Monde

La Chine, les États-Unis et la poudrière du Pacifique

Temps de lecture : 11 min

Accords économiques, visites diplomatiques... Washington et Pékin tentent de s'attirer les faveurs des îles du Pacifique. Car la zone est particulièrement stratégique pour les deux puissances.

La présidente taïwanaise Tsai Ing-Wen salue un chasseur F-16 V de fabrication américaine, sous le regard de son ministre de la Défense, lors d'une cérémonie à l'armée de l'air de Chiayi dans le sud de Taïwan, le 18 novembre 2021. | Sam Yeh / AFP

Depuis plus de trois mois, les dirigeants chinois observent attentivement les difficultés de l'armée russe en Ukraine. Début février, quand il est venu à Pékin pour assister au début des Jeux olympiques d'hiver, Vladimir Poutine avait probablement affirmé à Xi Jinping que les troupes russes allaient s'emparer de l'Ukraine en moins d'une semaine.

Comme ce n'est pas ce qu'il s'est passé, des questions sont sans doute posées dans les instances dirigeantes du Parti communiste chinois: ne serait-il pas opportun que la Chine prenne nettement ses distances par rapport à l'opération hasardeuse de l'armée russe? Est-ce que, si la Chine se rangeait du côté des États-Unis et des Européens, cela inciterait Moscou à arrêter cette guerre?

Quelques articles soutenant ces points de vue ont été publiés dans la presse du Parti début mars. Mais ce ne sont pas les orientations qui ont été retenues. Trop de tensions existent entre la Chine et les États-Unis pour permettre un rapprochement entre les deux pays. Et actuellement, c'est autour des eaux du Pacifique que se déroule un affrontement feutré.

Méfiance envers la Chine

Plus la Chine pourra utiliser largement l'océan Pacifique, plus elle pourra développer tranquillement sa puissance. Depuis une dizaine d'années, elle renforce ouvertement la présence de sa marine de guerre, en même temps qu'elle conforte les voies maritimes de ses échanges commerciaux. Pékin a décidé, dans ce but, d'aménager plusieurs îlots de la mer de Chine. De vastes travaux ont en particulier agrandi les archipels des Spratleys et des Paracels, et des pistes d'aéroport y ont été construites.

Mais ces petits bouts de terre sont le plus souvent au-delà des eaux territoriales chinoises et plusieurs d'entre eux sont revendiqués par le Vietnam, les Philippines, le Japon, la Malaisie et même Taïwan. Autant de pays qui, avec la Corée du Sud, manifestent une grande méfiance face à toute volonté chinoise d'étendre son emprise sur les mers des alentours. La question concerne d'autant plus ces États qu'ils se situent géographiquement sur les routes que doivent emprunter les navires chinois qui partent vers la haute mer.

Tout cela intéresse particulièrement les États-Unis qui, depuis quelques années, s'emploient systématiquement à renforcer les positions des pays voisins de la Chine. Le 23 mai, au cours d'une visite en Asie, le président américain Joe Biden a annoncé un nouveau partenariat économique en Asie-Pacifique: le Cadre économique pour l'Indopacifique (Indo-Pacific Economic Framework, IPEF).

Cet accord à forte connotation de libre-échange est destiné à faire contrepoids à la puissance économique chinoise. Il doit permettre aux pays qui vont le signer d'adopter des normes communes dans différents secteurs, comme le numérique, les chaînes d'approvisionnement, les énergies vertes. Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, a porté un jugement ironique sur cet accord en déclarant que les États-Unis espèrent «contenir la Chine en formant de petites cliques au nom de la liberté et de l'ouverture». Avant de conclure que cette initiative américaine était «vouée à l'échec».

Un déplacement mi-figue mi-raisin

Pour sa part, la Chine tente de gagner en influence dans le vaste océan Pacifique. Du 26 mai au 4 juin, Wang Yi a effectué une tournée aux allures d'offensive diplomatique dans huit petits États insulaires, allant des îles Cook aux îles Salomon, en passant par les Tonga et le Vanuatu, L'objectif était de proposer à chacun de ces pays un vaste accord de coopération avec la Chine, lequel était discrètement lié à des dispositions destinées à assurer leur sécurité. Le chef de la diplomatie chinoise avait alors déclaré que «cette aide à des pays en développement [était] une aide à la Chine elle-même».

