Société

Arrêtez de dire aux jeunes filles qu'elles sont des «garçons manqués»

Temps de lecture : 8 min

En plus d'être archaïque et vide de sens, cette expression peut faire des ravages dans leur quête d'identité et dans leur vie future de femme.

Une jeune fille peut très bien refuser de porter des robes et des talons, avoir les cheveux coupés courts, aimer les sports de combat et s'identifier profondément au genre féminin. | cottonbro via Pexels
Une jeune fille peut très bien refuser de porter des robes et des talons, avoir les cheveux coupés courts, aimer les sports de combat et s'identifier profondément au genre féminin. | cottonbro via Pexels

Il y a quelques semaines, je discutais avec une amie de nos activités préférées quand nous étions petites. Je lui disais qu'en maternelle, je passais le plus clair de mon temps à jouer aux petites voitures. En primaire, j'avais quelques amies filles avec qui je m'entendais très bien, mais j'aimais surtout défier les garçons sur les jeux à grimper. C'était à qui ferait la plus belle figure avec la tête en bas sans tomber ni se casser le poignet –ce qui m'a valu de m'en briser un. J'adorais aussi grimper aux arbres, courir, faire du vélo, jouer au foot et au basket avec mon père et marcher sur des échasses.

En grandissant, je suis devenue moins casse-cou, mais je me suis découvert une autre passion grâce à mon frère: les jeux vidéo. J'y passais littéralement des heures et même si à l'époque du collège j'avais pas mal d'amis (surtout des garçons), je n'avais qu'une hâte après les cours: rentrer chez moi pour jouer en ligne sur l'ordinateur ou écouter de la musique sur internet. Je faisais assez peu attention à ma manière de m'habiller par rapport aux autres filles de mon âge, mais je me sentais bien.

Ce qui est drôle, c'est que mon amie avait pratiquement les mêmes goûts que moi quand elle était petite, alors que l'une comme l'autre, nous pensions être un peu uniques en notre genre. Un peu en marge, même.

Des parents sincèrement inquiets

Une fois rentrée chez moi, j'ai cherché par curiosité la définition donnée à «tomboy». L'expression serait apparue au XVIe siècle, désignant d'abord une «femme présomptueuse, une prostituée» puis, à partir de 1590, «une fille sauvage, folle, qui agit comme un garçon fougueux». Sa version française, «garçon manqué», n'est apparue qu'au milieu du XXe siècle. L'adjectif «manqué» sous-entend déjà beaucoup en lui-même: il manquerait quelque chose à la fille pour qu'elle soit un garçon comme il faut; et en même temps, il lui manquerait quelque chose pour être une fille.

Je suis tombée sur des sites où les parents s'inquiétaient du fait que leur fille «ne joue qu'avec des garçons».

Comme le note à juste titre l'autrice Erell Hannah sur le site de l'association Osez le féminisme!, si l'expression «garçon manqué» est encore couramment utilisée pour désigner une fille à l'attitude jugée masculine, un garçon qui aurait des «manies de fille» ne récoltera pas la qualification de «fille manquée». Il se fera simplement traiter de «fille» –apparemment, être une fille constitue déjà une insulte à part entière.

Puis, je suis tombée sur les questions les plus fréquemment cherchées sur Google contenant cette expression: «Comment savoir si je suis un garçon manqué?»; «Comment faire pour ne plus être un garçon manqué?». Et en anglais: «Is it okay to be a tomboy?»; «How do I deal with my tomboy daughter?»

J'ai parcouru des forums et c'est en effet une interrogation qui revient à plusieurs reprises: «Ma fille est un garçon manqué, que faire?» Je suis tombée sur des sites où les parents s'inquiétaient du fait que leur enfant «ne joue qu'avec des garçons» et qu'elle soit plus intéressée par «les activités physiques» que par «les émotions». J'ai aussi lu le témoignage d'un parent dont la fille de 12 ans s'habille «comme un garçon manqué», et qui cherchait des conseils car il ne savait pas quoi répondre à cette dernière quand elle lui demandait si elle pouvait plaire ainsi aux garçons de son âge.

J'imagine la scène et les ravages que ça a pu causer à la confiance en elle de cette fille. Bien sûr qu'elle peut plaire aux garçons. Au-delà du fait que le plus important est qu'elle se sente bien avec elle-même dans les habits qu'elle porte, si elle se sent belle, il y a de fortes chances que des garçons la trouvent belle aussi. (Rappelons en passant que les garçons ne sont pas attirés uniquement par les filles coquettes qui portent des robes à fleurs.)

L'expression de genre n'a rien à voir avec l'identité de genre

Comme l'explique un comité de pédiatres lié à la Société canadienne de pédiatrie, les parents jouent un rôle essentiel dans la quête d'identité de leur fille. Cette quête commence dès l'âge de 2 ans, lorsque les enfants saisissent les différences qu'il peut y avoir entre les garçons et les filles et qu'ils commencent à s'identifier à l'un ou à l'autre –en sachant que ce genre «ne correspond pas nécessairement au sexe assigné à la naissance», précisent les médecins.

«L'identité de genre de certains enfants demeure stable tout au long de leur vie, mais d'autres peuvent alterner entre l'identité de “garçon” ou de “fille”, ou même s'assigner d'autres identités de genre à divers moments (parfois même dans une seule journée). Ceci est normal et sain», peut-on lire un peu plus loin sur le site.

À l'âge de 8 ans et plus, si la plupart des enfants ont une identité de genre qui correspond au sexe assigné à la naissance, la pré-adolescence et l'adolescence peuvent de nouveau tout chambouler. Les pédiatres insistent: «Puisque l'identité de genre de certains enfants peut changer, notamment vers la puberté, les familles sont encouragées à n'écarter aucune possibilité pour leur enfant.»

Enfin, il est très important de faire la différence entre «identité de genre» et «expression de genre». L'enfant peut exprimer son genre de manière très claire en affirmant par exemple «je suis une fille», tout comme il peut aussi le faire à travers sa tenue vestimentaire et sa coupe de cheveux, le choix de ses jouets et de ses activités, ses relations sociales, ses surnoms…

En revanche, l'expression de genre ne permet en rien de déterminer l'identité de genre. Une jeune fille peut très bien refuser de porter des robes et des talons, avoir les cheveux coupés courts, pratiquer un sport de combat, avoir plus d'amis garçons que d'amies filles, aimer se faire appeler par un nom de garçon et s'identifier (profondément) au genre féminin.

Stéréotype de la lesbienne

Dans les nombreux témoignages que j'ai reçus, beaucoup de femmes ne voyaient pas le problème d'adopter, plus jeunes, certains codes dits «masculins». Pour elles, ce n'était même pas un sujet. Ce sont les personnes autour d'elles (les adultes, leurs camarades de classe, la société en général) qui les ont catégorisées «garçon manqué» et qui ont sous-entendu que quelque chose clochait dans leur attitude.

Dominique m'a raconté comment ça s'est passé pour elle: «La période de l'adolescence fut un cauchemar. Quand vous avez 15 ans et que personne ne vous parle parce que vous ne vous comportez pas normalement comme une “fille”, c'est infernal à vivre. De “garçon manqué”, j'étais passée à “gouine”. J'ai essayé une ou deux fois de m'habiller avec une jupe et des chaussures féminines, mais j'étais très mal à l'aise, j'avais l'impression que tout le monde se moquait de moi. J'ai donc vite remis mon jean, mon sweat et mes baskets.»

C'est un autre stéréotype qui a la dent dure: une fille qui s'habillerait de manière masculine serait forcément lesbienne. Or, de la même manière que la façon d'exprimer un genre n'a rien à voir avec l'identification, elle n'a rien à voir non plus avec l'identité sexuelle. La seule personne en mesure de savoir son orientation sexuelle, c'est soi-même. «Vers 15 ans, j'avais l'impression d'être un extraterrestre, m'a confié Leslie, 27 ans. J'avais un gros questionnement identitaire et le fait de souffrir de ma "masculinité” m'a empêchée de me découvrir sexuellement. Je n'ai pu découvrir ma sexualité que bien plus tard, une fois que je me suis défaite de ce carcan de féminité qu'on impose aux femmes.»

