Santé / Société

Dans le Pas-de-Calais, des infirmières au secours des plus fragiles

Temps de lecture : 6 min

Rachel et son équipe de soignantes sillonnent le bassin minier pour aider, chez elles, les personnes qui n'ont plus la force, le temps ou la capacité de prendre soin d'elles.

Rachel Thenard s'entretient avec une femme hébergée dans une structure dédiée à l'accompagnement des victimes de violences conjugales. | Rozenn Le Berre
Rachel Thenard s'entretient avec une femme hébergée dans une structure dédiée à l'accompagnement des victimes de violences conjugales. | Rozenn Le Berre

Il est à peine 7h30 quand Rachel Thenard débute sa tournée. Première étape, un accueil de jour où les personnes sans domicile peuvent se réchauffer, partager un café ou un repas, prendre une douche. À son arrivée, son patient Thomas* fait des allers-retours dans la pièce d'un pas nerveux. Il râle car le café n'est pas prêt.

Autour de lui, une dizaine d'hommes ouvrent des yeux fatigués sous la lumière blanche des néons. Tôt ce matin, tous ont appelé le 115, le numéro d'urgence pour les personnes SDF. Chaque jour, il leur faut joindre le service pour gagner une place à l'accueil de jour et à la halte de nuit.

Thomas fréquente ce lieu depuis le mois de février. À ses doigts, le bandage protégeant une brûlure causée par un feu de matelas part en lambeaux. «Je vais vous changer ça, je vous attends dans l'infirmerie», lui propose calmement Rachel. Thomas se pose enfin et tend son bras tatoué à l'infirmière. «Des fois je m'énerve. C'est pas facile de vivre ici.»

Santé dégradée

Comme tous les patients suivis par Rachel et son équipe nommée Solida'Ssiad (Services de soins infirmiers à domicile), Thomas passe ses nuits dans des structures dédiées à l'accompagnement des plus précaires: accueils d'urgence, Centres d'hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), hôtels sociaux, hébergements pour demandeurs d'asile, foyers d'urgence pour victimes de violences conjugales.

Rachel prépare sa tournée du matin. | Rozenn Le Berre

À l'origine de la création de cette équipe d'infirmières et d'aide-soignantes, un manque criant: des personnes laissent leur santé se dégrader, faute de suivi. «Ce sont des personnes qui ont une estime d'elles si faible que prendre le téléphone pour caler un rendez-vous chez le médecin est déjà très compliqué», indique Edwige Gauthier, cheffe de service du Pôle santé à l'APSA, l'association qui a créé Solida'Ssiad.

Au quotidien, ces personnes ont souvent plusieurs batailles à mener: contre les addictions, les violences, la rue, les problèmes familiaux, la pauvreté. Le soin de soi passe souvent derrière tout le reste.

«C'est mieux quand tu viens»

Des problèmes, il en a eus, El Fakir, malgré son lumineux sourire. Torse nu, il ouvre la porte à Rachel et dévoile une pièce dont la quasi-obscurité ne parvient pas à camoufler le joyeux bazar. El Fakir a d'abord été hébergé par le 115 dans le cadre du Plan «grand froid». Le voilà aujourd'hui dans cette petite chambre perchée au troisième étage d'un hôtel, en attendant mieux.

Sa déficience mentale rajoute à ses galères. Rachel lui apporte tous les jours ses médicaments. Les prendrait-il, sans son aide? «Oui, quand même!» L'infirmière lui renvoie une moue dubitative. «Mais c'est mieux quand tu viens!» El Fakir prend le temps de raccompagner Rachel au rez-de-chaussée: «Bonne journée l'infirmière! Vous m'oubliez pas, hein?»

Prendre le temps de discuter (ici avec El Fakir) pour créer du lien est au cœur de l'action de Rachel et ses collègues. | Rozenn Le Berre

Comme pour d'autres, la rencontre avec l'équipe de Solida'Ssiad s'est faite sur un soin précis: pour El Fakir, un pansement. Puis l'infirmière déroule le fil, fait le point avec le patient sur son suivi de santé global. «Ce sont des gens qui n'ont pas du tout l'habitude de se soigner, pointe Rachel. Il faut tout reprendre à zéro.» Et, chaque jour, assurer un passage au domicile bienheureux pour ces personnes très isolées.

«Pour certains, on est la seule personne à qui ils parlent de la journée. Ce sont des personnes qui ont parfois rompu tous les liens familiaux et sociaux, donc elles sont en recherche de lien.» Une attention au lien que Rachel apprécie: «Dans notre secteur, il y a de moins en moins de personnels et de moyens. Les infirmiers n'ont plus le temps de parler avec les gens. Tandis que nous, on peut le faire.»

