Culture

Diana Mitford: mondaine, aristocrate, fasciste et personnage de «Peaky Blinders»

Temps de lecture : 10 min

Pour son ultime saison, la série introduit une nouvelle personnalité historique en la personne de Diana Mitford, épouse du fondateur du fascisme anglais.

Oswald Mosley (Sam Claflin) et Diana Mitford (Amber Anderson) rencontrent Thomas (Cillian Murphy) et Lizzie Shelby (Natasha O'Keeffe) lors du meeting de la British Union of Fascists, dans l'épisode 2 de la saison 6 de Peaky Blinders. | Capture d'écran via BBC
Oswald Mosley (Sam Claflin) et Diana Mitford (Amber Anderson) rencontrent Thomas (Cillian Murphy) et Lizzie Shelby (Natasha O'Keeffe) lors du meeting de la British Union of Fascists, dans l'épisode 2 de la saison 6 de Peaky Blinders. | Capture d'écran via BBC

Il pleut tellement que l'on se croirait à Gotham City. À l'intérieur, dans une salle de spectacle néo-classique, Oswald Mosley, leader de la British Union of Fascists, fait ajuster la lumière bleue qui doit l'inonder durant son meeting. Satisfait de l'intensité, il interroge un personnage assis au premier rang: «Darling, qu'est-ce que tu en penses?» Dans la pénombre, un châle beige sur les épaules, Lady Diana Mitford répond du bout de ses lèvres rouges: «Tu as l'air absolument terrifiant, mon amour.» Mosley glousse. Sa compagne le rejoint sur scène et lui tend une bouteille de champagne.

Dans la scène suivante, Tommy Shelby, chef des Peaky Blinders, arrive sous les flashs des photographes avec son épouse. En lui allumant une cigarette, il explique que la femme de Mosley est morte plus tôt dans l'année et qu'il est ce soir «avec sa maîtresse, apparemment une dame d'un certain standing, qui lui a apporté un grand confort durant son deuil».

La première épouse de Mosley étant décédée en mai 1933, cette scène de l'épisode 2 de la saison 6 de Peaky Blinders (diffusée depuis le 10 juin par Netflix France) aurait lieu en septembre 1933, soit neuf mois après l'accession d'Adolf Hitler au poste de chancelier impérial du Reich allemand.

En tout cas, c'est en février 1932, lors d'un déjeuner de la haute société, que Mitford et Mosley se sont rencontrés pour la première fois. «Ils étaient assis l'un à côté de l'autre et ils se sont d'abord disputés, assure l'historienne Anne de Courcy, autrice d'une biographie sobrement intitulée Diana Mosley. Ils appartenaient à des cercles similaires, mais ils ne s'étaient jamais rencontrés.»

Un an plus tôt, Mosley claquait la porte du Parti travailliste pour donner naissance à son propre mouvement: le New Party. Selon Courcy, à 16 ans, Mitford aurait été marquée par les grèves générales «et tous ces hommes bien qui n'avaient plus de travail sans que ce soit leur faute». Le but du New Party est justement de régler le fléau du chômage, en contrôlant le monde de la finance, mais aussi à travers le financement de travaux publics et de nationalisations.

«Diana a été impressionnée par ses arguments, poursuit l'experte. Par ses idées sur comment combattre le chômage. Quand tu rencontres simultanément une cause et l'homme qui en est à l'origine, cela peut être très puissant.» Un mois avant ce déjeuner mondain, Mosley était reçu à Rome par Benito Mussolini. En octobre 1932, inspiré par le Duce, il lance la British Union of Fascists (Union britannique des fascistes, BUF), antagoniste principal de la famille Shelby lors des deux dernières saisons de Peaky Blinders.

Un comic strip historique

Diana Mitford est loin d'être le premier personnage historique cité dans la série. Avant elle, les spectateurs ont notamment croisé Winston Churchill, la syndicaliste Jessie Eden et les Billy Boys, un gang de Glasgow. Tous sont des figures réelles, exagérées façon comic book pour les besoins de l'œuvre de Steven Knight, un western sidérurgique rêvé par un enfant.

Dans le cas de Mitford, la fiction prend des libertés particulièrement larges. Le personnage consomme des amphétamines, descend coupes de champagne et verres de whisky, et assure «baiser des femmes, pas seulement des hommes». En réalité, Mitford aurait été peu portée sur la boisson et n'aurait jamais couché qu'avec ses maris. Dans Peaky Blinders, surtout, le personnage paraît tirer les ficelles de la carrière de son amant.

Alors que Thomas Shelby suggère à Mosley que les deux hommes aillent discuter en privé, le fasciste s'offusque avant de décrire Mitford comme le «moteur de son entreprise». Une idée que Courcy rejette: «Elle ne dictait aucune de ses politiques. Elle admirait tout ce qu'il faisait et pensait qu'il était merveilleux. Mais elle n'a jamais été sur scène avec lui. Elle n'était pas très politisée.»

Autrice de Mrs Guinness – The Rise and Fall of Diana Mitford, Lyndsy Spence décrit, elle, Lady Diana comme «très impliquée». Si elle ne se montrait pas comme «une force active de la BUF», l'aristocrate aurait suggéré que ses partisans endossent une chemise noire comme uniforme, et a obtenu des prêts pour le parti auprès d'Adolf Hitler lui-même.

Diana Mitford (Amber Anderson), dans la saison 6 de Peaky Blinders. | Capture d'écran via BBC

Extases nazies

Aucun expert ne viendra contredire le fait que Diana Mitford et le Führer étaient proches. De par ses frasques et ses positionnements politiques, la sororie Mitford est restée célèbre. Jessica Mitford était communiste, et la plus nazie de toutes n'était pas Diana, mais Unity Mitford. «Elle disait que si les deux pays qu'elle aimait le plus au monde, l'Allemagne et l'Angleterre, entraient en guerre, elle se tuerait», commente Courcy. Hitler annonça personnellement la nouvelle aux sœurs Mitford, et Unity tenu sa promesse en se tirant une balle dans la tête. Elle ne succomba qu'en 1948, d'une méningite causée par cette blessure.

Avant cela, Unity Mitford était «passionnée par Hitler», au point de le comparer au soleil et de le suivre dans une osteria munichoise jusqu'à ce qu'il l'invite à sa table. Hitler était séduit par l'affection que portait la jeune Anglaise à la culture allemande. Son deuxième prénom était Valkyrie, et son grand-père était un ami de Richard Wagner, le compositeur préféré du fondateur du parti nazi. En sa qualité de «parfait spécimen de la féminité aryenne», Unity est invitée à des rassemblements et dîners d'État.

«Elle se souvenait avoir vu Hitler marcher vers son mariage depuis la chancellerie.»
Anne de Courcy, historienne, autrice d'une biographie de Diana Mitford

En mars 1935, Unity présente sa grande sœur, Diana, à Adolf Hitler. Que le personnage de Peaky Blinders fasse référence à son «bon ami de Berlin» dans la série constitue donc un anachronisme, car elle ne l'avait pas encore rencontré alors. Il est tout aussi anachronique qu'elle se gausse devant Shelby de son plan d'épouser Mosley à Berlin. Leur union ne fut célébrée que le 6 octobre 1936, dans la demeure de Joseph Goebbels, avec Hitler en invité d'honneur.

Née en 1927, Courcy a bien connu Diana Mitford, qui lui raconta un jour la cérémonie: «Elle se souvenait avoir vu Hitler marcher vers son mariage depuis la chancellerie. Son aide de camp portait un paquet sous le bras. C'était un immense portrait d'Hitler dans un cadre surmonté d'un aigle.»

Hiérarchie raciale et sociale

Après un bref plan à la Chambre des communes –où Mosley ne siégeait pourtant plus au moment où se déroule cette saison–, Mitford apparaît en train de scruter la rue depuis sa fenêtre du 2 Eaton Square. «Un coin très huppé, près de Belgravia où vivait le duc de Kent, précise Anne de Courcy, faisant référence à l'oncle d'Elizabeth II. Mais elle m'a dit que c'était une petite maison. Seules six personnes tenaient dans la salle à manger, par exemple. Pour ses standards, c'était petit.»

Mitford avait quitté le foyer familial à 19 ans pour épouser le richissime Bryan Guinness, poète et hériter de la famille propriétaire des fameuses brasseries irlandaises, avec qui elle a eu deux fils. Elle s'en sépare pour rejoindre Mosley et divorce en juin 1933. «Il voulait lui donner beaucoup d'argent mais elle n'a pris que ce qu'elle a jugé suffisant, assure l'historienne. La maison tombait en désuétude et on lui a octroyé un loyer bas sous condition qu'elle la rénove elle-même.»

La véritable demeure de Mitford tranche donc avec le luxueux appartement dans lequel elle reçoit dans la série Ada Thorne, seule sœur de la fratrie Shelby. Veuve d'un communiste, cette dernière est aux antipodes des idées politiques du personnage. Une atmosphère tendue s'installe alors que les deux femmes viennent de se saluer. «Votre mari est membre de la famille Guinness, il me semble, tente Ada. Ils font beaucoup de bonnes choses pour les pauvres.»

Invitant Ada à s'asseoir, Mitford réplique avec une moue pincée: «Les pauvres qui ne sont pauvres que parce qu'ils dépensent tant de leurs revenus en Guinness.» Ada contre-attaque: «Je pense que les causes de la pauvreté sont un petit peu plus complexes que cela.» Mitford s'assoit la première: «Oui. Je pense que c'est une histoire de génétique.»

Pour Spence, il est possible que Mitford ait émis ce genre d'idées. «Adolescente, Diana s'est retrouvée à table avec le professeur Lindemann, qui tenait régulièrement type de propos. Maints individus issus de la noblesse terrienne partageaient ces idées là. Ils les pensent toujours.» Courcy se montre plus mesurée: «Je ne pense pas qu'elle ait dit quelque chose comme cela. Je dormais parfois chez elle. Je la connaissais bien, nous avons souvent parlé de politique et je ne l'ai jamais entendu parler de génétique.»

Oswald Mosley (Sam Claflin) et Diana Mitford (Amber Anderson) dans la saison 6 de Peaky Blinders. | Capture d'écran Netflix France via YouTube

La présence d'Ada ne s'explique que par l'absence de son frère Thomas, qui s'occupe de sa fille malade. À cette justification, Mitford répond: «N'emploie-t-il donc pas de gouvernante?» Les enfants Mitford se sont pour la plupart plaints d'une mère distante et ont surtout été élevés par une gouvernante française, chose normale pour les riches familles d'alors. «Les fils Guinness disaient en revanche que Diana était une bonne mère, révèle Lyndsy Spence. Dans une lettre, elle racontait qu'elle utilisait une encre verte parce que ses petits aimaient se mettre au lit avec elle le matin, quand elle écrivait, et que l'encre verte ne tachait pas.»

Dans la série, Ada explique que pour des raisons de classe sociale «et de génétique», son frère place l'intérêt de ses enfants devant celui de son business. Dans cette joute verbale, Mitford établit alors une hiérarchie raciale et sociale en haut de laquelle elle place ses semblables bien au-dessus des Shelby, famille de gangsters gitans.

«J'aimerais que vous sachiez quelque chose, dit-elle en venant s'asseoir près d'Ada. Quand l'heure du grand nettoyage viendra, je plaiderai personnellement pour que l'on s'occupe des juifs, mais que les gitans soient épargnés.» Elle entrechoque son verre contre celui de son adversaire et glousse à son tour.

