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Si l'on peut boire du bon vin aujourd'hui, c'est aussi grâce aux Anglais

Temps de lecture : 8 min

Cette semaine, l'Angleterre fête comme tous les ans l'English Wine Week. Une occasion de se plonger dans sa relation au vin à travers les âges.

En 1964, l'Angleterre ne produisait que 1.500 bouteilles par an. | Hermes Rivera via Unsplash
En 1964, l'Angleterre ne produisait que 1.500 bouteilles par an. | Hermes Rivera via Unsplash

Il en reste des mauvais, il y en a désormais de très bons. Tout le monde ne le sait pas encore mais le vin anglais est aujourd'hui en plein boom. En 2022, des événements comme l'English Wine Week célèbrent ce qui sonnait encore comme de la science-fiction au siècle dernier. Actuellement, 800 vignobles sont éparpillés à travers le Royaume-Uni. Logique climatique, la majeur partie d'entre eux se concentrent au sud-est, dans le Kent et le Sussex.

C'est également dans cette région verdoyante et (relativement) ensoleillée que se dresse le Plumpton College. Entourée de vignes, l'école où se baladent de jeunes gens aux t-shirts et cheveux longs a ouvert son département vinicole en 1998. Pour certains, la formation dispensée entre ces murs couverts de lierre a eu autant d'impact sur l'essor du vin anglais que le réchauffement climatique.

«Tous les chemins partant de l'industrie du vin anglais mènent à Plumpton, abonde Paul Harley, directeur de la filière wine business de l'établissement. Le diplôme sur deux ans a démarré en 2012 et offre depuis tout ce qu'il est possible d'enseigner, afin de dompter le climat de ce pays.» Polo marine, cheveux courts et Google Pixel Watch au poignet gauche, Harley est issu d'une famille du Berkshire qui n'a jamais été portée sur le vin. «Ils ne s'y connaissent pas et n'ont pas envie que ça change, sourit-il. Quand j'étais jeune, très peu de familles buvaient du vin, surtout du bon, mais c'est en train de changer.»

Selon Harley, le pays du fish and chips progresse lentement vers ce qu'il qualifie de «culture plus méditerranéenne». Les Britanniques aimeraient «cuisiner davantage» et achèteraient de plus en plus de vins de qualité. «Nous buvons moins, mais mieux, résume-t-il. En parallèle, le tourisme du vin en Angleterre est aussi en train de se developper.» Il est en effet possible de suivre une route des vins à travers le Sussex, comme en Champagne ou en Toscane.

«Entre le vomi et la pomme aigre»

Harley a 40 ans et est assez jeune pour que son premier verre de vin anglais constitue un bon souvenir. «C'était un bacchus du domaine Chapel Down. Il était léger, doté d'une forte acidité, avec des notes de groseille. Tous les classiques d'un bacchus, qui peut s'apparenter à un sauvignon blanc. Chapel Down est un des vins anglais les plus éminents.»

De 33 ans son aîné, Oz Clarke, auteur en 2018 d'un livre intitulé English Wine, a une histoire bien différente à raconter. «Dans les années 1960, ma mère m'a amené goûter un vin sur une petite colline au-dessus du vieux port de Sandwich, dans le Kent, narre-t-il. Il y avait beaucoup de vent et il pleuvait, les vignes poussaient dans tous les sens. J'ai goûté un vin assez acide, dont je ne pouvais discerner que de discrètes notes printanières. L'avenir était bien sombre.»

En 1964, l'Angleterre ne produisait que 1.500 bouteilles par an. Oz Clarke se fend encore d'une grimace douloureuse au souvenir de piquettes dont les arômes oscillaient «entre le vomi et la pomme aigre». Puis tout a changé. «Entre 1990 et 2010, la température en Champagne a grimpé de 2,6°C, racontait Clarke à Society en 2021. Au sud de l'Angleterre, il est censé faire 1,5°C plus froid qu'en Champagne et nos sols sont similaires. Cela signifie donc que l'on a désormais le climat idéal pour le vin effervescent.»