Ce déplacement n'a pas été une totale réussite. La plupart des États du Pacifique n'ont pas souhaité entrer dans les accords proposés par Pékin. Les dirigeants des îles Fidji, qui accueillaient une réunion avec le ministre chinois et ses homologues de la région, ont notamment repoussé tout rapprochement avec la Chine. Ils ont dit préférer être associés à l'IFEP annoncé par Joe Biden.

Mais tous les États du Pacifique n'ont pas réagi de la même façon: à Tarawa, la capitale des Kiribati, a été signé le principe de l'installation, par des entreprises chinoises, de diverses infrastructures, ainsi qu'une aide à la lutte contre le changement climatique. De plus, dans le détail, cet accord avec les Kiribati prévoit que la Chine financera la réhabilitation de l'aérodrome de l'atoll d'Abariringa. Or, celui-ci se situe à seulement 3.000 kilomètres de l'archipel d'Hawaï, où se trouve le commandement militaire américain pour la région indopacifique.

La remise en fonction de cet aérodrome inquiète Washington. Certes, le gouvernement des Kiribati affirme que son unique piste ne servira qu'à des vols commerciaux entre Tarawa et les îles des alentours. Mais le pacte de sécurité proposé par Pékin prévoirait l'envoi de forces chinoises aux Kiribati s'ils étaient menacés. Un pacte similaire a également été signé en avril dernier par la Chine et les îles Salomon.

Vols au-dessus de Taïwan

Cependant, de toutes les îles du Pacifique, c'est évidemment avec Taïwan que Pékin a la relation la plus compliquée. L'île est autonome, démocratique, bénéficie d'un soutien américain, alors que la Chine la considère comme une de ses provinces historiques. Autant de raisons qui provoquent toutes sortes de tensions entre Pékin et Washington. La dernière en date s'est produite le 10 juin, lors du forum sur la sécurité, une conférence internationale sur la défense en Asie-Pacifique qui s'est tenue à Singapour dans le cadre du Dialogue de Shangri-la.

Devant Lloyd Austin, le secrétaire américain à la Défense, Wei Fenghe, le ministre chinois de la Défense a tenu à dire que l'armée chinoise «briserait en mille morceaux» toute tentative d'indépendance de Taïwan, ajoutant que «l'armée chinoise n'hésiterait pas un instant à déclencher une guerre, quel qu'en soit le coût».

Le lendemain, Llyod Austin indique que, concernant Taïwan, les États-Unis «s'opposent catégoriquement à tout changement unilatéral du statu quo de part et d'autre». Mais en même temps, il tient à souligner l'importance de l'existence de «lignes de communication totalement ouvertes avec les responsables de la défense de la Chine».

La Chine populaire n'a jamais effacé son objectif de «réunifier» Taïwan avec la «mère patrie», éventuellement en ayant recours à la force armée. En 1949, après plusieurs années de guerre avec les troupes de Mao Zedong, le chef nationaliste chinois Tchang Kaï-chek s'est réfugié dans cette île de la mer de Chine, accompagné par une partie de ses troupes et par des Chinois qui fuyaient le régime communiste victorieusement installé en Chine continentale.

Pendant plus de deux décennies, la Chine populaire a envoyé des obus sur Taïwan. Un bon nombre de ces projectiles, souvent de fabrication soviétique, ont été récupérés par des artisans locaux qui en font toujours des couteaux d'excellente qualité, en vente dans des magasins de Taipei. Puis, à partir des années 1990, lorsque la Chine a décidé de moderniser son économie, de nombreuses entreprises taïwanaises se sont installées sur le sol chinois. Vers les années 2010, une relation politique apaisée s'est finalement instaurée entre les régimes chinois communiste et nationaliste. Mais ce rapprochement n'a pas duré.

