Culture

L'épopée «Bandits à Orgosolo» et la fresque «Les Travaux et les Jours», aux franges du documentaire

Temps de lecture : 4 min

Le film de Vittorio De Seta en Sardaigne et celui d'Anders Edström et C.W. Winter au Japon sont deux œuvres hors norme, deux expériences de cinéma romanesques et poétiques à partir d'une approche documentaire à la fois revendiquée et remise en jeu.

Michele (Michele Cossu), berger acculé à l'illégalité par l'injustice. | Carlotta
Michele (Michele Cossu), berger acculé à l'illégalité par l'injustice. | Carlotta

Bandits à Orgosolo, somptueusement restauré, accompagne un berger traqué par la police dans les montagnes de Sardaigne à la suite d'une erreur judiciaire.

Vittorio De Seta, qui avait tourné deux courts-métrages documentaires dans cette communauté pastorale, joue simultanément du réalisme des lieux, des comportements d'interprètes non professionnels dont l'existence ressemble à celle des personnages, et d'une tension dramatique intense.

La longue pérégrination du berger Michele, accompagné de son petit frère et de son troupeau, est une sorte d'odyssée désespérée, magnifiée par l'image en noir et blanc, les paysages d'une âpreté mythologique, l'attention aux lumières et aux ombres, aux frémissements des regards humains, à la présence des animaux et des plantes, des roches et des nuages.

Porté par ce souffle épique, Bandits à Orgosolo, sacré meilleur premier film au Festival de Venise 1961 avant de disparaître des écrans et des mémoires, est tout aussi impressionnant et émouvant dans les scènes situées au village, par l'intensité de ce qui circule d'affection, de peur, de haine, de désir, de révolte et de violence entre ses protagonistes.

Héritier direct mais inventif du néoréalisme italien de l'après-guerre, De Seta (qui est aussi le caméraman de son film) observe avec la même empathie les visages, les mains au travail, le vol d'un oiseau de proie, la hiérarchie brutale y compris parmi les pauvres, que matérialise ici un escalier, là un mur de pierres sèches.

L'accès à cette merveille advient alors qu'on a commencé à redécouvrir l'œuvre considérable de ce cinéaste, grâce à la résurrection en 2019 de son grand film consacré à la vie d'une école et d'une banlieue de Rome Diario di un maestro («Journal d'un maître d'école»), à la suite du travail remarquable (livre de Federico Rossin et DVD) des éditions de l'Arachnéen.

L'improbable hospitalité de «Les Travaux et les Jours»

Les Travaux et les Jours est une fresque de huit heures en cinq chapitres organisés en trois parties: chapitres 1 et 2 (3h33), chapitre 3 (2h10) et chapitres 4 et 5 (2h28). C'est un film tourné au Japon par un photographe né en Suède et un réalisateur né en Californie. C'est une fiction qui a toutes les apparences d'un documentaire. Il raconte cinq saisons successives dans la vie d'une paysanne de la région de Kyoto, nommée Tayoko Shiojiri.

Projet singulier, donc, expérience inhabituelle assurément, c'est pour qui s'y essaiera un immense, un extraordinaire cadeau.

Pourtant, il ne va rien arriver d'extraordinaire dans Les Travaux et les Jours. Et dès lors tout, absolument tout devient extraordinaire: les travaux agricoles de la femme, son rapport à son mari récemment disparu, ses regrets de n'avoir pas vécu selon ses rêves de jeunesse, les repas et beuveries avec les voisins et amis.

Le soleil quand il fait beau et la neige quand il neige. Les plantes qui poussent, les gens à l'arrêt de bus près de la maison, les rituels de deuil, les activités ménagères.

Vous qui me lisez, vous ne me croyez pas, et c'est normal, puisque c'est incroyable. Mais c'est vrai.

À quoi cela tient-il? On pourrait dire (et cela ferait le lien avec la source néoréaliste du film de De Seta) qu'il s'agit d'une immense démonstration de ce principe que tout, absolument tout dans le monde où nous vivons peut être passionnant, bouleversant, amusant et mystérieux à condition de savoir le filmer. Et qu'assurément les deux signataires du film accomplissent cela.

Rituels et choix très précis

Cela passe par un nombre incalculable de choix très précis, quant à la distance, à la durée, à la lumière, aux sons –et parfois à la disjonction des images et des sons. Cela passe par des petits rituels (des poèmes, les noirs au début des chapitres, des objets du quotidien filmés pour eux-mêmes, comme des portraits).

Cela passe par la manière dont les réalisateurs assument pleinement leur présence et celle de leur caméra dans la vie quotidienne de celles et ceux qu'ils filment, sans en faire une affaire.

Et certainement par bien davantage de choix concrets, sur le tournage –et sans doute aussi hors tournage, grâce aux liens tissés entre ceux qui font le film, devant et derrière la caméra, et les autres, hors-champ. Eux aussi habitent le film, et y accueillent.

Comme chaque jour, madame Shiojiri au travail dans son champ. | Capricci

Cela passe par le montage, qui n'est pas du tout celui d'une chronique documentaire. Le déroulement du film n'est pas linéaire, des scènes sont forcément jouées ou rejouées, les réalisateurs ont aussi fait appel à des acteurs professionnels, reconnaissables par le public japonais –et l'un, Ryô Kase, également à l'étranger pour avoir joué chez Eastwood, Kiarostami et Scorsese.

La fin de vie du mari de madame Shiojiri (décédé juste avant le début du tournage) est figurée à l'écran avec un acteur dans le rôle du mari, et la veuve rejouant ce moment d'autant plus pénible qu'elle ne s'entendait plus avec lui. Le partage entre fiction et documentaire est aussi incertain que finalement sans importance; la vérité, elle, est irréfutable.

Par touches, dessiner un cosmos

En voix off, la femme que nous mettrons longtemps à bien voir, elle qui est filmée souvent de loin, ou de biais, ou dans la pénombre, lit des fragments de son journal, petits faits du quotidien qui, par touches, dessinent un cosmos.

Et dès lors, le titre repris d'un antique poème, qui est la fois modeste traité d'agriculture et grand récit définissant la place des dieux et le destin des hommes, n'a rien de déplacé.

Avec les voisins, soirée de plaisanteries et de libations, d'amitiés et de tensions. | Capricci

Tout cela participe d'une approche qui non seulement ne cherche pas les temps forts, mais exclut ce qu'on nomme les «climax» et autres «cliffhangers», ces termes (évidemment en anglais) du jargon des stratégies d'un spectacle reposant sur la prise de pouvoir émotionnelle sur le spectateur.

Alors qu'ici au contraire, tout concourt à une sorte d'invite dans un espace-temps qui, pour être fort différent de celui où vivent la plupart des spectateurs du film, leur offre un espace accueillant, incroyablement peuplé.

Un critère peu employé à propos d'un film et pourtant très significatif serait son degré d'hospitalité. Les Travaux et les Jours est un film extraordinairement hospitalier.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Bandits à Orgosolo

de Vittorio De Seta

avec des bergers sardes

Séances

Durée: 1h37

Sortie: 22 juin 2022

Les Travaux et les Jours

d'Anders Edström et C.W. Winter

avec Tayoko Shiojiri, Hiroharu Shikata, Ryo Kase, Kahoru Iwahana, Maï Edström

Séances

Durée: 8h11

Sortie: 22 juin 2022

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