pas de statistiques sur la question. Elle estime cependant que l'instruction en famille concerne entre 4% et 6% des enfants aux États-Unis.

Parfois, l'isolement de ces enfants et le fait qu'ils passent sous les radars de l'administration peuvent camoufler des situations d'abus très graves. «Nous voyons des cas d'abus extrêmes se produire dans l'instruction en famille, et ils semblent avoir des caractéristiques différentes que ceux concernant les enfants qui vont à l'école. Nous ne savons pas précisément à quel point cette situation est courante, mais nous suspectons qu'elle l'est plus que dans la population générale», regrette Chelsea McCracken.

À long terme, la négligence éducative peut devenir un vrai problème à l'âge adulte. Comme l'explique la chercheuse, cela peut notamment sérieusement compliquer l'accès à l'emploi. «Les parents qui négligent leur enfant sont moins susceptibles de leur donner un bulletin et un diplôme [ce qui serait le processus normal dans l'instruction en famille, mais que certaines familles ne font pas, ndlr], ce qui rend difficile le fait de trouver un travail. Vous ne pouvez pas aller à l'université, donc vous vivez dans votre voiture et c'est très difficile de s'en sortir. Vous devez recommencer votre éducation élémentaire en tant qu'adulte, mais que faire pour vivre pendant ce temps?» Quant à ceux qui ont un diplôme et parviennent à s'inscrire à l'université, ils échouent souvent, faute de bases solides.

Un lobbying efficace

Si la situation n'évolue pas malgré les scandales, c'est en raison de l'opposition de la Home School Legal Defense Association (HSLDA) à toutes les tentatives de réforme. La CRHSE l'a constaté plusieurs fois: «Ils utilisent leur méthode habituelle, très efficace, qui consiste à activer un large réseau de parents pour leur demander de noyer les législateurs sous les appels furieux. Ils se rendent souvent à leurs bureaux en grand nombre, hurlant de colère. La plupart des politiques ne s'attendent pas à ça quand ils proposent une loi qui leur paraît raisonnable, qui demande à ce qu'on remplisse un formulaire une fois par an pour signaler que son enfant fait l'école à la maison.»

«Les enfants ne sont pas une propriété dont les parents peuvent faire ce qu'ils veulent.»
Chelsea McCracken, docteure en sciences humaines

La législation actuelle, fondée dans les années 1980-1990, en partie sous l'influence des courants évangéliques, garantit constitutionnellement les droits des parents à élever leurs enfants comme ils le désirent. Mais comme le note Elizabeth Bartholet, elle «ne garantit pas, en contrepartie, aux enfants le droit à une éducation parentale et scolaire adaptée». La juriste va jusqu'à parler «d'absolutisme des droits des parents».

La CRHE continue malgré tout de se battre pour faire entendre la voix des ex-«homeschoolers». D'après eux, l'instruction en famille peut être une chance pour les enfants lorsqu'elle est pratiquée de façon responsable, mais elle doit être encadrée pour éviter les abus.

«Nous militons pour une surveillance légale qui éviterait aux enfants en détresse de passer entre les mailles du filet, mais qui n'irait pas au-delà de ce que les parents responsables font déjà», soit une déclaration obligatoire de la situation et une évaluation par l'État des progrès scolaires et du bien-être de l'enfant tous les ans, explique Chelsea McCracken. «C'est le minimum, même si on pourrait aller plus loin. Les enfants ne sont pas une propriété dont les parents peuvent faire ce qu'ils veulent, les enfants sont des personnes.»

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