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Comment la Russie reprend la main en Ukraine

Temps de lecture : 6 min

Après un démarrage catastrophique, l'armée de Poutine mène enfin le genre de combat pour lequel elle a été formée.

Un homme se tient devant un cratère de missile dans la cour de sa maison à Bakhmout (oblast de Dontesk), dans la région ukrainienne orientale du Donbass, le 22 mai 2022. | Aris Messinis / AFP
Un homme se tient devant un cratère de missile dans la cour de sa maison à Bakhmout (oblast de Dontesk), dans la région ukrainienne orientale du Donbass, le 22 mai 2022. | Aris Messinis / AFP

Après une série de défaites tactiques, l'armée russe est en train de faire quelques progrès dans sa campagne visant à capturer la région du Donbass, dans l'est de l'Ukraine, théâtre des combats les plus meurtriers de la guerre. Ses troupes se sont emparées de presque toute la partie nord de la région, l'oblast de Lougansk, et ont quasiment encerclé la ville de Sievierodonetsk. En face, les troupes ukrainiennes sont épuisées et déplorent entre 100 et 200 morts par jour. C'est tout aussi vrai pour les troupes russes, mais les Ukrainiens sont en passe d'être à court de munitions.

Voilà ce qui se passe en ce moment, près de quatre mois après le début de l'invasion, et ce parce que, pour la première fois, les Russes se livrent à la forme de guerre à laquelle ils ont été formés –un style de combat brutal dont la stratégie consiste à écraser l'ennemi sous des tapis de bombes, de missiles, d'artillerie et autres armes puissantes. Comme le dit Michael Kofman, directeur des études russes au Center for Naval Analyses, un groupe de recherches basé en Virginie, les guerres d'usure ont toujours été la spécialité de l'armée russe et maintenant qu'elle en mène une, elle a un avantage.

Si l'invasion de l'Ukraine par Vladimir Poutine a commencé de façon désastreuse, c'est en grande partie parce que c'était une première pour l'armée russe: une offensive ambitieuse le long de trois axes (depuis le nord, l'est et le sud du pays) impliquant des forces aériennes, maritimes et terrestres, avec pour objectif de soumettre Kiev rapidement et d'installer un nouveau dirigeant plus docile vis-à-vis des politiques de Moscou.

Manque d'expérience et d'initiative

Il y a trois causes à ce désastre. Tout d'abord, les Ukrainiens se sont battus plus vaillamment que prévu. Ensuite, ils l'ont fait en bénéficiant d'un soutien de la part de l'Occident bien plus important que quiconque n'aurait pu s'y attendre en matière d'armement, de renseignement mais aussi d'un point de vue politique et économique. Enfin, et c'est ce qui est le plus pertinent dans ce contexte, cette stratégie a exposé et exacerbé les faiblesses les plus chroniques de l'armée russe.

L'armée de Poutine avait peu l'expérience d'opérations simultanées impliquant plusieurs branches des forces armées, or, sa campagne dépendait d'assauts coordonnés. Sa logistique a toujours beaucoup laissé à désirer, or, une invasion demande de maintenir et de défendre des chaînes de ravitaillement extrêmement longues. Ses officiers subalternes n'ont jamais appris à prendre d'initiatives. En cas de problème ils ne savent donc pas comment s'adapter. C'est une des raisons expliquant que douze généraux russes ont été tués dans cette guerre: on les a expédiés de toute urgence au front pour en prendre les commandes et une fois arrivés, ils sont devenus des cibles évidentes.

C'est ainsi que l'offensive a échoué. Les Ukrainiens ont tendu des embuscades aux caravanes de blindés russes, coupé leurs lignes de ravitaillement et laissé les forces russes sans nourriture, carburant, munitions ou commandement efficace.

Le vent tourne en faveur des Russes

Les Russes auraient-ils pu changer de tactique et accentuer leurs tirs d'artillerie au moment où ils tentaient de s'emparer de Kiev? Non. Premièrement, la plupart des combats ont eu lieu à portée réduite, l'artillerie aurait donc pu tuer autant de Russes que d'Ukrainiens –probablement davantage d'ailleurs, car les Russes avaient tendance à être à découvert.

Deuxièmement, les roquettes ont une portée de dizaines de kilomètres, pas de centaines ou de milliers: les Russes auraient dû les transporter jusque dans l'Ukraine profonde, et elles aussi auraient été détruites ou confisquées avec la nourriture, le carburant et les munitions. Au départ, le plan de bataille russe ne faisait qu'accentuer leurs faiblesses et ne laissait pas de place à leurs points forts.

Toutefois, depuis que les Russes se sont retirés de la zone autour de Kiev (pour l'instant en tout cas) et se sont déplacés vers l'est, le vent a tourné en leur faveur. Cela fait huit ans que la guerre pour le Donbass fait rage, et il y a bien longtemps que des lignes de démarcation ont été tracées entre la moitié ouest de la région, dominée par l'armée ukrainienne, et la moitié est, dominée par des milices séparatistes soutenues par la Russie.

Cela fait un mois à peu près que les troupes russes –certaines redéployées depuis d'autres régions d'Ukraine, d'autres expédiées depuis des bases militaires en Russie– viennent renforcer les positions des séparatistes. Parce qu'elles étaient plus proches du territoire russe, les lignes de ravitaillement sont bien plus courtes et donc moins vulnérables. Enfin, la plus grande partie du terrain est plate, les Ukrainiens ont donc plus de difficultés à s'y cacher et à tendre des embuscades.

