Égalités / Culture

À plus de 50 ans, elles ont décidé de compter dans le cinéma

Temps de lecture : 8 min

En France, une femme majeure sur deux a 50 ans ou plus. Pourtant, cette classe d'âge ne concerne que 9% des rôles dans les films français réalisés en 2020. Pour contrer cette invisibilité, des femmes ont décidé de faire bouger les lignes. Moteur, action.

Les actrices Adèle Haenel, Valeria Golino, Noémie Merlant, Luana Bajrami, ainsi que la productrice Bénédicte Couvreur et la réalisatrice Céline Sciamma quittent le Palais des festivals, lors de la 72e édition du Festival de Cannes, le 19 mai 2019. | Antonin Thuillier / AFP
Les actrices Adèle Haenel, Valeria Golino, Noémie Merlant, Luana Bajrami, ainsi que la productrice Bénédicte Couvreur et la réalisatrice Céline Sciamma quittent le Palais des festivals, lors de la 72e édition du Festival de Cannes, le 19 mai 2019. | Antonin Thuillier / AFP

Catherine Piffaretti se souviendra longtemps de ses 50 ans. La semaine de son anniversaire, la comédienne a reçu une proposition de casting pour la publicité d'un appareil auditif, dont l'annonce mentionnait bien que l'actrice recherchée devait être une quinquagénaire.

Quand le jeune directeur de casting l'a vue, il lui a demandé si elle s'était trompée de salle. Du tac au tac, Catherine Piffaretti lui a répondu: «Vous attendiez une femme ridée mais très finement, avec de longs cheveux blancs, habillée en violet?» Timide hochement de tête. «Alors vous recherchez une femme de 75 ans, car une femme de 50 ans, c'est ça», lança-t-elle en se désignant. La comédienne en a tiré une conclusion, qu'elle aime à répéter. «Quand je suis sortie de cette audition, j'ai compris une chose: “Qui n'est pas représenté n'existe pas.”»

Alors que près d'une femme française majeure sur deux a plus de 50 ans, elles sont majoritairement absentes des écrans qui façonnent notre société. Une invisibilité particulièrement criante dans le milieu du cinéma, comme en atteste l'Association des actrices et acteurs de France associés (AAFA), qui a créé en 2015 une commission nommée «Tunnel de la comédienne de 50 ans», portée par l'actrice Marina Tomé. Selon un décompte réalisé par l'association, seuls 9% des rôles du cinéma français étaient attribués à des femmes de 50 ans et plus en 2020. Et ce, alors que le grand écran est sociétal et politique, comme le montre encore la 75e édition du Festival de Cannes.

Des images d'antan

«On se traîne des représentations issues d'un autre siècle», déplore Catherine Piffaretti, également coréférente de la commission «Tunnel de la comédienne de 50 ans». Elle se remémore les paroles de l'anthropologue Françoise Héritier à propos de deux gravures d'Épinal représentant les âges de la vie: sur l'une, l'homme de 50 ans est seul et rayonnant; sur l'autre, la femme, peu importe sa tranche d'âge, ne goûte jamais la solitude et est généralement accompagnée d'un personnage masculin (poupées, mari, enfant, petit-fils, arrière-petit-fils). La légende de la gravure représentant les âges de la femme indiquait: «À 50 ans, elle s'arrête; au petit-fils, elle fait fête.» «On en est toujours là, la femme s'arrête encore. Les images d'Épinal d'aujourd'hui, c'est le cinéma», déplore Catherine Piffaretti.

Au cinéma, le déclin des propositions commence même dès la quarantaine. Et la bascule intervient à 50 ans, comme le montre une étude du Collectif 50/50 sur les films français sortis en 2019. Avant 50 ans, la part des rôles endossés par des femmes s'établit à 42%; entre 50 et 64 ans, elle chute à 26%. Fait notable, cependant: Virginie Efira, actrice de 45 ans et membre du collectif, n'est autre que la maîtresse de cérémonie du Festival de Cannes 2022.