Les 24 millions de Chinois de Taïwan vivent aujourd'hui dans un régime politique de type parlementaire, avec une économie libérale. Ils ont élu à deux reprises Tsai Ing-wen présidente de la République: une femme politique dont le programme se tient résolument à distance du système politique en vigueur à Pékin. De leur côté, les dirigeants de la Chine populaire désapprouvent vigoureusement le comportement résolument autonome du gouvernement taïwanais. Ils envoient régulièrement, depuis deux ans, des avions militaires effectuer des exercices dans la zone d'identification de défense de Taïwan, à la limite de l'espace aérien de l'île.

Les discussions entre les États-Unis et Taïwan devraient «ouvrir davantage de possibilités de coopération économique».
John Deng, ministre taïwanais

Ce fut le cas le 30 mai: vingt-deux avions de chasse de l'Armée populaire de Libération (APL) et huit avions de soutien ont effectué des «patrouilles d'alerte» au sud-ouest de Taïwan. Pékin a présenté ces manœuvres comme nécessaires «pour répondre à la collusion» entre Taïwan et les États-Unis. Il était clair qu'il s'agissait d'une réponse à la mise en garde que Joe Biden a lancée à la Chine le 23 mai.

Ce jour-là, en visite au Japon, le président américain a déclaré que «les États-Unis réagiraient militairement si la Chine envahissait Taïwan». Des propos qui ont ensuite été atténués par un communiqué du département d'État à Washington affirmant qu'il n'y avait pas de changement dans l'attitude américaine à l'égard de Taïwan, généralement appelée «ambiguïté stratégique».

Taïwan se rapproche des États-Unis, la Chine peste

Mais il est possible qu'en envoyant des avions près de l'île nationaliste, Pékin souhaitait également réagir contre la présence, ce 30 mai, à Taipei, d'une délégation de militaires américains venus parler de la sécurité de l'île. En tout cas, les relations entre Taïwan et les États-Unis connaissent actuellement un essor dans toutes sortes de domaines. La présidente de la République taïwanaise, Tsai Ing-Wen, a indiqué le 31 mai, sans donner plus de détails, qu'il était prévu d'accroître la coopération entre la garde nationale américaine et l'armée taïwanaise, «afin de renforcer les liens de sécurité face à la pression de la Chine».

Par ailleurs, le 1er juin, une initiative États-Unis-Taïwan sur le commerce du XXIe siècle a été lancée. Il s'agit, selon la représentante adjointe au commerce des États-Unis, Sarah Bianchi, de faciliter les échanges, d'adopter «des pratiques saines et transparentes», ainsi que de coopérer en faveur de l'environnement ou de l'action climatique. John Deng, ministre taïwanais en charge de la négociation à venir, parle d'une «perspective historique», car les discussions entre les États-Unis et Taïwan devraient «ouvrir davantage de possibilités de coopération économique».

En revanche, à Pékin, le gouvernement chinois a fait savoir qu'il s'opposait «fermement» au renforcement des liens économiques américano-taïwanais. Le 2 juin, Gao Feng, le porte-parole du ministère chinois du Commerce, a déclaré que «la Chine s'oppose à toute forme d'échange officiel entre un quelconque pays et la région chinoise de Taïwan, y compris à toute négociation et signature d'un accord économique et commercial à connotation souveraine et à caractère officiel».

Des avions canadiens «harcelés»

En même temps, toujours le 2 juin, au-dessus des eaux internationales et non loin de la péninsule coréenne, un avion CP-140 Aurora de l'aviation royale canadienne effectuait une patrouille maritime dans le cadre d'une mission de l'OTAN visant à vérifier que la Corée du Nord respecte l'embargo sur les armes imposé par l'ONU.

L'équipage de cet avion canadien a déclaré avoir été «harcelé» à plusieurs reprises par des avions de chasse chinois, qui ont effectué des «approches risquées», frôlant le CP-140 à une distance estimée entre six et trente mètres. À Pékin, Wu Qian, un porte-parole du ministère chinois de la Défense nationale, a publié un communiqué indiquant que «la Chine s'oppose fermement à la reconnaissance rapprochée et aux actions provocatrices d'avions de combat canadiens, qui menacent la sécurité nationale» du pays. Tandis que Justin Trudeau, le Premier ministre du Canada, a dénoncé le 6 juin les «actions irresponsables» et la «provocation» de la Chine.