L'espoir de faire une percée

Les deux camps se sont retranchés depuis longtemps dans des positions fortifiées. Les manœuvres sont compliquées par les pluies printanières qui ont rendu le sol boueux. Les soldats sont donc des cibles idéales pour les bombes, les missiles et les obus d'artillerie. Ici, les Russes ont l'avantage, car ils possèdent plus de bombes et d'obus, et leurs roquettes sont à plus longue portée: elles peuvent être lancées depuis des positions trop lointaines pour que les roquettes ukrainiennes puissent riposter.

Le président américain Joe Biden a récemment décidé d'envoyer en Ukraine des roquettes à plus longue portée, afin que les deux camps luttent à armes égales. Mais il va falloir un certain temps avant que les nouvelles armes n'arrivent sur le front (Lviv, dans l'ouest de l'Ukraine, est à environ 1.300 kilomètres du Donbass). Le président ukrainien Volodymyr Zelensky se plaint que Joe Biden envoie trop peu de roquettes, trop lentement, mais elles arrivent en plus grand nombre (et plus rapidement) que les Ukrainiens ne sont capables de les absorber dans leurs rangs et de se former pour les utiliser.

Aucun des deux camps ne fait
de grande percée dans cette guerre; aucun des deux camps n'a suffisamment de soldats pour le faire.

Dans ce type de guerre de tranchée, l'espoir est de faire une percée dans les lignes ennemies, de se précipiter dedans puis d'encercler les défenseurs par tous les côtés. Ce n'est pas encore arrivé. Mais les Russes, grâce à leur avantage, ont repoussé les Ukrainiens, et ainsi fait avancer constamment la ligne de front, tout en capturant toujours plus de territoire.

Cela ne veut pas dire que Poutine est en train de remporter la victoire, pas plus que le pilonnage des troupes russes ne signifiait que Volodymyr Zelensky était en train de gagner la guerre (même si certains ont essayé de soutenir le contraire). Pendant que les armes occidentales à plus longue portée s'acheminent vers la ligne de front, les Ukrainiens pourraient regagner une partie du terrain perdu ou forcer les Russes à se retirer ailleurs. Dans tous les cas, aucun des deux camps ne fait de grande percée dans cette guerre; aucun des deux camps n'a suffisamment de soldats pour le faire.

Si la Russie gagne, comment sera gouvernée l'Ukraine?

Mais imaginons que la Russie continue à gagner du terrain à ce rythme. Au-delà des considérations strictement militaires, que va-t-elle gagner? Des villes ukrainiennes entières, surtout dans le Donbass, autrefois le cœur industriel du pays, ont été rasées. Zelensky a récemment déclaré que Lyssytchansk, hier une cité prospère de 100.000 habitants, était une «ville morte». Qui paiera pour la reconstruction, surtout si la région, et à plus forte raison toute l'Ukraine, finit sous la férule de Moscou?

Et puis, il y a autre chose. Fin février, juste après l'invasion russe, beaucoup ont pensé que Kiev tomberait, mais qu'un nouveau régime fantoche serait incapable de gouverner, parce que les soldats ukrainiens et des brigades de résistants organiseraient une insurrection –qu'au mieux, Poutine serait coincé en Ukraine et condamné à combattre des rebelles pendant des années. Certains ont prédit qu'à l'image de l'Union soviétique dont l'effondrement fut en partie dû à son échec en Afghanistan, la Russie de Poutine s'effondrerait à cause de son échec en Ukraine.

La surprise a été que l'armée ukrainienne ait repoussé l'envahisseur russe. Elle va peut-être continuer, pendant un temps. Mais même si l'armée russe est vainqueur sur le champ de bataille, comment les laquais de Moscou feront-ils pour gouverner l'Ukraine? À l'exception de ceux du Donbass et de la Crimée, les Ukrainiens sont depuis longtemps hostiles à l'autorité de la Russie –hostilité qui s'est intensifiée depuis l'incessante pluie de bombes et d'obus qu'ils reçoivent. Même dans une grande partie de l'est de l'Ukraine, l'affection ou la tolérance envers Moscou a beaucoup diminué.

La victoire sinon rien

La guerre va probablement se prolonger tant que les armes continueront d'arriver. Loin de modifier leur discours afin de permettre une négociation, les deux camps se sont durcis.

Poutine –qui a justifié son invasion par la nécessité de mettre un terme à l'expansion de l'OTAN vers l'Est, ou de faire cesser le soi-disant «génocide» mené par l'Ukraine au Donbass, ou de «dénazifier» le gouvernement de Kiev– se compare désormais à Pierre le Grand, engagé dans la mission sacrée de reconquérir les territoires perdus de l'empire russe. Zelensky, qui il n'y a pas si longtemps a fait une tentative de compromis en disant qu'il n'était pas obligé de rejoindre l'OTAN après tout, jure désormais de ne pas céder un seul kilomètre du territoire ukrainien.

Selon chacun des deux camps, la seule issue possible est la victoire. Mais pour l'instant, ils sont tous deux en train de perdre.

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