Entre 2012 et 2018, le nombre de bouteilles produites en Angleterre est passé de 1,3 à 15,6 millions. Signe d'un vent qui tourne, Pommery et Taittinger ont tous deux investis dans des terres anglaises. L'industrie vinicole locale est encore jeune et le climat trop capricieux pour stabiliser le nombre de bouteilles produites annuellement. Mais avoir leur propre vin ne peut que modifier le rapport des Anglais à un produit qu'ils ont historiquement toujours vu comme un breuvage étranger et synonyme de sophistication européenne.

Une histoire de monarques et de classes sociales

Durant l'Antiquité, les Romains furent les premiers à tenter de planter de la vigne importée d'Allemagne et de Champagne au sud-est de la Britannia. «Mais on pense que les vallées n'étaient pas assez inclinées pour recevoir la charge de soleil nécessaire», révèle Charles Ludington, professeur à l'Université de Caroline du Nord. En 2022, le vignoble fonctionnel le plus au nord du Royaume-Uni serait celui de Leventhorpe, dans le Yorkshire, à vingt-cinq minutes au sud-est de Leeds.

Si le Pays de Galles comptent dix-sept domaines vinicoles, le vin écossais n'a pas encore pris son envol. Quelques bouteilles ont été produites dans les Hebrides et il existe dans le Fife, au nord-est d'Édimbourg, un vin du nom de Chateau Largo, qui serait encore imbuvable. «Les premiers à vraiment faire pousser de la vigne sur ces îles étaient des moines, qui ont planté jusqu'au sud de l'Écosse à partir du dixième siècle, poursuit l'expert. Ils en avaient besoin pour la messe.»

Au Portugal, «il faisait beaucoup plus chaud et c'était difficile de contrôler la fermentation. Alors, ils ont ajouté de l'eau-de-vie. Le porto était né.»
Charles Ludington, professeur à l'Université de Caroline du Nord

La production vinicole a ensuite décliné durant le petit âge glaciaire –ce refroidissement climatique enclenché au début du XIVe siècle– avant d'être décapitée par Henri VIII, qui dissout les monastères après sa rupture avec le pape en 1534. L'essentiel du vin ingurgité dans son royaume était de toute façon importé de l'Europe continentale et notamment d'Aquitaine, plus facile d'accès que la Bourgogne enclavée. «En 1152, Henri II Plantagenêt avait épousé Éléonore d'Aquitaine, rembobine l'historien. Deux ans plus tard, il devint le roi Henri II et l'Aquitaine passa ainsi dans le giron du roi d'Angleterre. Elle y restera pendant 300 ans, une période durant laquelle ses sujets s'accoutumèrent au vin d'Aquitaine, qui était donc un vin anglais.»

En 1453, l'Angleterre perd ses terres viticoles en même temps que la guerre de Cent ans, mais continue de boire français. À la fin du XVIIe siècle, Colbert impose une taxe sur les tissus d'une Angleterre qui contre-attaque en taxant fortement le vin de France. «La taxe était la même, quelle que soit la qualité du vin, précise l'historien. Les producteurs de Bordeaux se sont donc dit que si le vin était cher, il valait mieux que cela vaille le coup. À partir de 1697, le Clairet, ce vin entre rouge et rosé qu'ils exportaient jusqu'alors, disparaît au profit d'un produit plus sombre et plus concentré, histoire que les riches Anglais en aient pour leur argent.»

Une boisson qui rime avec sophistication

En parallèle, les marchands anglais doivent trouver un vin accessible aux poches de la petite bourgeoisie et jettent leur dévolu sur le Portugal, où ils souhaitent développer l'équivalent des vins de Bordeaux. «Mais le raisin, le terroir, le climat, tout était différent. Il faisait beaucoup plus chaud et il était très difficile de contrôler la fermentation. Ça allait trop vite. Alors, pour contrôler la fermentation, ils ont ajouté de l'eau-de-vie. C'est comme ça que le porto est né.»

De 1689 à 1815, les conflits entre la France et la Grande-Bretagne s'enchaînent. Un sentiment francophobe pousse en Albion et boire du vin gaulois devient un signe de trahison. La petite bourgeoisie adopte le porto, mais les élites résistent, asseyant leur supériorité en buvant du vin français de haute qualité.