Pour Catherine Piffaretti, si la bascule intervient à 50 ans, c'est parce qu'il s'agit de l'âge moyen de la ménopause, celui, donc, auquel les femmes cessent d'être reproductives. «Continuer de ne pas nous représenter, c'est nous dire: “Vous n'êtes utiles que dans votre rôle sexuel et désirable”», ajoute-t-elle. Un rejet qualifié de «ménopause sociale» par Mélissa-Asli Petit, docteure en sociologie à la tête de Mixing Générations, un bureau d'études sur le vieillissement.

Un phénomène soumis à une omerta, selon Catherine Piffaretti: «Personne ne voyait la disparition des actrices qui vieillissent. Il fallait mourir en fermant sa gueule, sinon c'était préjudiciable à notre carrière», regrette-t-elle avant d'expliquer pourquoi les comédiennes se sont emparées du sujet: «Nous voulions prouver que notre disparition n'était pas une illusion, une vue de l'esprit, mais une réalité systémique.» L'enjeu était surtout de faire taire l'argument, souvent utilisé, des contre-exemples: «Ce n'est pas parce que vous pouvez citer dix noms que ça n'existe pas. Les vedettes à l'écran sont l'arbre qui cache la forêt», insiste, lasse, Sophie Deschamps, du haut de ses quarante-trois ans de carrière en tant que scénariste.

Les femmes costumières,
les hommes à la prise de vue

Car pour une Fanny Ardant (73 ans), une Isabelle Huppert (69 ans), une Sophie Marceau (55 ans) ou une Karin Viard (56 ans), souvent mentionnées, combien ont dû lâcher l'affaire? À entendre les militantes, le mécanisme qui invisibilise les femmes de plus de 50 ans est bien rodé: dès qu'un rôle est d'importance moyenne, «quelqu'un qui a un nom est privilégié», témoigne encore Sophie Deschamps, scénariste mais également ancienne présidente du conseil d'administration de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD). Quant aux petits rôles, ils restent souvent peu pensés et peu féminisés, «et personne ne les épluche».

«Si nous disparaissons des images, nous disparaissons de l'inconscient collectif. C'est une double violence, âgiste et sexiste.»
Catherine Piffaretti, actrice, coréférente de la commission
«Tunnel de la comédienne de 50 ans»

Un film étant un produit collectif, la réflexion sur les représentations doit pourtant s'opérer tôt dans le processus créatif. Afin d'assurer leur visibilité, la présence des femmes dans les métiers du cinéma constitue donc, pour la scénariste, un prérequis: «Si on avait une égalité des chances au départ pour faire des carrières au cinéma et à la télévision, il y aurait une meilleure égalité de points de vue. C'est ça qu'il faut corriger d'urgence.» Selon des études du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), les femmes occupent plutôt des postes de scripte, de costumière ou d'habilleuse, de coiffeuse et de maquilleuse, quand les hommes se chargent de la réalisation, de la prise de son ou de vue.

Ces travaux, ainsi que la libération de la parole née à partir des mouvements #MeToo et #Balancetonporc, ont donné de l'élan à des initiatives pour lutter contre le sexisme dans le milieu cinématographique. De quoi impulser un changement dans les représentations qui, selon Catherine Piffaretti, concerne toute la société: «Le combat de l'invisibilisation n'est pas seulement un combat pour les actrices et pour les femmes de plus de 50 ans, mais aussi pour les jeunes femmes, soutient-elle avec vigueur. Si nous disparaissons des images, nous disparaissons de l'inconscient collectif. C'est une double violence, âgiste et sexiste

Couvrez ces corps que je
ne saurais voir

La mise au rebut des femmes de plus de 50 ans va en effet de pair avec une jeunesse brandie comme éternel curseur de beauté. Dans ce jeunisme ambiant, les marques de vieillesse doivent être atténuées, cachées, transformées, et les femmes qui y parviennent –volontairement ou à contre-cœur– le savent assez vite. «J'entends souvent cette phrase, que je devrais prendre comme un compliment: “Tu ne les fais pas”. Je fais mon âge, j'ai mon âge, mais dans la tête des gens je n'ai pas la gueule des 57 ans», s'exaspère Catherine Piffaretti.

