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La décision de la Cour suprême est absurde: les Américaines ont de plus en plus recours à l'IVG

Temps de lecture : 5 min

Le nombre d'avortements dans le pays a augmenté pour la première fois en trente ans, du fait de la situation économique et du manque d'accès à la contraception.

En 2020, quelque 20% des femmes américaines enceintes ont décidé d'avorter. La majorité d'entre elles sont jeunes et pauvres. | Gayatri Malhotra via Unsplash
En 2020, quelque 20% des femmes américaines enceintes ont décidé d'avorter. La majorité d'entre elles sont jeunes et pauvres. | Gayatri Malhotra via Unsplash

L'avortement n'est désormais plus un droit constitutionnel aux États-Unis. La Cour suprême a, vendredi 24 juin, rendu son jugement sur le dossier Dobbs v. Jackson Women's Health Organization, qui revient sur la décision de Roe v. Wade de 1973. Dans 13 États qui avaient passé des lois envisageant un scénario comme celui-ci, l'avortement est désormais illégal ou le sera dans les jours qui viennent. En tout, ce sont 26 États qui pourraient interdire ou fortement limiter l'accès à l'IVG ces prochaines semaines. Et ce alors que les Américaines ont plus que jamais besoin d'y avoir accès.

Une enquête publiée jeudi 16 juin par l'Institut Guttmacher, un organisme qui étudie les conséquences des politiques relatives aux droits reproductifs, a en effet révélé que, pour la première fois depuis trente ans, le nombre d'avortements aux États-Unis a augmenté, passant de 862.000 en 2017 à 930.000 en 2020, ce qui représente une hausse de 8%. Le rapport estime qu'en 2020, environ 20% des grossesses se sont terminées par un avortement. Plus précisément, le taux d'avortement (le nombre d'avortements pour 100 grossesses) est passé de 18,4% en 2017 à 20,6% en 2020, soit une augmentation de 12%.

Selon Elizabeth Nash, associée principale aux politiques de l'Institut Guttmacher, les explications de cette hausse sont multiples. Tout d'abord, «certains États avaient étendu l'accès à l'IVG», permettant à plus de femmes souhaitant y avoir recours de le faire. L'Illinois par exemple, où le nombre d'IVG a fait un bond de 25% en trois ans, avait fait passer deux lois obligeant les assurances à couvrir l'avortement. Cet acte médical, payant aux États-Unis, est donc devenue plus accessible à une partie de la population. Par ailleurs, sous l'administration Trump, des mesures avaient compliqué l'accès aux contraceptifs, multipliant ainsi les risques de grossesse.

Moins de contraceptifs conduisent à plus d'avortements

En 2019, le gouvernement américain avait déjà interdit aux organisations membres du Title X, le seul programme de planning familial subventionné par l'État fédéral, de donner quelque information que ce soit à leurs patientes à propos de l'avortement. Scandalisés par cette «loi du silence», beaucoup d'organismes associés au programme l'avaient alors quitté, réduisant ainsi l'accès aux contraceptifs pour les personnes les plus pauvres. Comme Elizabeth Nash l'explique, «sans ces services, on peut s'attendre à voir une hausse des avortements. Les gens n'ont jamais arrêté d'avoir des relations sexuelles juste parce qu'ils n'avaient plus de contraceptifs

D'autres facteurs, notamment la situation politique et économique du pays, sont entrés en jeu. «Dans la période actuelle d'inflation, tous les prix augmentent, détaille Elizabeth Nash. Les gens sont encore préoccupés par la pandémie. Je pense aussi que les nouvelles générations, comme les millennials ou la génération Z, n'ont pas encore envie d'avoir des enfants. Ils ont d'autres choses à penser, comme leurs dettes contractées à l'université

Selon l'Institut Guttmacher, la hausse des avortements s'est accompagnée d'une baisse générale du nombre de grossesses, un phénomène déjà observé lors de périodes d'incertitude, notamment durant la récession de la fin des années 2000.

Des politiques déconnectées du réel

Selon l'étude publiée mi-juin, la plupart des femmes qui ont eu recours à l'avortement entre 2017 et 2020 sont dans leur vingtaine et sont principalement des femmes de couleur, surtout des Noires et Latina, venant de classes populaires –il est estimé que 75% des femmes choisissant l'IVG sont pauvres.

