Monde

À Taïwan, vous pouvez être payé pour balancer les bêtises des autres

Temps de lecture : 6 min

De plus en plus de citoyens, armés de smartphones ou de caméras de petite taille, sont prêts à dénoncer leur prochain lorsque celui-ci commet une infraction, aussi bénigne soit-elle.

Des piétons traversent une rue de la ville de Nouveau Taipei le 15 mai 2021. | Sam Yeh / AFP
Des piétons traversent une rue de la ville de Nouveau Taipei le 15 mai 2021. | Sam Yeh / AFP

Attention à vous si vous vous promenez à Taïwan. Vous vous garez en double file, histoire d'aller faire une course urgente? Vous encourez le risque qu'un justicier de la rue prenne votre plaque en photo et l'envoie à la police. Vous jetez négligemment un mégot de cigarette sur le trottoir? C'est au bureau de protection environnementale que vous pourriez être dénoncé.

Les chiffres sont impressionnants: en 2021, à Taipei (2,6 millions d'habitants), plus de 500.000 contraventions pour stationnement interdit ont été émises à la suite de dénonciations de la population, soit au-delà de 3.000 par jour. Cela représente 43% des quelque 1,1 million d'amendes que la police a données pour cette raison dans la capitale taïwanaise.

Dans la ville de Kaohsiung (2,8 millions d'habitants) au sud de l'île, les informateurs ont été à l'origine de 63% des amendes pour jets de détritus sur la voie publique données en 2020 –qui ont totalisé la somme rondelette de 39,6 millions de nouveaux dollars taïwanais, soit 1,27 million d'euros. Plus de 27.000 infractions ont été dénoncées, dont la moitié (14.000) concernent des mégots de cigarettes. Environ 5.000 déchets en tout genre et 2.500 crachats de bétel (une chique populaire en Asie) complètent le podium.

À défaut d'étude scientifique sur ce phénomène, on peut jeter un coup d'œil à des groupes Facebook consacrés aux infractions routières (où l'on débat, par exemple, de ce qui est réellement répréhensible et de ce qui ne l'est pas) pour découvrir que toutes les générations sont représentées parmi les membres. La coutume n'est donc pas un passe-temps de retraité, mais semble bien ancrée dans une partie de la société.

Mais pourquoi dénoncent-ils?

Les motivations des «cafteurs» sont diverses. Certains disent le faire pour le bien commun: «Je fais cela car j'aime aider à protéger l'environnement. Si quelqu'un veut apprendre mes secrets, je serais heureux de les partager», disait il y a une dizaine d'années au média Taiwan Today un homme qui parcourait les rues de sa ville en scooter à la recherche de véhicules polluants. Il envoyait aux autorités environnementales ses vidéos de fumées noires et était à l'origine de plus de 400 prunes en trois mois.

«Ma politique, c'est de dénoncer l'égoïsme lorsqu'il met en danger d'autres gens», confie sur le forum d'expatriés Forumosa un étranger qui a intégré cette habitude. «Par exemple, quand quelqu'un se gare dans la bande réservée aux piétons de ma rue étroite, ce qui force les gens à marcher au milieu de la rue, où les taxis foncent.»

Pas besoin de chercher bien loin, cependant, pour trouver d'autres raisons moins nobles: si les gens qui aident la police à faire appliquer le code de la route le font tout à fait bénévolement, certains organismes publics taïwanais encouragent la dénonciation entre citoyens en la récompensant financièrement.

Dans plusieurs cas, le rapporteur va recevoir un pourcentage de la contravention payée par le fautif. Par exemple, pour chaque jet de mégot sanctionné, le département de protection de l'environnement de la ville de Taipei lui versera 30% de l'amende de 1.200 nouveaux dollars taïwanais (38 euros), soit environ 13 euros, explique la responsable des communications Shu-Wan Liu.

Si l'on y ajoute les papiers jetés par les fenêtres de voiture ou les crottes de chien non ramassées, certains peuvent réussir à vivre confortablement: d'après le Taipei Times, cet organisme municipal a versé 810.000 nouveaux dollars taïwanais (26.000 euros) au champion de ses informateurs en 2019. Pas mal, dans un pays où le salaire médian annuel est d'environ 16.000 euros.

À Pékin, les «masses de Chaoyang», des citoyens qui collaborent avec le régime, sont si bien organisées qu'on les compare à la CIA ou au Mossad.

Le gouvernement appelle aussi régulièrement ses citoyens à la rescousse pour atteindre des objectifs précis. Par exemple, en 2017, pour contraindre Uber à respecter les réglementations taïwanaises, le ministère du Transport a demandé au public de dénoncer toute livraison opérée par UberEats, offrant une récompense allant de 1 à 10% de l'amende imposée à l'entreprise californienne. Actuellement, le ministère de l'Intérieur offre jusqu'à 20.000 nouveaux dollars taïwanais (640 euros) pour tout renseignement sur des étrangers en situation irrégulière.

Une passion asiatique

Cette coutume n'est pas propre à Taïwan, mais plutôt à l'Asie de l'Est. La Corée du Sud est particulièrement réputée en la matière: là-bas, on surnomme «paparazzi» ces pros de la photo prise à des fins justicières. Lors de la pandémie de Covid-19, ceux-ci sont devenus les «coparazzi» après que le gouvernement a mis en place une plateforme pour signaler (contre rétribution) toute infraction aux mesures sanitaires.