Spence n'est pas certaine que Mitford se soit adonnée à ce genre de propos: «Elle était restée amie avec des artistes juifs qui ne comprenaient pas sa loyauté envers Mosley. Il voulait prendre les jobs des hommes juifs et étrangers et les donner aux Britanniques. Beaucoup croyaient que les juifs avaient volé le travail de ceux qui avaient combattu pendant la Grande Guerre.» Courcy, elle, tranche et insiste: «Elle n'aurait jamais dit cela.»

La prison et la chaleur

En 2022, Diana Mitford demeure un personnage complexe sur lequel biographes et historiens se chamaillent, notamment au sujet de son degré de fascisme. Un rapport du MI5 rendu public en 2002 assurait qu'elle était «bien plus intelligente et dangereuse que son mari». Courcy: «J'ai vu certains documents. Elle n'était certainement pas plus dangereuse que lui. Mais les gens pensent souvent que la femme est plus dangereuse. Comme Lady Macbeth

En juin 1940, l'ex-beau-père de Diana Mosley, Lord Moyne, écrivait aux autorités pour dénoncer son «caractère extrêmement dangereux». Dans la famille Mitford, la plus célèbre de toutes est Nancy, autrice de romans comme La Poursuite de l'amour (The Pursuit of Love), récemment adapté en minisérie par la BBC.

Selon Spence, elle aurait dénoncé sa sœur au Bureau de l'Intérieur. Quoi qu'il en soit, le 29 juin, onze semaines après la naissance du deuxième enfant du couple Mosley, Max, Diana est incarcérée dans une cellule de la prison de Holloway. Au moment de l'arrestation, elle aurait caché le cadeau de mariage d'Hitler sous le matelas de son nouveau-né. Mosley est emprisonné ailleurs mais Diana fait jouer ses relations.

«Elle était la seule femme au monde qui était à la fois proche d'Hitler et de Winston Churchill», relève Courcy. Les Mitford étaient en effet cousins avec Clementine Churchill, épouse du Premier ministre qui fit en sorte que celle qu'il surnommait «Dianamite» et son mari purgent leur peine ensemble. Mosley malade, le couple fut placé en résidence surveillée dès novembre 1943.

Avant d'embrasser le fascisme, Mitford était membre des Bright Young Things, un groupe de jeunes artistes hédonistes bien nés. Le plus connu d'entre eux est sûrement Evelyn Waugh, qui avait dédié à son amie son roman Ces Corps vils (Vile Bodies). Il aurait confié avoir vu une une broche en forme de swastika parmi les bijoux de Diana à sa sortie de prison. Cette dernière a ensuite déménagé en Irlande, puis en France, où elle finit par s'éteindre à l'âge de 94 ans, durant la canicule de l'été 2003.

Aujourd'hui, les sœurs Mitford continuent de faire l'objet de livres et documentaires. En 2016, le New York Times publiait une critique dithyrambique sur une énième biographie. L'article se demandait, en conclusion, pourquoi Diana et Unity avaient été séduites par le nazisme, et se permettait une hypothèse: la classe dominante britannique voyait son importance s'effondrer, et certains crurent trouver en un homme fort et bouffi de certitudes un rempart à la confusion et au chaos.

Ou peut-être ne s'agissait-il que du fruit d'interactions humaines hasardeuses, dénuées de toute forme de sens. «Un jour, j'ai demandé à Diana si elle serait devenue fasciste si elle n'avait pas rencontré Mosley, se souvient Anne de Courcy. Elle m'a répondu que non. Elle était fasciste parce que Mosley était fasciste. Elle n'était pas fasciste avant qu'il le devienne. Mais elle le suivait aveuglement. Si tu crois qu'une cause est juste, tu fais partie de cette cause.»

Enfin, l'historienne conclut: «Au sujet de l'Holocauste, elle m'a un jour dit qu'elle considérait l'acte de tuer comme malfaisant, invariablement. Que ce soit quatre ou quatre millions de personnes. Elle n'arrivait pas à associer ce Hitler-là à celui qu'elle avait connu, à la personne avec qui elle regardait des films. Elle avait du mal à comprendre qu'il s'agissait de la même personne.»

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