Des millions de filles «remodelées»

Jack Halberstam, spécialiste en études de genre (gender studies), parle du pénible passage à l'adolescence pour les filles dans son livre Female Masculinity: «Le “tomboyish” chez les adolescentes présente un problème et a tendance à être soumis aux efforts de réorientation les plus sévères. On pourrait dire qu'être un “garçon manqué” est toléré tant que l'enfant reste prépubère; dès que la puberté commence, cependant, tout le poids de la conformité de genre tombe sur la fille. C'est dans ce contexte que les instincts de “garçon manqué” de millions de filles sont remodelés selon les codes conformes à la féminité

Comme beaucoup de filles, l'entrée au lycée a été synonyme chez moi de grands changements. Je me suis mise à m'habiller et à adopter des attitudes très féminines, mais pas pour les bonnes raisons: je le faisais parce que j'avais le sentiment que c'est ce qu'on attendait de moi en tant que fille.

Pour Elisabeth, les choses se sont même compliquées à l'entrée au collège: «Le rejet dont j'ai été victime en classe a fini par réveiller en moi, justement, un rejet de la norme. On me traitait de “garçon manqué”, j'allais donc devenir totalement un garçon, me disais-je. De fait, je suis restée à l'écart et je ne garde pas un bon souvenir de cette période. Les choses ont commencé à s'améliorer à partir du lycée, où j'ai fait la rencontre de personnes qui me ressemblaient un peu plus et où j'ai commencé à redécouvrir, petit à petit, ma féminité.»

«À 50 ans, mon rapport à la féminité est quasi inexistant»
Dominique

Il m'a aussi fallu un certain temps avant de réussir à finalement (re)construire ma propre vision de la féminité. Encore aujourd'hui, à 30 ans, je sais que ce travail est loin d'être fini. Et pour d'autres femmes, la blessure peut être plus profonde. «Aujourd'hui j'ai 50 ans et mon rapport à la féminité est quasi inexistant, m'a confié Dominique. Je suis toujours aussi mal à l'aise avec mon corps et je le cache au maximum. J'entends encore, parfois, des réflexions désagréables sur mon passage. Mais aujourd'hui, même si je les entends, elles ne me touchent plus comme lorsque j'étais enfant ou adolescente. Quelque part c'est une force vis-à-vis des autres, mais au plus profond de moi, c'est une souffrance. J'ai l'impression d'être passée à côté de ma vie de fille et de femme.»

Ni «vraie fille» ni «garçon manqué»

Sous l'essor du féminisme, les choses tendent à changer. Même s'il reste du travail, une multitude de livres, de bandes dessinées, de séries, de films et d'artistes féminines défendent une vision de la féminité décomplexée et plus ouverte, permettant aux jeunes et aux plus âgées de s'y retrouver.

Pour Clémence, la révélation a eu lieu après avoir lu La charge émotionnelle d'EmmaClit. «Je me suis rendue compte que j'étais exploitée justement pour ça, être un “garçon manqué”. Déjà au boulot: “Elle ne crée pas de conflits 'féminins' et travaille bien avec les hommes? Mettons-la à la tête d'un groupe de recherche, mais ne la payons pas plus car elle est une femme.” Et ensuite avec mon conjoint: “Elle ne râle pas comme les autres filles quand on se comporte en gamin? Continuons sur cette lancée.” On attendait de moi que je me charge des tâches dites “féminines” tout en restant “un bon pote”. Quand j'ai quitté mon mari, il m'a dit que je faisais ma princesse, que j'étais “pire qu'une fille”. Ça m'a libérée!»

Passer trente-sept ans de sa vie à croire qu'elle était un «garçon manqué» a été «une expérience trop longue, difficile mais surtout stupide». «J'ai compris que je suis tout simplement un être humain complexe, comme tout le monde. Qu'être une “vraie fille” ou un “garçon manqué” ça sert d'excuse à faire rentrer quelqu'un dans un moule. Moi, ça y est, je suis sortie de tout ça, je me sens enfin libre.»

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