Un phénomène particulièrement visible dans les métiers où le capital beauté sous-tend l'employabilité. «La société dit aux femmes qu'on ne les regarde que quand elles sont jeunes et belles», analyse Thierry Delcourt, psychiatre spécialisé dans l'art. Les actrices sont ainsi poussées à correspondre à l'idée que l'on peut se faire d'une femme séduisante pour continuer travailler: «Si vous n'êtes plus considérée comme une fille qui peut se mettre à poil ou se baigner en deux-pièces, vous allez devoir vous battre pour rester dans la course des rôles intéressants», témoigne la scénariste Sophie Deschamps.

Pas étonnant, dès lors, que mentir sur son âge lors de castings soit monnaie courante. Nouvel exemple: la dernière déconvenue de l'actrice française Agnès Château, qui a notamment joué dans la série Plus belle la vie: «Il y a quinze minutes, j'ai eu une réponse négative pour un rôle parce que je n'étais pas assez vieille. Le personnage avait 70 ans. J'en ai 68, mais je faisais trop jeune. Il fallait être marquée», raconte-t-elle au téléphone.

C'est pourquoi la scénariste Sophie Deschamps, impliquée en faveur de la représentation des femmes de plus de 50 ans, met un point d'honneur à faire concorder l'âge réel et l'âge du rôle: «Les gens ont leur âge. Quand je marque 50 ans, c'est 50 ans. Il faut quitter les années Molière en acceptant que les actrices aient l'âge du rôle et en arrêtant de rajeunir les femmes qui jouent un personnage de pouvoir.» Ou un rôle d'amante, comme dans le film Eiffel, sorti en 2021.

Vieille bique ou mamie gâteaux?

Mais le penchant inverse, c'est d'être mise dans le panier «grand-mère». La sociologue Mélissa-Asli Petit reconnaît en effet une tendance à «considérer les plus de 50 ans comme un groupe homogène, comme s'ils étaient tous très vieux et en perte d'autonomie». En témoignent les rôles clichés qui figent les représentations existantes, cités par Catherine Piffaretti: «La vieille bique sèche, la mamie gâteaux et la cougar.» Des images en creux que tentent de faire évoluer les femmes de plus de 50 ans, pour se délester des clichés qui leur font perdre leur vitalité à l'écran.

«Est-ce qu'on nous propose une réalité de femmes qui disent “tu vois, je peux”?», questionne Mélissa Asli-Petit. «Il faut arrêter de faire des femmes au foyer. Nous ne sommes ni des mamies confitures ni des folles qui parlent à leurs casseroles. Une femme ne parle pas à ses casseroles. Elle a des amis, une vie, un travail», s'insurge la scénariste Sophie Deschamps. C'est ce qu'a voulu montrer la série Grace et Frankie, diffusée sur Netflix depuis 2015, qui prend le contrepied de ces stéréotypes en racontant la vie de deux femmes de 70 ans.

D'après la chercheuse en storytelling Monika Siejka, ce type d'histoire innovante se déploie plus facilement dans les séries grâce à la diversité des communautés présentes sur les plateformes de streaming, «qui y ont trouvé un domaine de représentation et d'expression plus vaste». Les films, eux aussi, sont de plus en plus concernés par ce phénomène, à l'instar de Rose, avec Françoise Fabian dans le personnage d'une veuve de 78 ans qui redécouvre sa sexualité.

Si des initiatives personnelles sont apparues dans le milieu professionnel et les associations, reste à convaincre tous les métiers de la création et les institutions, comme le rappelle Catherine Piffaretti. «L'AAFA les a tous interrogés: réalisateurs, scénaristes, producteurs, directeurs de casting. Il faut maintenant pouvoir bosser avec eux. Sans cela, les mentalités changeront dans cinquante ans. On n'a pas le temps d'attendre», s'indigne-t-elle, la voix posée mais déterminée à faire bouger les lignes, et ce en partenariat avec les divers acteurs du milieu du cinéma.

Récemment, à l'issue d'une réunion avec le CNC, sa commission a justement obtenu une avancée: que le focus sur les actrices, réalisé une seule fois en 2020 pour étudier la place des femmes dans l'industrie cinématographique, soit pérennisé. Il sera désormais publié tous les deux ans, avec une prochaine échéance fixée à fin 2022. Un groupe de travail sera également mis en place conjointement avec le CNC et le ministère de la Culture. L'objectif, selon Catherine Piffaretti: «Voir ensemble comment nous pouvons faire évoluer les représentations.»

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