Le rapport des Anglais au vin a toujours été celui à un met étranger synonyme de sophistication. En 1689, Guillaume d'Orange, un Néerlandais, pousse le roi Jacques II hors du trône. Protestant, il transforme l'ADN de l'aristocratie anglaise, qu'il mélange à une classe de marchands. «La noblesse d'épée n'avait pas à établir son statut, reprend Ludington. Les nouveaux riches, eux, avaient besoin d'un symbole de leur grandeur. Avoir dans leurs caves des vins de plus de trente ans leur conférait des racines. Cela suggérait que leur famille n'était pas si nouvelle. Le nouveau riche justifiait sa grandeur à travers le vin.»

«Jusqu'alors, un vin devait être bu dans l'année. Désormais, le vin est fait pour vieillir.»
Charles Ludington, professeur à l'Université de Caroline du Nord

En 1755, alors que la guerre de Sept Ans fait rage, la Grande-Bretagne perd bataille sur bataille, au point que les dirigeants de l'armée et de la marine sont accusés de traîtrise. Ludington raconte: «Ils aimaient la danse, la musique, la langue, la dentelle, les parfums et les vins de France. On les a accusé d'être des traîtres efféminés. Comme les Français.» Pour calmer le peuple, les élites capitulent. Les hommes se mettent lentement au porto et les femmes au sherry. «Et comme les élites ne voulaient pas boire quelque chose de mauvais, le porto est devenu un produit plus fin.»

Jusqu'alors, les bouteilles de vin avaient une forme oscillant entre l'oignon et le melon. Dans les années 1770, se développent en Angleterre des bouteilles cylindriques. C'est une révolution: elles peuvent dès lors être stockées sur le côté, le bouchon peut rester humide et le vin peut continuer de vieillir en bouteille. Contenant beaucoup de tanin et d'alcool, le porto a besoin de temps pour s'affiner et bénéficie grandement de cette avancée. «Cette technique était aussi utilisée pour les autres vins, reprend Ludington. Jusqu'alors, un vin devait être bu dans l'année. Désormais, le vin est fait pour vieillir.»

Les producteurs de Bordeaux et de Bourgogne commencent à confectionner des vins censés se bonifier avec le temps. «Mais les Français n'aimaient pas ça, assure l'Américain, avec un sourire triomphant. Ils buvaient encore de la piquette. Le vin était un produit qu'on buvait tous les jours et qui n'avait pas à être délicat. Ces vins qui vieillissaient étaient faits pour le marché britannique. Les riches anglais le buvaient parce qu'il était un produit d'importation, ce qui lui conférait un statut plus élitiste. Avec le temps, le goût des Britanniques a finalement conquis les palais des élites françaises.»

L'impact de l'Europe et de l'Australie

Au XVIIIe siècle, les taxes rendent toutefois le vin français trop cher et la majorité des Britanniques consomment plus de porto et de sherry, boisons plus sucrées et surtout plus alcoolisées.

En 1861, le chancelier de l'échiquier William Gladstone perçoit ses concitoyens comme des ivrognes et décide de les civiliser. Pour parvenir à ses fins, il réduit les taxes sur le vin. Mais l'expérience fait pschitt. Les producteurs de gin, de whisky et de bière font pression sur les autorités pour qu'elles favorisent leur gnole et le vin disparaît des foies britanniques populaires jusqu'aux années 1660. «On a d'abord bu de la piquette espagnole avant de passer aux vins allemands sucrés», renseigne Oz Clarke. En 1973, le Royaume-Uni adhère à la Communauté économique européenne, les classes moins aisées se mettent à voyager et boivent des pichets de vinasse en terrasse.

«Le continent était à nouveau vu comme un endroit où la météo était meilleure, où les moeurs étaient moins engoncées, reprend Ludington. Le sentiment pro-européen augmente et le tourisme se développe. Les Britanniques voyagent et reviennent avec un goût pour le vin en tant que boisson quotidienne. À la place du sherry et du porto, ils se sont mis à boire de la piquette du Languedoc.» Dans les années 1980, les vignerons australiens achèvent le processus de transformation de la Grande-Bretagne en territoire consommateur de vin grâce à leurs vins fruités et leurs étiquettes écrites en anglais.

Depuis, la place qu'occupe le vin au pays des pubs ne cesse de croître. En 2021, une étude réalisée par YouGov révélait une donnée surprenante: le vin serait devenu la boisson alcoolisée favorite des Britanniques. En effet, 32% des sondés disaient préférer le vin alors que seuls 25% d'entre eux préféraient la bière.

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