Sports / Monde

Aux Jeux méditerranéens d'Oran, la peur du fiasco guette

Temps de lecture : 4 min

La dix-neuvième édition de l'événement inquiète les autorités, perturbées par plusieurs incidents survenus avant même son ouverture.

Au stade olympique d'Oran, le 4 octobre 2021, les Jeux méditérranéens s'affichaient déjà. | Ryad Kramdi / AFP
Au stade olympique d'Oran, le 4 octobre 2021, les Jeux méditérranéens s'affichaient déjà. | Ryad Kramdi / AFP

À la veille de l'ouverture de la XIXe édition des Jeux méditerranéens, qui se tient dans la ville algérienne d'Oran du 25 juin au 5 juillet, les craintes d'un échec d'organisation taraudent les plus hautes autorités du pays, rendues fébriles par les premiers couacs.

Il faut dire que le pouvoir politique mise beaucoup sur ce grand événement sportif international, le premier du genre à être organisé en Algérie depuis des décennies. D'abord pour redorer son image, quelque peu écornée par une succession de déboires politico-économiques ayant fait suite au soulèvement populaire du 22 février 2019, mais aussi pour essayer de distraire une jeunesse inconsolable depuis l'élimination de l'équipe nationale de football, qui ne participera pas à la Coupe du monde 2022.

Accusations de plagiat

Signe de frémissement des autorités: à peine la première défaillance survenue, le chargé de communication des Jeux, l'ancien journaliste sportif de la télévision publique Mourad Boutadjine, est limogé le 3 juin. Raison invoquée: sa direction n'a pas prévu d'interprètes pour accompagner les délégations étrangères, venues assister à l'opération des tirages au sort.

Mourad Boutadjine semble avoir payé aussi pour un autre scandale qui, sur le coup, n'avait pas fait réagir les instances officielles. Pourtant, les réseaux sociaux en avaient fait largement état: l'affiche officielle de cette vingtième édition des Jeux méditerranéens, présentée le 23 mai à la presse, s'avère être un pur (et piètre) plagiat.

Ces premières alertes font sortir le chef de l'État de ses gonds, dès le 2 juin. Celui-ci enjoint alors fermement les instances en charge de ces Jeux de tout mettre en œuvre pour «les réussir». Entendre que l'État ne tolérera plus de nouveaux dysfonctionnements à quelque niveau que ce soit, car il y va de la crédibilité et du prestige du pays, qui entame une lente et laborieuse sortie de son isolement international.

Le président s'y était engagé personnellement dès le mois d'avril, en présidant une réunion d'évaluation des derniers préparatifs, puis en recevant en tête-à-tête le président du comité d'organisation, Abdelaziz Derouaz.

BeIn Sports à la rescousse

Pour ce faire, le gouvernement a mis le paquet sur les plans organisationnel et logistique: construction à Oran de nouvelles infrastructures sportives aux normes internationales et aménagement de nombreux sites touristiques dans la capitale de l'ouest algérien. Objectif: accueillir plus de 5.000 participants, dont 3.434 sportifs, dominés par les Italiens (565), suivis des Français (496). D'après les comptes-rendus de la presse locale, présente en force à cet événement (souvent aux frais de l'État), les préparatifs vont bon train et tout est fin prêt pour accueillir les délégations.

Le gouvernement algérien soupçonne le Maroc d'être derrière un large complot visant à saborder ce grand événement organisé par l'Algérie.

La véritable hantise des autorités reste la communication. Conscient du manque d'expérience en la matière, le gouvernement avait dès le départ compté sur l'apport de la chaîne BeIn Sports pour une meilleure couverture, et notamment des retransmissions des différentes manifestations de ces Jeux. Les Algériens ont été séduits par les prouesses des Qataris lors de la dernière Coupe arabe, organisée à Doha en novembre et décembre 2021, et remportée d'ailleurs par l'équipe d'Algérie. Un accord a été signé à Alger le 18 février 2022 pour entériner une coopération durable avec ce réseau médiatique qatari longtemps boycotté par Alger.

Dans la foulée, le gouvernement algérien a fait également appel aux services du géant chinois de la téléphonie mobile Huawei, avec lequel un accord de partenariat a été paraphé le 10 juin, notamment pour la fourniture d'équipements technologiques aux Jeux méditerranéens. L'entreprise publique algérienne de téléphonie Mobilis a aussi été mise à contribution, à travers l'installation d'un centre technique chargé de surveiller la qualité du réseau mobile pendant le déroulement de ces Jeux.

Une bataille politique

Au plan politique, l'organisation de cet événement sportif en Algérie revigore tous les blogueurs et influenceurs opposés à l'actuel pouvoir, avec à leur tête l'ancien diplomate réfugié à Londres, Larbi Zitout, lequel, dans un enregistrement vidéo diffusé le 5 juin, appelle ouvertement à faire échec à ces jeux. Selon lui, le pouvoir entend se servir de l'événement pour dire que «tout va bien» en Algérie, «alors que rien ne va!», selon ses dires. Larbi Zitout, qui est un dirigeant du mouvement islamiste Rachad, classé par Alger comme organisation terroriste, prévoit, à cette occasion, le boycott de plusieurs délégations étrangères.

De son côté, le gouvernement algérien soupçonne le Maroc d'être encore une fois derrière un large complot visant à saborder ce grand événement organisé par l'Algérie. Dans une déclaration du 8 juin, l'envoyé spécial chargé de la question du Sahara occidental et des pays du Maghreb, Amar Belani, accuse «le Makhzen» (appellation réductrice utilisée par les médias et politiques algériens pour désigner le régime marocain) de «payer grassement» un grand nombre de relais médiatiques.

Le but, dénonce-t-il, serait de «ternir et souiller l'image de l'Algérie et tenter de porter préjudice à son action internationale, comme c'est présentement le cas à travers la campagne enragée de dénigrement de l'organisation par l'Algérie des Jeux méditerranéens dans la ville d'Oran».

«Si c'est un fiasco, des têtes tomberont!»

Une vision partagée par le journaliste Aissam Bourbia, qui estime que ce genre de rendez-vous «attise toujours des rancœurs anti-algériennes et des campagnes d'hostilité orchestrées par certaines parties, comme le régime marocain, qui cherchent par tous les moyens à discréditer et disqualifier l'Algérie».

Interrogé par Slate à ce sujet, l'universitaire Lahouari Addi fait une analyse plus nuancée et plus critique. «Le régime, explique-t-il, veut redorer son image à l'étranger après avoir été terni par le Hirak et aussi par l'arrestation des détenus d'opinions politiques. S'il réussit l'organisation des Jeux, il en sortira certainement grandi, à l'intérieur comme à l'extérieur. Mais si c'est un fiasco, des têtes tomberont!» Cela promet d'être spectaculaire.

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