Culture

Pourquoi j'ai détesté «Nouvelle École», le nouveau télé-crochet rap de Netflix

Temps de lecture : 6 min

Si ce programme peut faire éclore quelques talents du rap, ses recettes sont éculées et bien loin de faire honneur à cette musique.

«Nouvelle École», c'est un gloubi-boulga ultra cheap ingurgitant la «Nouvelle Star», «The Voice» et «Popstars», version rap. | Capture d'écran Netflix France via YouTube
«Nouvelle École», c'est un gloubi-boulga ultra cheap ingurgitant la «Nouvelle Star», «The Voice» et «Popstars», version rap. | Capture d'écran Netflix France via YouTube

Le principe peut paraître novateur, il est pourtant vieux comme le monde. Ou plutôt comme l'industrie musicale. Depuis bientôt cent ans, le secteur organise des compétitions entre chanteurs et chanteuses recevant notes et appréciations d'un jury ou du public, dans le but de trouver l'élu, celui qui aura le potentiel pour faire son trou dans ce milieu concurrentiel. La chance d'une vie, le point de départ d'une carrière lucrative, voilà ce qui est promis.

De par son aspect disciplinaire, de par sa culture de la confrontation, de par l'histoire des battles et des crews, le rap n'a jamais échappé au phénomène. Logique. Dès 1984, l'émission «H.I.P. H.O.P.», présentée par Sidney et diffusée sur TF1 durant un an, a enfanté d'une génération entière de rappeurs, graffeurs et breakdancers, fait naître des vocations dans les six coins de l'Hexagone, tout en mettant en compétition les différentes écuries de chaque ville.

Dans les années 2000, Skyrock permettait aux auditeurs de voter pour des rappeurs dans un concours radio, même s'il se murmure franchement que le contrat et donc la victoire du gagnant, en l'occurrence La Fouine, étaient signés depuis belle lurette. Alors, Netflix qui crée un télé-crochet rap en mettant de jeunes rappeurs et rappeuses en concurrence? Rien de bien nouveau ou de «révolutionnaire» contrairement à ce qu'en dit Libération.

Une réalisation honteuse

Plaques tournantes de l'émission, voici donc trois poids lourds du game, chacun représentant une place forte du rap francophone, qui «retournent leur ville» pour «trouver la pépite»: SCH pour Marseille, Shay pour Bruxelles (et la Belgique au sens large) et Niska pour Paris et sa région. Devant les caméras, ils jugent des rappeurs et rappeuses âgés de 18 à 30 ans et, étape par étape, éliminent celles et ceux qu'ils n'estiment pas être à la hauteur de leurs espérances.

Alors, que les choses soient claires: «Nouvelle École», c'est un gloubi-boulga ultra cheap ingurgitant la «Nouvelle Star», «The Voice» et «Popstars», version rap. Un truc produit à la va-vite, réalisé avec les cheveux, loin, très loin de faire honneur au statut dont jouit le rap français dans le cœur du public et, plus surprenant, dans les portefeuilles des maisons de disques.

Certes, il y a des surprises musicales et, une fois qu'on est rentré dedans, on s'habitue à l'eau glaciale, on y reviendra. Mais que la plus grande plateforme de streaming vidéo au monde, capable de fournir des blockbusters à la chaîne, des programmes novateurs, puisse livrer un produit fini visuellement si désastreux est incompréhensible. À côté de la version américaine à succès, «Rhythm + Flow», dont elle est l'adaptation française, ça pique, ça pouffe. Mais bon, visiblement, pour la boîte de production Black Dynamite, l'important n'est pas là.

Non, l'important, c'est les 100.000 balles. C'est tout. Voilà la seule et unique carotte jetée aux vingt-quatre candidats en plus de la visibilité offerte par le programme. Et des conseils. Il y a sûrement autre chose de prévu dans le panier garni, mais au bout des quatre épisodes déjà parus (sur huit prévus), le téléspectateur n'en sait rien.

Qu'importe, voici nos trois poids lourds arpentant leurs villes respectives à la recherche de la fameuse «pépite». Netflix a eu le souci de recontextualiser –un peu– la place du rap en France et dans ces places fortes. Les profils artistiques des candidats sont variés, de parfaits inconnus se mêlant à quelques noms résonnant déjà dans le milieu tels que BEN plg, B.B. Jacques, Houssbad, Leys ou encore la Suissesse KT Gorique. Car si Marseille, Paris et la Belgique concentrent l'essentiel des forces vives, «Nouvelle École» a décidé de ratisser un peu plus large géographiquement.

La recherche de la «pépite»
qui ramènera de la thune

On ne refera pas ici le match. Pas question de critiquer les choix des jurés qui, par nature, sont subjectifs et donc sujets à débats. Surtout, il faut absolument avoir en tête cette notion de «pépite». Une pépite, c'est rare, c'est difficile à dénicher, ça se taille, ça se sculpte et surtout, ça ramène de la thune. L'idée, totalement assumée, n'est donc pas pour les jurés de trouver les meilleurs rappeurs et rappeuses à leurs yeux, mais bien l'artiste pouvant finir disque d'or.

Si «Nouvelle École» s'inspire grandement de «Popstars» ou de «The Voice», on peut aussi clairement y lire l'influence de l'élection de Miss France.

Alors, BEN plg, 30 ans, grand ch'ti du Nord qui monte des ateliers d'écriture et d'accès au rap pour les personnes en situation de handicap, deux excellents projets sortis en 2020 et 2021 mais restés encore trop confidentiels, zip, ça dégage. Il n'est pas une pépite, juste un excellent rappeur, tant pis pour lui. Mais bref, on avait dit qu'on ne parlerait pas des choix des jurys.