À Pékin, les «masses de Chaoyang», des citoyens (ils seraient 140.000) qui collaborent avec le régime chinois pour détecter toute activité illégale, sont tellement bien organisées que les résidents les comparent aux grandes agences de renseignement comme la CIA américaine ou le Mossad israélien.

Hors de ces groupes, le citoyen ordinaire chinois peut gagner de l'argent en rapportant la publication de pornographie (qui est interdite dans le pays), des «activités religieuses illégales» (notamment d'églises protestantes) ou encore toute activité politique en faveur de l'autonomie du Tibet.

Dans certains cas, le Parti communiste n'a pas besoin d'offrir de l'argent pour recevoir de l'information qui peut lui être utile: la ligne téléphonique lancée en 2020 à Hong Kong pour rapporter anonymement des violations supposées à la fameuse loi de sécurité nationale a reçu ses 1.000 premiers appels en quelques heures seulement.

Depuis plus d'une décennie, un nouvel élément rend la délation encore plus facile: l'omniprésence des smartphones et des caméras de petite taille. Dès 2011, il n'avait pas échappé à de nombreux médias que des «écoles de la délation» faisaient leur apparition en Corée du Sud, dans lesquelles on apprenait à utiliser les derniers modèles de caméras cachées.

À Taïwan, les caméras qui enregistrent le trafic sont aujourd'hui très répandues sur les tableaux de bord des voitures ou sur les casques des conducteurs de scooters. À tel point que certains rapporteurs professionnels finissent par en déranger plus d'un.

Des citoyens écœurés

Il leur est notamment reproché de s'en prendre à des quidams coupables de fautes mineures, quand les grosses violations se font loin des regards indiscrets: il est bien plus facile de filmer quelqu'un dont le moteur fait du bruit que de déterminer si la fumée rejetée par une industrie pollue. On peut bien sûr trouver des exceptions, comme l'ONG Citizen of the Earth qui répertorie les usines installées illégalement sur des terres agricoles grâce à des signalements d'internautes, puis les dénonce au gouvernement. Mais cela nécessite une certaine organisation, des visites sur le terrain pour effectuer des vérifications, etc.

À l'inverse, les photos prises par des citoyens et envoyées dans la minute suivante à la police «ne racontent pas toute l'histoire», commente sur Forumosa un expatrié qui garde une mésaventure en travers de la gorge: «Quand ma femme va chercher notre fils en voiture à l'école, elle s'arrête dans la rue et il monte en vitesse. Un jour, il réalise qu'il a oublié sa boîte à déjeuner à l'intérieur et court la chercher. Si un policier avait été présent sur place, il n'aurait rien dit. Mais un citoyen idiot était dans son véhicule avec la caméra allumée et on a reçu une amende par la poste quelques jours plus tard. On était fâchés, contre le citoyen zélé et contre le système.»

La police perd un temps fou sur des cas insignifiants de parking, temps qu'elle ne consacre pas à surveiller la route, là où les accidents graves ont lieu.

La police taïwanaise ne donne jamais d'argent pour récompenser les délateurs de la circulation. On ne peut donc accuser ceux-ci de cupidité, mais certains se comportent d'une manière peu sociable, admet Ji Yan-zhi, capitaine adjoint à la division du trafic de la police de Taipei: «On a eu affaire à des gens qui se postaient à un endroit précis et filmaient les mêmes choses toute la journée, ou à d'autres qui dénonçaient des connaissances pour se venger.»

La police doit traiter la plainte, scruter des images parfois floues, justifier auprès du mouchard tout rejet de preuve… Bref, perdre un temps fou sur des cas souvent insignifiants de parking, temps qu'elle ne consacre pas à surveiller la route, là où les accidents vraiment graves ont lieu.

Pour remédier à cette situation, une nouvelle loi vient d'entrer en vigueur: fini les dénonciations pour une roue qui dépasse de la zone de stationnement autorisé, seules quarante-six situations précises peuvent maintenant être rapportées aux autorités. «Il s'agit d'infractions plus dangereuses, comme brûler un feu rouge», explique le policier Ji.

De quoi soulager la police, mais aussi améliorer l'harmonie sociale. Car dans bien des cas, comme le montre une compilation faite par le Taipei Times, les personnes dénoncées sont folles de rage. Des délateurs se sont fait tabasser, d'autres ont été menacés par téléphone ou ont vu une foule furieuse arriver chez eux.

Quand une vieille dame de la ville de Tainan connue pour son zèle à dénoncer tout le quartier a été expulsée de chez elle car elle n'avait pas réussi à payer son loyer, la police locale a reçu de nombreux messages de remerciement. «Justice a été rendue», disait l'un d'entre eux. Comme quoi, c'est bien ce que tout le monde cherche.

Newsletters

Houtman Abrolhos, l'archipel qui fut le théâtre d'un naufrage sanglant

Houtman Abrolhos, l'archipel qui fut le théâtre d'un naufrage sanglant

​​​​​​​Au XVIIe siècle, cet archipel constitué de plus d'une centaine d'îlots déserts servit de refuge aux naufragés du Batavia, un navire de commerce. En attendant le sauvetage, l'un des survivants massacra ses compagnons d'infortune.

Sous la menace d'une peine de prison après avoir sauvé un raton laveur

Sous la menace d'une peine de prison après avoir sauvé un raton laveur

Et ce n'est pas la nouvelle la plus triste.

En Italie, le plus petit restaurant du monde ne propose qu'une seule table

En Italie, le plus petit restaurant du monde ne propose qu'une seule table

Le temple du romantisme ou le royaume du kitsch?

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio