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Que pensent les familles des soldats russes tués en Ukraine de l'«opération militaire spéciale»?

Temps de lecture : 11 min

La plupart d'entre eux étaient de jeunes hommes d'à peine 20 ans venus de régions pauvres de Russie.

À Moscou, la tour du Sauveur et la cathédrale Saint-Basile, le 19 avril 2022. | Kirill Kudryavtsev / AFP
À Moscou, la tour du Sauveur et la cathédrale Saint-Basile, le 19 avril 2022. | Kirill Kudryavtsev / AFP

À Moscou (Russie).

La Russie se bat en Ukraine depuis plus de quatre mois, mais la dernière fois que le gouvernement a annoncé officiellement le nombre de victimes dans l'armée russe remonte à mars, lorsqu'il était de 1.351 soldats russes tués. À l'époque, les responsables ukrainiens affirmaient pour leur part que le nombre de morts chez les Russes était de plus de 15.000; aujourd'hui, ils avancent un total de 30.000 militaires tués. Cependant, c'est un chiffre qui ne peut être vérifié de manière indépendante.

De temps en temps, les leaders des régions russes annoncent publiquement les noms des soldats morts en Ukraine après le 24 février en adressant leurs condoléances aux familles. Les médias régionaux d'État publient également de courtes nécrologies sur les hommes tués. Parfois, ils diffusent les commentaires de membres de la famille, qui parlent de la personnalité du défunt et disent à quel point ils sont fiers de lui. Le 3 juin, le média indépendant russe Mediazona a confirmé plus de 3.200 morts en se basant sur ces sources.

La plupart des défunts dont l'âge était mentionné avaient entre 21 et 23 ans. Des centaines d'autres avaient moins de 20 ans. Les avis de décès dans la presse locale contenaient parfois quelques mots de leurs enseignants, parce que cela ne faisait pas si longtemps que les soldats étaient sortis de l'école.

Il s'agissait surtout de jeunes hommes venant de villages et de petites villes de régions pauvres. Parmi les morts, Mediazona n'en a trouvé que six qui venaient de Moscou, alors que la capitale représente 9% des 147 millions d'habitants que compte la Russie. Le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, n'a jamais parlé des morts dans ses discours.

Les conscrits envoyés au front

Au départ, la Russie a souligné que les soldats envoyés pour prendre part à l'«opération militaire spéciale» n'étaient pas les conscrits, mais uniquement des militaires sous contrat. La conscription en Russie oblige tous les hommes âgés de 18 à 27 ans, s'ils ne présentent pas de problèmes médicaux graves, à servir dans l'armée durant une année. Comme l'a déclaré il y a un an le président de la commission de la Défense à la Douma russe, Vladimir Chamanov, l'armée russe est constituée à 30% de conscrits et à 70% de professionnels sous contrat.

Cependant, en mars dernier, après plusieurs démentis, les autorités ont admis que plusieurs conscrits avaient été envoyés en Ukraine et promis que les responsables de cette erreur allaient être punis.

Compte tenu des maigres perspectives d'emploi à la campagne, pour beaucoup de jeunes villageois, signer un contrat avec l'armée représente l'opportunité de gagner un salaire décent. «Par temps de paix, un soldat sous contrat va gagner entre 30.000 et 70.000 roubles par mois [545 à 1.270 euros, ndlr], si ce n'est plus», explique Sergueï Krivenko, coordinateur de Citoyens et armée, un projet de défense des droits humains.

«Je ne blâme personne, hormis les pays qui ont pris des mesures sans voir le fond des choses.»
Daria Kajya, 22 ans

Les parents de soldats russes morts en Ukraine ne sont pas vraiment enclins à parler aux médias. Depuis la signature par Vladimir Poutine d'une loi stipulant que la diffusion de «fausses informations» au sujet de l'armée russe pouvait entraîner des peines allant jusqu'à quinze ans de prison, il est devenu difficile de savoir quelles informations peuvent ou ne peuvent pas être partagées. En outre, les familles ont peut-être peur d'être privées d'indemnisation si elles s'expriment trop bruyamment: la famille d'un soldat décédé a droit à une indemnité d'au moins 7,4 millions de roubles (soit environ 134.000 euros).

«Le gouvernement est obligé de verser cette somme. Toutefois, pour l'obtenir, les familles doivent fournir de nombreux documents. Dans la réalité russe, cela implique d'implorer diverses personnes pour qu'elles veuillent bien signer les papiers, ce qui donne l'impression de dépendre de leur bon vouloir et de leur pitié. Alors que non. Les parents des soldats ont donc souvent peur qu'en prenant publiquement la parole, ils puissent offenser certains fonctionnaires, qui refuseraient alors de leur donner ce à quoi ils ont droit», explique Krivenko.

Parler ou se taire

En outre, beaucoup ne croient pas les médias étrangers. «La presse étrangère déforme les faits et montre tout sous un mauvais jour», m'a dit la sœur d'un soldat décédé, qui a refusé d'être interviewée. «Il faut que je réfléchisse. Je ne sais pas s'il est bien approprié de parler de mon mari, un vrai patriote russe, avec un média américain», m'a expliqué une autre femme qui n'est jamais revenue vers moi.

Cependant, j'ai trouvé d'autres personnes prêtes à parler des membres de leur famille tués en Ukraine et de ce qu'elles pensaient de l'«opération militaire spéciale» et de ses conséquences.

«Si on parle des pertes parmi les civils et de la destruction des villes… Que voulez-vous que je vous dise? Il n'y a pas de guerre sans victimes.»
Un citoyen russe

Daria Kajya, 22 ans, m'a dit que son fiancé, Vladislav Yakchamine, 28 ans, était mort en Ukraine le 15 avril. Elle est de Moscou, mais depuis quatre ans, elle vivait avec Vladislav à Ivanovo, à plus de 200 kilomètres. Ils avaient prévu de se marier à la fin du mois de juin. Daria mentionne aussi que l'arrière-grand-père de Vladislav était ukrainien et qu'il s'était battu sur le front de l'Est durant la Seconde Guerre mondiale. Elle me raconte:

«C'était la deuxième fois que Vladislav était déployé à l'étranger. La première fois, c'était en Syrie. D'abord, il a été envoyé pour participer aux manœuvres, fin janvier. Puis il a été envoyé en Ukraine. Il y avait une mauvaise liaison là-bas. Le 30 mars, le jour de son anniversaire, il m'a appelée pour la première fois par vidéo et j'ai vu à quel point il avait changé physiquement. Il n'a pas dit grand-chose. Ce n'était pas permis. Il a pu me dire qu'ils mangeaient et dormaient dans les chars ou dans les véhicules et qu'ils étaient allés à la banya [sauna], ce qui avait été un grand événement pour eux.
Ses collègues et lui ont été pris dans un bombardement dans l'oblast de Kharkiv, mais on ne sait pas encore bien comment il est mort exactement, parce qu'il y a plusieurs officiers qui disent des choses différentes. Il était au volant d'un véhicule. D'après l'une des versions, il est sorti du véhicule pour aider des collègues qui étaient blessés, et c'est là qu'il a lui-même été tué.
Quand il m'appelait, il me disait toujours: “Tout va bien. Je vais bientôt rentrer à la maison.” Un jour, j'ai essayé de le convaincre de rentrer. Je lui ai dit: “Tu n'as aucune obligation, tu n'as pas d'hypothèque ni de prêt, tu ne dois rien à personne. Si la situation devient trop tendue, tu peux t'en aller et revenir à la maison.” Il m'a juste répondu: “On n'abandonne pas les nôtres.”
Je ne m'intéresse pas à la politique; je ne regarde pas les informations. Je n'ai commencé à les lire un peu que lorsque l'“opération militaire spéciale” a débuté. Je consulte RIA Novosti
[une agence de presse détenue par l'État] et certains canaux Telegram au sujet de notre armée. Je ne peux rien dire d'un point de vue politique, mais quand Vladislav était là-bas, je ne pouvais que le soutenir et être à ses côtés. Aujourd'hui, je ne sais pas quoi penser. On a assez combattu, je crois. J'aimerais qu'il n'y ait plus de pertes dans notre armée. Les époux de mes amies ont aussi été envoyés en Ukraine.
Quant aux sanctions, il semblait bien que l'“opération spéciale” ne serait pas sans conséquence. Je ne blâme personne, hormis les pays qui ont pris des mesures sans voir le fond des choses. Mais bon, tout le monde a son opinion. J'espère que les sanctions aideront à restaurer et à développer la production locale, qui a été négligée à cause des produits importés.»