Tout semble en place pour qu'un jour, un affrontement se déclare entre la Chine et certains de ses voisins, soutenus par les États-Unis.

Auparavant, le 26 mai, au-dessus de la mer de Chine méridionale, un avion P-8A Poseidon des forces de défense australiennes avait été approché de près par des avions de l'armée chinoise. Ceux-ci ont lancé des fusées éclairantes devant l'avion australien, puis sont passés brusquement devant lui. Ni Pékin ni Canberra n'ont indiqué le lieu précis de l'incident.

Mais il n'y a que la Chine pour affirmer que la majeure partie de la mer de Chine méridionale n'est pas dans les eaux internationales. Et Zhao Lijian, l'un des porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, a tenu à dire que «la Chine ne permettra jamais à aucun pays de saper sa souveraineté et sa sécurité ni de nuire à la paix et à la stabilité en mer de Chine méridionale sous prétexte de “liberté de navigation”». Ce qui l'a amené à demander à l'Australie de «parler et agir avec prudence pour éviter les erreurs d'appréciation et les conséquences graves».

La guerre en Ukraine comme exemple à ne pas suivre?

Plusieurs journaux chinois ont ensuite publié des commentaires sur ces différents incidents. Yuan Zheng, chercheur à l'Académie chinoise des sciences sociales s'interroge: «Pourquoi l'Australie et le Canada, deux pays qui sont situés loin de la Chine, ont-ils envoyé leurs avions de surveillance dans l'espace aérien voisin de la Chine en Asie de l'Est?» À cette question, il répond que ces actions «n'étaient pas transparentes».

Cependant, le dialogue entre la Chine et les États-Unis reste particulièrement tendu à propos de Taïwan. Le 11 juin, au forum sur la sécurité de Singapour, Llyod Austin a ainsi déclaré: «Nous constatons une coercition croissante de la part de Pékin. Nous avons assisté à une augmentation continue de l'activité militaire provocatrice et déstabilisante près de Taïwan.» Le lendemain, son homologue chinois, Wei Fenghe, probablement après en avoir référé à Pékin, indiquait que pour empêcher l'île de déclarer son indépendance, la Chine «allait se battre à tout prix et se battre jusqu'au bout. C'est le seul choix possible pour la Chine. [...] Ceux qui poursuivent l'indépendance de Taïwan dans le but de diviser la Chine n'arriveront certainement pas à leurs fins».

Le fait que le gouvernement taïwanais se garde bien de proclamer l'indépendance de l'île, bien qu'il ait été élu sur cette perspective, n'est nullement pris en compte par le ministre chinois de la Défense, qui insiste en demandant aux États-Unis de «cesser de dénigrer et de contenir la Chine, [...] d'arrêter de s'ingérer dans les affaires intérieures de la Chine et de nuire aux intérêts de la Chine». En guise de conclusion, Wei Fenghe a cependant apaisé son propos: il a ainsi affirmé souhaiter une «relation stable entre la Chine et les États-Unis», estimant que cela est «vital pour la paix mondiale».

Tout semble en place pour qu'un jour, un affrontement se déclare entre la Chine et certains de ses voisins, soutenus par les États-Unis. La guerre lancée par la Russie en Ukraine a certainement retardé toute perspective d'envahissement de l'île de Taïwan par l'armée chinoise. Mais ce conflit en Europe de l'Est contient aussi de nombreux exemples à ne pas suivre et permet sans doute à l'état-major chinois de repenser nombre de ses projets d'attaque de l'île.

Il est peu probable que ceux-ci se concrétisent avant le congrès du Parti communiste chinois, qui doit se tenir à la fin du mois d'octobre. Mais par la suite, un sérieux débat pourrait s'ouvrir au sommet du Parti entre ceux qui estiment que la Chine aurait tout à perdre à déclencher un conflit à propos de Taïwan et ceux qui, au contraire, y verraient un moyen d'affirmer la puissance chinoise, de faire taire une île dissidente et d'ouvrir les routes de la haute mer. Il n'est pas sûr en tout cas que, dans les prochaines années, le nom de «pacifique» convienne parfaitement à cet océan qui borde les côtes chinoises et américaines.