Peut-être plus étonnant encore, 60% d'entre elles avaient déjà au moins un enfant, ce qui prouve, comme l'explique Elizabeth Nash, que «ces femmes, ces familles, savent très bien ce que c'est que d'avoir un enfant. Elles veulent par-dessus tout être capables de s'en occuper. Et à ce moment de leur vie, elles ne pensent pas avoir les moyens d'en élever un autre.»

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Le podcast Avortement: un droit à protéger

Bien que notre rencontre avec Elizabeth Nash se soit déroulée le jour précédent la décision de la Cour suprême sur l'avortement, elle ne se faisait pas d'illusions sur le futur de l'IVG aux États-Unis. Le jugement du dossier Dobbs v. Jackson Women's Health Organization, qui cassait le droit à l'avortement garanti par Roe v. Wade, avait fuité depuis des semaines.

Pour l'associée principale aux politiques de l'Institut Guttmacher, les membres du Parti républicain et les juges conservateurs de la Cour suprême sont complètement déconnectés de la réalité des Américains et, surtout, des Américaines. Les chiffres de l'étude offrent en effet un contraste choquant avec ce qui se déroule en ce moment même à Washington et dans les capitales des États républicains. «Ce que nous voyons dans les sphères politiques en ce moment est exactement l'inverse de ce que les gens veulent, déclare Elizabeth Nash. Il est tout à fait troublant de voir des États qui veulent prohiber l'avortement, quand on sait à quel point les gens en ont besoin.»

Les femmes pauvres n'auront que deux (mauvais) choix

Mais comment la courbe va-t-elle évoluer, maintenant que la moitié des États sont susceptibles d'interdire l'avortement? Pour Elizabeth Nash, il est difficile de le prévoir: «Certains États vont protéger l'accès à l'IVG. Une partie envisagent même de dépenser plus, d'ouvrir plus de cliniques, pour que l'avortement soit plus accessible. Mais aussi dans l'espoir qu'ils puissent accueillir des patientes qui viennent d'un État où l'avortement est interdit.» La spécialiste doute que cela soit suffisant pour couvrir les besoins.

En effet, la majorité des femmes américaines ayant recours à l'IVG sont pauvres. Il y a donc peu de chances qu'elles puissent se permettre de voyager dans un autre État, de payer l'essence ou un billet d'avion, l'hôtel, et de ne pas travailler durant plusieurs jours, pour pouvoir avorter. Surtout que, dans certaines zones des États-Unis, notamment le Sud, il sera tout à fait possible que la clinique la plus proche pratiquant des avortements soit située à plusieurs centaines, si ce n'est milliers de kilomètres.

Beaucoup de femmes et de familles en grande difficulté financière n'auront alors que deux choix: avoir un enfant dont elles n'ont pas les moyens de s'occuper, ou se tourner vers l'avortement clandestin ou à domicile, beaucoup plus dangereux qu'une IVG pratiquée dans une clinique ou un hôpital.

Regagner ses droits

Sur le long terme, la décision de restreindre l'accès à l'avortement sera dévastatrice pour les femmes, mais aussi pour les enfants qu'elles auront. Selon une étude de l'université de San Francisco, les enfants nés après un avortement refusé vivent souvent sous le seuil de pauvreté. Ce sont des dizaines voire des centaines de milliers d'enfants qui pourraient se voir condamnés à la pauvreté, dans un pays où les aides sociales sont extrêmement limitées.

Face à cela, la seule solution envisagée par Elizabeth Nash est de ne rien lâcher et d'essayer de regagner le droit à l'avortement, non plus en passant par l'État fédéral ou la Cour suprême, mais État par État. La spécialiste pense en effet que «dans deux, cinq ou même dix ans, les habitants des États où l'avortement aura été prohibé verront les conséquences de cette interdiction. Et donc qu'à partir de là, avec un effort collectif, on pourra, petit à petit, recouvrer le droit à l'avortement.» Un combat qui s'annonce long et compliqué.

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