Politique

Pourquoi autant de députés LREM ne se représenteront pas dimanche

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C'est le cas d'un sur cinq. Portés au Parlement en 2017 par l'ambition de renouveler les pratiques politiques, les élus issus de la société civile se sont heurtés aux rouages de l'Assemblée nationale.

L'Assemblée nationale, le 17 mai 2022. | Stéphane de Sakutin / AFP
L'Assemblée nationale, le 17 mai 2022. | Stéphane de Sakutin / AFP

Au fil des entretiens publiés dans la presse et des confidences chuchotées aux oreilles des proches, se dégage un parfum de désenchantement qui traverse une partie des élus macronistes. Engagés au printemps 2017 derrière un président de 39 ans qui promettait le renouvellement de la vie politique et ses pratiques, les députés LREM sont nombreux, cinq ans plus tard, à ne pas se représenter aux élections législatives dont le premier tour se tient dimanche 12 juin.

«Une trentaine de parlementaires», avait convenu le chef de file du groupe LREM à l'Assemblée nationale, Christophe Castaner, fin mars, sur BFMTV. Ils seront exactement cinquante-quatre sortants à ne pas présenter leurs patronymes sur les bulletins de vote.

«Fatigue», «usure» et «difficultés» sont les mots qui reviennent au moment de détailler les raisons qui mènent ces députés de la majorité à renoncer à l'Assemblée nationale. «On avance sur certains points, on fait des petits pas. Mais au prix de combien d'efforts? [...] C'est totalement dysfonctionnel», se désolait la députée du Gard Annie Chapelier, qui évoquait son retrait sur France Inter. L'infirmière-anesthésiste est loin d'être la seule à nourrir le regret d'un rôle qui s'est révélé trop étroit, à ses yeux, dans la pratique.

Déception chez les novices

Durant le dernier quinquennat, Étienne Ollion, directeur de recherche en sociologie politique au CNRS, a observé l'hémicycle et notamment sa majorité. Il en a tiré un livre, Les candidats – Novices et professionnels en politique, aux éditions PUF. Le chercheur souligne une forme de désillusion des députés, décontenancés «par le pouvoir réel du Parlement et sa place subalterne dans l'ordre de marche institutionnelle». «Il y a une forme de déception vis-à-vis de leur rôle au sein du Parlement durant cinq ans», analyse-t-il.

«Devenir une figure publique est difficile à vivre.»
Étienne Ollion, directeur de recherche en sociologie politique au CNRS

Sur les 308 députés LREM élus au printemps 2017 (ils ne sont plus que 266 dans ce groupe à l'heure actuelle), il estime qu'une centaine n'avait aucune expérience militante ou institutionnelle au moment de fouler les marches de l'Assemblée nationale. Et les aspirations de ces députés issus de la société civile ont été broyées par le lourd engrenage parlementaire.

Corentin Poyet, chercheur en sciences politiques à l'université de Tampere en Finlande, complète: «Ces novices sont arrivés avec beaucoup d'attentes face à une institution ayant ses propres codes. Leurs initiatives personnelles se sont noyées dans un cadre et ses règles.»

Souffrance au travail

Cette déception s'établit sur un deuxième plan. C'est ce qu'Étienne Ollion a résumé sous le concept de «difficulté de la condition politique». Si la fonction de député offre un certain prestige social et une rémunération confortable, les conditions de travail restent difficiles. «C'est quelque chose de tabou dans l'hémicycle, car on craint vite que ça soit perçu comme une plainte», constate-t-il.

Le temps de travail atteint le plus souvent les soixante-dix heures par semaine, les week-ends sont consacrés à la tenue d'une permanence au sein de sa circonscription, et les pesanteurs sur la vie privée se font vite ressentir.