Culte de la détermination, mises en scène à suspense risibles, arguments parfois inexistants, artistes tout sauf prêts… Netflix adore les plantages en direct, on est servis. Vous vous souvenez de Jean-Pascal, de la «Star Academy», qui ne savait pas chanter mais qu'on gardait pour la belle histoire? Eh bien «Nouvelle École» a trouvé Myra, un Belge incapable de rapper sans bafouiller, mais qui a du cœur. Il faut toujours en ridiculiser un pour valoriser les autres.

«C'est pas ce qu'on recherche»

Les premières sélections effectuées, voici les survivants balancés sur la scène de La Place, centre culturel parisien dédié à la culture hip-hop. Un choix visuellement inadapté, mais on n'est plus à cela près sur le plan esthétique. Si «Nouvelle École» s'inspire grandement des concepts de «Popstars» ou de «The Voice», on peut aussi clairement y lire l'influence de l'élection de Miss France. Les rappeurs et rappeuses défilent dans des épreuves de freestyles, de cyphers, doivent chauffer un public informe qui a revêtu ses plus beaux bandanas pour faire gangster… On attend avec impatience l'épisode dans lequel les artistes devront rapper en bikini, affublés d'une écharpe portant le nom de leur ville.

Du célèbre concours de beauté, «Nouvelle École» partage également un sexisme aberrant. En même temps, lorsqu'on choisit Niska comme juré, comment pourrait-il en être autrement? Si les jeunes rappeuses ont une belle place parmi les candidats, si Leys et KT Gorique font partie des prétendants aux dernières places, les phrases et situations problématiques s'enchaînent. Florilège:

  • À propos de la rappeuse Soumeya et de ses textes engagés: «C'est pas ce qu'on recherche», assène Niska. Ah bon? Bah vous recherchez quoi alors? SCH, qui la juge «révolutionnaire», renchérit: «Si elle veut briller, à ce moment-là, je pense qu'il faut être beaucoup plus généraliste.» On vous laisse supposer ce que ces messieurs entendent par «généraliste» concernant les rappeuses.

  • À KT Gorique, qui vient de retourner la scène de La Place, SCH, enthousiaste, balance: «Euuuuuh je crois que tu vas donner du fil à retordre à ta concu' féminine ici.» Ce à quoi la rappeuse doit répondre: «Pas qu'à la concu' féminine.» On est en 2022, fais un effort, Julien.

  • Lorsque Niska doit sélectionner ou éliminer la talentueuse Leys, placée au milieu d'une meute de mecs en bas des blocs d'Évry, seule femme contre vingt hommes à l'écran: «Le seul truc, c'est que le rap féminin en France, c'est difficile.» Et? C'est un argument pour ne pas la prendre? On hésite, on hésite.

L'abattoir puis la boucherie

Le grand problème de «Nouvelle École» est le suivant: les équipes, jury compris, ont déjà en tête des standards commerciaux et cherchent quelqu'un qui y colle. C'est assumé.

Shay le dit d'ailleurs. À propos de Vink, rappeur «campagnard» originaire de la région bordelaise, pas franchement le meilleur de la bande, elle explique en substance qu'«on va se retrouver avec le campagnard comme vainqueur parce qu'il va jamais se rater sur scène. Et on n'a pas envie de ca.» Qu'on n'aime pas Vink, pourquoi pas. Mais s'il n'a aucune chance, pourquoi l'inviter à participer?

Alors oui, comme dans tous les programmes du genre, comme dans toutes les messes prime times de TF1, M6 et consorts, il y a des artistes qui ne manquent pas de talent et d'originalité. Encore heureux. Houssbad, Leys, B.B. Jacques, Elyon, Soumeya… Offrir de la visibilité à des rappeurs et rappeuses qui devraient, peut-être, en avoir plus, c'est l'argument phare de ce type d'émission, la bonne action implacable. Grands seigneurs…

La vérité, c'est qu'on les envoie quand même un peu à l'abattoir. Entre ceux qui ne sont même pas dignes d'apparaître à l'écran plus de dix secondes (la fin de l'épisode trois est une série d'élimination d'artistes apparemment inintéressants), ceux qui ne rentrent pas dans la bonne case, ceux qui ne sont absolument pas prêts (ils sont nombreux), on a quand même une petite boucherie qui frôle par moment l'humiliation.

Certes, dans le rap, il faut être paré, et gare à ceux qui ne le sont pas ou qui n'arrivent pas à tenir un public. La culture l'exige. Mais l'abattoir devant des millions de personnes en début de carrière? Vraiment? Bonne chance à Myra, Rayanr ou Naimless pour enchaîner après s'être vautrés en bonne et due forme. Mais Netflix s'en fout, semble adorer le ridicule. L'important, c'est de faire de la bonne télé, pas de la bonne musique.

Newsletters

Livre audio: un format pour apprendre, se divertir ou déconnecter au quotidien

Livre audio: un format pour apprendre, se divertir ou déconnecter au quotidien

Envie de vous mettre au format audio? Découvrez le catalogue exceptionnel et éclectique d’ouvrages sonores de l’application Audible.

«Mourir à Ibiza», inattendu conte d'étés

«Mourir à Ibiza», inattendu conte d'étés

Ce premier film de trois jeunes réalisateurs emprunte des chemins qui paraissaient prévisibles, et mène dans des directions aussi inattendues que réjouissantes.

Kanye West: Twitter, Hitler et le trouble bipolaire

Kanye West: Twitter, Hitler et le trouble bipolaire

Mois après mois, les propos polémiques du rappeur l'enfoncent dans la tourmente. Sa pathologie mentale peut-elle en être la cause?

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio