Politique / Santé

Abandonnons la «guerre à la drogue»: le sujet, c'est comment mettre en place la légalisation

Temps de lecture : 8 min

La perpétuation de ce combat, perdu depuis longtemps, se nourrit d'évidences fausses peinant à irriguer le sens commun de nos sociétés tout en échouant à freiner le bouillonnement mondial qui les menace.

Toute la question est de savoir si notre société souhaite reprendre le contrôle sur un phénomène qui lui échappe totalement. | Daniel Norin via Unsplash
Toute la question est de savoir si notre société souhaite reprendre le contrôle sur un phénomène qui lui échappe totalement. | Daniel Norin via Unsplash

Cette année électorale aura été l'occasion de rendez-vous manqués entre la société et des sujets centraux pour son avenir. Celui de la maîtrise par la puissance publique des flux de substances psychoactives et des marchés qui leur sont propres a été quasiment ignoré.

Aux quatre coins du monde, le nombre comme la quantité de substances produites augmentent sans cesse. Cependant, les laboratoires de production tournent à plein régime et nous regardons ailleurs. La présidentielle n'a pas permis de lancer un quelconque débat sur les drogues. Le problème, propice à la caricature, mérite d'être précisé dans ces termes.

Un demi-siècle de retard

Un constat s'est imposé dans le débat public: nos sociétés sont en déroute face au pullulement des substances psychoactives. Les déclarations martiales du ministre de l'Intérieur s'inscrivent dans un demi-siècle d'un modèle stratégique dont on conçoit aisément qu'il soit difficile à dépasser mais dont on sait, intellectuellement et empiriquement, qu'il se heurte à un échec constant. Dans toutes les sociétés, des voix s'élèvent désormais pour demander une autre approche du sujet. Médecins, policiers, militants associatifs: nombreux sont les acteurs d'une remise en cause de la façon dont nous envisageons le sujet aujourd'hui.

Les méfaits d'un cannabis trop chargé en THC, la molécule qui produit les effets recherchés, ne sauraient être niés ou mésestimés.

Comment encadrer, réduire, régler un problème qui ne fera que croître à l'avenir, celui des addictions dans la société?

Or, la loi de 1970, à laquelle s'ajoute le refus des moyens de ses propres buts, fait office de ligne Maginot devant le problème endémique des addictions. Le débat n'est pas entre ceux qui scandent «Plus de cannabis, moins de police» et ceux qui clament que le cannabis occasionne systématiquement conséquences et séquelles irréversibles.

En revanche, le politique a le devoir d'encadrer, fixer des limites, protéger –chacun en particulier et la société dans son ensemble– des dégâts potentiels d'un usage hasardeux de ce produit.

La question est donc la suivante. Comment encadrer, réduire, régler un problème qui ne fera que croître à l'avenir, celui des addictions dans la société?

La réalité sous-jacente à ce que vit notre société (et d'ailleurs beaucoup d'autres) est que nous vivons dans des mondes addictogènes. Recherche de performance voire d'oubli de soi ou du monde, quête de réalisation de soi, dans le travail ou sur un plan festif… longue est la liste des portes d'entrée dans le monde de la consommation puis de l'addiction.

Ni l'enjeu, dans l'immense variété de ses déclinaisons, ni les moyens de soins afférents, malgré un dévouement exemplaire de soignants, médecins, psychologues, infirmiers, ne doivent échapper à un débat national éclairé par la raison. Le veut-on? Il est indispensable.

Changer de regard et de point de vue

Le nombre de consommateurs se chiffre en millions, en dizaines de millions avec l'alcool. Toute substance psychoactive (et l'alcool n'est pas la moindre) produit des effets et induit potentiellement des conséquences désastreuses. En consommer même à petites doses n'est jamais anodin ni totalement dépourvu de risques. La nouvelle génération croit parfois, par exemple, que le cannabis est légal, mais s'il le devenait, il faudrait l'éduquer sur ce qu'il recèle de potentialités néfastes.

Une vigie à l'échelle internationale s'impose pour anticiper l'apparition des nouvelles molécules sur les différents marchés du globe.

En toile de fond se pose la question des addictions aux substances psychoactives, qui mérite donc une politique globale, établissant une cohérence entre les domaines de l'action publique sollicités. Si elle devait voir le jour, elle devrait être préventive et sanitaire, combiner des règles de légalisation et développer, dans certains cas, les moyens de la répression, avec peines adaptées. Cependant, aux réalités de notre société, de notre environnement presque immédiat, il faut ajouter d'autres considérations relatives à la filière complète des produits concernés.

II faut évidemment prendre en compte les logiques des flux d'approvisionnement. Ces dernières sont éminemment géopolitiques. Le dépassement partiel de ces logiques peut certes poindre, de par les capacités accrues de synthèse de laboratoires dont rien ne laisse présager techniquement qu'ils ne soient pas de plus en plus miniaturisables à l'extrême: aux États-Unis, cocaïne et cocaïne basée (crack) ont été peu à peu victimes d'un recul bénéficiant au crystal meth (métamphétamine), comme en témoigne la culture pop via la série Breaking Bad.

Une vigie à l'échelle internationale s'impose pour anticiper l'apparition des nouvelles molécules sur les différents marchés du globe. D'après les experts, 2.000 molécules sont inventées chaque année: l'une d'entre elles deviendra la «nouvelle star» de nos marchés. En attendant, chacune rencontre son public. «Yuppies» façon Le Loup de Wall Street, personnels de service soumis à des rythmes effrénés, fêtards...

Les actions de police sont à la fois souvent méritoires et toujours très médiatisées. Une saisie record succède à une autre saisie record. À chaque opération de ce genre, la même question revient: s'agit-il d'un moyen de freiner le trafic ou bien d'un thermomètre de la situation sur notre marché hexagonal?

On le comprend, il ne s'agit pas d'une question de morale. Le sujet est éminemment politique.

Plus spectaculaires sont les chiffres de saisies, plus la menace d'un effet «blast» narcotique sur notre société se précise. Dans le film de Brian De Palma Les Incorruptibles, Malone (Sean Connery) affirme à Eliot Ness (Kevin Costner), concernant la prohibition de l'alcool: «Le problème n'est pas de savoir où est la gnôle mais qui a envie de faire de la peine à Capone.» En sommes-nous là ou sommes-nous en passe d'en être là?

À les resituer sur le ton long, ce sont bien nos pays qui ont déclenché les guerres de l'opium et précipité le long siècle d'humiliation de la Chine. Imputer à ce pays notre impéritie actuelle serait aller vite en besogne. On a cependant quelques doutes sur la localisation de la production des sels de bain, importés dans nos pays et recouvrant de ce nom les cathinones[1] prisées dans les milieux festifs.

Pourquoi une telle impasse?

On le comprend, il ne s'agit pas d'une question de morale. Le sujet est éminemment politique. Intellectuellement, la plupart des acteurs du sujet, professionnels ayant forgé leur opinion sur le terrain, diront qu'il est assez aisé de convaincre les responsables politiques qu'un changement majeur et historique de politique s'impose.

Quelques élus ont fait l'effort de travailler, de façon transpartisane, pour avancer. Ainsi la mission d'information présidée par le député Robin Reda (à l'époque LR), dont le secrétaire était Jean-Baptiste Moreau (alors député LREM de la Creuse), a-t-elle permis de faire évoluer davantage encore le débat. Rejoints par Danièle Obono (députée LFI de Paris), ils ont fait du sujet du cannabis dit «récréatif» un sujet légitime au sein du Parlement. Éric Coquerel (député LFI de Seine-Saint-Denis) a également porté une proposition de loi sur la légalisation du cannabis.

Plus d'un demi-siècle de «guerre à la drogue» ne peut évidemment se conclure du jour au lendemain.

Chacun de ces députés a le mérite de porter un sujet potentiellement polémique et souvent abordé de façon caricaturale. Les quelques centaines d'autres parlementaires devraient prendre conscience qu'il s'agit là d'un sujet majeur qui concerne nombre de leurs électeurs, qu'ils soient consommateurs, malades d'addictions, parents de consommateurs ou de malades, voire amis de ceux-ci.

Le changement de politique est devenu d'abord nécessaire, puis urgent; il est désormais vital pour notre société. Évidemment, il ne saurait être que pensé, financé, fondé sur une formation du personnel soignant, sur le développement de centres d'addictologie et… sur une adhésion d'un nombre massif de nos concitoyens.

Cette politique pourrait avoir pour fondation une régie des produits à teneur en THC et dont les bénéfices serviraient à financer un «sixième risque», un risque addiction. Octroyer au système de soins comme à la police les ressources financières tirées de la régie en question permettrait de régler une partie non négligeable du problème.

Plus d'un demi-siècle de «guerre à la drogue» ne peut évidemment se conclure du jour au lendemain. L'habitus de chaque citoyen, de chaque personne dépendante, a été imprégné de cette façon de considérer les enjeux liés à la consommation de substances psychoactives. Il faudrait, pour avancer sur la question, développer de nouvelles politiques publiques adaptées à des buts nouveaux, délibérément acceptés par la société, considérés comme légitimes et prioritaires.

Il s'agit d'exercer une pression sur les sommes astronomiques de cette économie parallèle et ainsi contribuer à défaire l'emprise des mafias.

Pour mener un changement de paradigme dans ce domaine, plusieurs actes successifs sur plusieurs années sont nécessaires. Il faut expérimenter sur le cannabis, donner le temps à la société de faire muter sa politique policière et judiciaire, mais aussi développer une sélection des étudiants médecins en rapport avec les objectifs fixés. Nul ne peut dire qu'un tel changement se soustraira à un tel effort, mais au bout du tunnel, ce seront des millions de citoyens délivrés, aidés et soignés dans les années à venir.

Reprendre le contrôle

La légalisation d'une molécule ne signifie pas la fin de la prohibition et de la répression de son trafic. Il ne s'agit pas de délivrer un blanc-seing à la conduite sous emprise de substances psychoactives, tout au contraire. Le tabac est légal, mais le trafic de cigarettes est poursuivi. Cette évidence permet de comprendre qu'un cadre légal, une étatisation de la production et de la distribution, ainsi que le développement des moyens médicaux de contrôle des excès de la consommation, sont possibles et nécessaires à la société… mais aussi vitaux pour la nation dans son ensemble.

Il va de soi que les substances les plus fréquemment et immédiatement dangereuses, telles que le GHB/GBL, la cocaïne basée et la kétamine (un anesthésique puissant), de même que leur vente ou administration, devraient faire l'objet d'un cadre prohibitif renforcé et de sanctions pénales aggravées. La situation actuelle évoque une forme de chaos en matière de diffusion des substances psychoactives. Toute la question est de savoir si notre société souhaite reprendre le contrôle sur un phénomène qui lui échappe totalement.

Overdoses, désocialisation, suicides: un nombre immense de familles sont touchées par le problème. Gardons en tête qu'outre la question de santé publique, il s'agit d'exercer une pression sur les sommes astronomiques de cette économie parallèle et ainsi de contribuer à défaire l'emprise des mafias. Il s'agit aussi de comprendre que cette question touche à notre souveraineté. Un peuple de personnes dépendantes est un pays d'esclaves. Le sujet doit donc trouver un cadre propice à un débat éclairé par la raison.

1 — Famille de substances de synthèse dérivées de la cathinone naturelle qui imitent plus ou moins les effets de la cocaïne, de la MDMA (ecstasy) et des amphétamines. Retourner à l'article

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