Opinion favorable

D'après l'institut de sondage d'État russe VCIOM, le 30 mai dernier, 72% des Russes soutenaient l'«opération militaire spéciale». Le 2 juin, l'institut de sondage indépendant Levada Center a fait état d'une proportion encore plus élevée de citoyens soutenant les actions des forces russes en Ukraine: 77%. Le Levada Center a également constaté que 56% des Russes seulement suivaient de près la situation en Ukraine et que 53% estimaient que les informations données par la télévision d'État étaient objectives.

Un Russe qui m'a demandé à rester anonyme m'a dit que son ami, un militaire de 25 ans prénommé Artyom et qui venait de la région de l'Oural, est mort en Ukraine le 21 mars. Il m'a expliqué qu'il ne regardait pas la télévision mais qu'il approuvait l'«opération militaire spéciale».

«Artyom a été tué dans la république populaire [autoproclamée] de Louhansk. Il est mort… d'une blessure par balle à la poitrine. En décembre, il avait été envoyé à l'étranger [vers un autre pays que l'Ukraine] et en mars, il est allé en Ukraine. Il appelait une fois toutes les une ou deux semaines. On n'avait pas le droit de lui demander quoi que ce soit à part peut-être: “Comment ça va?” C'était surtout lui qui nous posait des questions.
Quand Artyom est allé en Ukraine, il ne l'a pas dit à ses parents pour ne pas les inquiéter, mais il me l'a dit à moi. Lui et moi sommes de nature optimiste. On se dit toujours qu'on parviendra à se sortir de tout. Avant qu'ils ne l'envoient en Ukraine, il m'avait écrit un message pour me dire que tout allait bien se passer. Au départ, il ne voulait pas y aller, mais il s'est finalement dit que ça irait parce que les autres soldats avec qui il partait étaient des gens bien. C'est pour ça qu'il y est allé.
Je ne regarde pas les informations à la télévision. La plupart du temps, elles racontent des mensonges. Avant, j'allais lire les infos sur Telegram, mais je ne suis plus rien, maintenant. Je soutiens Vladimir Poutine. Je pense que l'“opération spéciale” était la bonne chose à faire. La Russie se bat contre des nationalistes en Ukraine. Artyom et moi, nous sommes des patriotes. Si on parle des pertes parmi les civils et de la destruction des villes… Que voulez-vous que je vous dise? Il n'y a pas de guerre sans victimes. C'était inévitable.
J'en veux à l'Europe pour les sanctions. Cependant, pour environ 80% des Russes, ça n'a aucun effet. Ils vivent exactement comme avant. Le prix des voitures et des appartements a augmenté, mais pas celui des produits frais ou des autres choses.»

Quand les parents de certains soldats n'ont plus de nouvelles depuis longtemps, ils utilisent le plus grand réseau social de Russie.

Sur les réseaux sociaux, beaucoup de Russes qui ont perdu un membre de leur famille au combat en Ukraine affichent des drapeaux russes sur leurs photos de profil, ainsi que les symboles militaires «Z» et «V» pour exprimer leur soutien à l'«opération».

Sibir.Realii, projet de Radio Free Europe, a exposé le cas de Valentina Berezovskaya, une femme d'un petit village de Sibérie qui s'est plainte de ne pas avoir obtenu de compensation après la mort en Ukraine de son frère qui l'aidait financièrement, elle et ses enfants. En dépit de cette absence d'aide, elle a expliqué au média qu'elle approuve les actions de la Russie dans le pays voisin. J'ai tenté de la joindre sur le réseau social Odnoklassniki, où elle a orthographié son nom «BereZoVskaya», mais elle m'a confié qu'il était trop difficile pour elle de parler de son frère.