«Devenir une figure publique est difficile à vivre», poursuit Étienne Ollion. Surtout dans un contexte où la violence à l'égard du personnel politique s'est accrue. Moins familiers de la férocité de l'affrontement partisan et plus exposés aux querelles intestines, les novices du parti de la majorité ont été frappés par la brutalité du monde politique. Une raison souvent tue publiquement, les démissionnaires préférant mettre en avant des arguments plus idéologiques. De quoi faire dire à Étienne Ollion, également professeur à l'École polytechnique: «Il y a une vraie souffrance au travail à l'Assemblée.»

L'échec du renouvellement

Le vent de défection qui s'empare du parti présidentiel illustre de ce fait la manière dont la famille politique, créée en 2017, a échoué à renouveler les pratiques au sein d'un Parlement qu'elle promettait de dynamiser. Awenig Marié, doctorant et chercheur à l'Université libre de Bruxelles, pose un regard froid et précis sur la pratique du pouvoir dans les rangs macronistes:

«Les députés qui ont conservé l'investiture Renaissance [nom donné à la nouvelle coalition soutenant le président Emmanuel Macron, ndlr] sont ceux qui étaient les plus intégrés aux décisions durant le dernier quinquennat. Et on remarque que ces députés, ayant disposé des rôles les plus importants au sein du Parlement, étaient des élus jouissant déjà d'expérience politique. La plupart étaient issus des partis traditionnels. Ils maîtrisaient la machine parlementaire et ont mis moins de temps à mettre en avant leur action.»

Le doctorant avance d'ailleurs que, parmi les têtes de file présentées dimanche, il n'existe aucun profil comparable à celui des 100 novices ayant gagné en 2017.

«Il y a un constat amer à faire: dans les rangs de la majorité, l'opération renouvellement a échoué.»
Étienne Ollion, directeur de recherche en sociologie politique au CNRS

Parmi les déçus, certains voulaient aller au-delà de l'abattement et étaient prêts à continuer. Pourtant, la majorité leur a retiré l'investiture. «Il fallait faire de la place aux ralliés de la droite», commente Corentin Poyet. Un état de fait qui n'a pas été du goût de tous les relégués. Dans la 5e circonscription des Français de l'étranger, le député Stéphane Vojetta avait été mis sur la touche au profit de l'ancien Premier ministre Manuel Valls. Il a décidé de faire dissidence en maintenant sa candidature malgré l'absence d'appui de son parti. Éconduits, Cédric Roussel et Émilie Guérel ont a contrario fait le choix de respecter la décision de leur parti.

Politique antifronde

Au-delà de ces arbitrages internes, les critiques formulées à l'endroit du gouvernement ont coûté cher aux élus. «La discipline de vote est aussi très structurante des logiques d'investiture, rappelle Awenig Marié. Par exemple, une députée comme Claire O'Petit a sans doute payé son vote contre le projet de loi adoptant le pass sanitaire.» «C'est une forme de punition pour manque de loyauté», ajoute Corentin Poyet.

Ministre de l'Économie sous le mandat de son prédécesseur François Hollande, Emmanuel Macron s'attache à éviter toute fronde au Parlement depuis son arrivée à l'Élysée. Son exercice de l'autorité présidentielle relègue encore un peu plus le Parlement à un rôle secondaire. «Il y a un constat amer à faire: dans les rangs de la majorité, l'opération renouvellement a échoué», tance Étienne Ollion. «En 2017, l'Assemblée nationale avait été renouvelée à 72% avec une volonté de féminiser et d'ouvrir les portes de l'institution à des gens qui en étaient très éloignés. Mais le renouvellement des visages n'a pas abouti à un renouvellement des pratiques.»

Avec l'écartement des profils issus de la société civile et le ralliement d'anciens députés LR et PS, LREM poursuit une forme d'institutionnalisation du parti majoritaire à l'approche des élections législatives. Seulement voilà: le choix entre le renouvellement et la constance de l'appareil politique ne revient désormais plus aux partis, mais aux électeurs, appelés aux urnes dimanche.

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