Les réseaux comme dernier recours

La plupart des profils de proches endeuillés russes sur les réseaux sociaux sont privés. Sur ceux qui autorisent les commentaires d'inconnus, on retrouve de nombreux méchants messages provenant de bots supposément ukrainiens. Les bots répètent toujours les mêmes messages sous différents posts.

Quand les parents de certains soldats n'ont plus de nouvelles depuis longtemps, ils utilisent le plus grand réseau social de Russie, VKontakte, pour les retrouver. Le 29 mars, Alexander Krassotkine, père de Dimitri Krassotkine, qui avait été envoyé en Ukraine, a publié un post dans le groupe d'une unité militaire russe dans laquelle son fils avait servi: «Je n'ai plus de nouvelles de mon fils depuis le 22 février. Il avait dit qu'il devait être envoyé à Kharkiv le 23 février. Le 26 mars, j'ai reçu un appel de son unité: ils ont dit que mon fils avait disparu. Je cherche des personnes qui ont reçu les mêmes appels.»

Au moins quatre personnes lui ont répondu qu'elles étaient dans la même situation. Le 28 avril, Alexander Krassotkine a appris à Mediazona que son fils avait été tué. Il l'avait su des camarades de son fils. D'après lui, les officiers russes avaient été incapables de l'informer. Sa principale préoccupation était de pouvoir récupérer le corps de Dimitri, qui avait été laissé à Kharkiv. «Si seulement je le pouvais, j'irais me battre moi-même. J'attends que nos forces armées aient pris Kharkiv, puis je vais là-bas», a-t-il déclaré à Mediazona. (Monsieur Krassotkine n'a pas répondu à ma demande d'entretien.)

Beaucoup de familles préfèrent afficher leur solidarité avec les disparus en ne minimisant pas leur sacrifice.

Néanmoins, il y a des familles qui désapprouvent ce que fait la Russie en Ukraine et aimeraient que leurs proches n'y aient pas été envoyés. Elena, de la petite ville de Choumikha, dans la région de l'Oural, dit que son frère de 24 ans est mort en laissant sa femme veuve et son fils de 2 ans orphelin. Elle explique:

«C'était son deuxième contrat. La dernière fois que notre famille l'a vu, c'était le 16 janvier, avant qu'il soit envoyé aux manœuvres. Par la suite, Alexeï a été envoyé en Ukraine. Bien entendu, on n'avait pas envie qu'il y aille, mais on ne savait pas où il était. Le 24 février, il nous a appelés et nous a dit… de regarder les informations. Puis il s'est déconnecté. La dernière fois qu'il a appelé sa femme, c'était le 1er mars et il a dit que tout allait bien. C'était quelqu'un de très joyeux et serviable. Le 5 mars, il est mort après que son véhicule a été touché par un bombardement.
Nous ne suivons plus les informations, maintenant, ça fait trop mal. Nous ne nous sommes pas encore calmés, nous pleurons tous les jours. Il faut dire qu'avant, nous essayions de ne pas trop regarder les informations non plus, afin de ne pas trop cogiter, car nous nous inquiétions beaucoup.
Je ne soutiens pas l'opération militaire spéciale, parce que cela implique la mort de jeunes hommes innocents. On ne veut pas en parler dans la famille, mais je pense que nos parents et la femme d'Alexeï ne l'approuvent pas non plus. J'aimerais que tout cela s'arrête vite.»

Sans commentaire

Apparemment peu encline à montrer ses pertes, la Russie ne communique pas sur le nombre de victimes dans son armée, mais il est difficile de cacher les nouvelles tombes qui apparaissent dans les cimetières à travers le pays et de contrôler ce que les proches des soldats tués peuvent dire sur la place publique.

Beaucoup de familles préfèrent afficher leur solidarité avec les disparus en ne minimisant pas leur sacrifice. Mais beaucoup aussi s'abstiennent de tout commentaire parce qu'elles comprennent que l'«opération militaire spéciale» est «injuste, illégale et vaine», explique Krivenko. «L'affirmer tout haut et chercher à s'en occuper reviendrait à dire que les soldats sont morts pour rien. C'est incroyablement difficile à supporter.»

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