Soigner la relation

Impossible de soigner ce public sans s'enquérir du moral de chacun, rassurer, partager un café. Le lien social est au cœur de ce dispositif ouvert en 2014 à titre expérimental sous l'impulsion de l'Agence régionale de santé (ARS) des Hauts-de-France. Pour raccrocher les plus précaires au soin, le constat est sans appel: il faut prendre le temps.

«La priorité n'est pas le soin technique, précise d'emblée Edwige Gauthier. Il faut d'abord soigner la relation pour aider la personne à se réinscrire dans un parcours de santé. Prendre le temps nécessaire au travail sur l'estime de soi, à la création du lien de confiance.» Un lien construit dans la durée ne peut se faire lors d'interventions ponctuelles d'infirmières libérales.

Edwige Gauthier, cheffe de service du pôle santé de l'APSA. | Rozenn Le Berre

Durant les deux ans d'expérimentation, le dispositif a fait ses preuves, et a été étendu à d'autres villes des Hauts-de-France après 2016. Les Ssiad estampillés «précarité» deviennent aujourd'hui nationaux et prennent le nom d'Essip (Équipes spécialisées de soins infirmiers précarité).

L'antenne du bassin minier et celle de la métropole de Lille, deuxième territoire d'expérimentation en 2014, ont prouvé qu'en déployant des moyens à destination des plus précaires, on raccrochait des personnes au soin.

Éviter les ruptures de traitement

Arrivée à la pension de famille de Grenay, à quelques kilomètres de Lens, Rachel s'accorde une pause cigarette devant l'immense bâtisse en brique, en discutant avec un résident.

– Vous avez encore des poules?
Ouais, derrière! On les laisse là-bas à cause des chiens.

Dans la pièce commune, certains prennent un café, d'autre jouent au Scrabble ou se chargent des tâches ménagères. Femmes et hommes sont ici chez eux. Ils paient un loyer et décorent leur chambre à leur goût. Mais ils ne se sentent pas en capacité d'habiter seuls, alors ils partagent les pièces collectives avec d'autres et s'assurent du soutien d'éducateurs au quotidien.

Sous l'œil attentif de Rachel, Philippe prépare son pilulier. «Quand elle vient, ça me permet de bien prendre mon traitement. Parce que ça m'est déjà arrivé de prendre double dose.» Sans l'intervention de Rachel et ses collègues, le mésusage des traitements est fréquent. Lorsqu'il s'agit de traitements psychotiques ou de substitution aux addictions, la surdose ou l'absence de prise peut être catastrophique.

Une grande partie du travail de Rachel consiste à accompagner les personnes dans la prise de leur traitement. | Rozenn Le Berre

Astrid, suivie également par Rachel, loue les capacités d'écoute des infirmières de l'équipe. «C'est important. Ça nous rassure.» Envisager un suivi médical en ville lui semble impossible, elle n'est pas à l'aise à l'extérieur: «Les bus, tout ça, je connais pas.» Là encore, Rachel accompagne, fait le lien avec le médecin, tisse doucement la confiance qui permettra ensuite à la personne de le faire seule.

Dans une chambre voisine, Marie-Paule se fait chouchouter par Christelle, aide-soignante et collègue de Rachel. «Quand ça va pas, elles sont là pour nous réconforter. J'avais une barre dans le ventre à cause du stress, j'étais pas trop bien. Alors elle m'a fait un brushing, je me sens mieux!»

Concentration de problèmes sociaux

Solida'Ssiad couvre le secteur de Lens, Hénin-Beaumont, Carvin et Liévin. Historiquement acquis à la gauche, le bassin minier est désormais connu pour son vote à l'extrême droite, mais aussi pour son immense précarité. Le dispositif expérimental ne s'est pas implanté ici au hasard: «Le bassin minier concentre la grande précarité et tous les problèmes sociaux», résume Edwige Gauthier. La région n'a pas su se remettre de la fermeture des mines.

Lens, comme les autres villes du bassin minier, concentre de grandes problématiques sociales –ici à la pension de famille. | Rozenn Le Berre

«Cette précarité, on la voit surtout par le fait qu'il y a beaucoup de jeunes dans les structures d'urgence, complète Rachel. Des jeunes qui ont arrêté l'école tôt, qui se sont fait mettre dehors par leur famille. Ils sont très jeunes et ont déjà un parcours dans la précarité, en plus des addictions et des troubles psychiques.» Ce cocktail malheureux les mène vers la rue à l'aube de l'âge adulte.

«Il faut avoir les nerfs bien accrochés pour faire ce travail, admet Rachel. Quand on connaît les parcours de vie de certains, psychologiquement on prend un coup.» Malgré tout, elle aime son travail de dentelle, au cas par cas, auprès des invisibles. Elle lutte pour ce qui fait la raison d'être de son métier de soignante: apporter le soin à toutes et tous, où qu'ils soient.

«Je ne supportais plus de travailler à l'hôpital», renchérit Edwige, qui fut infirmière avant de devenir cheffe de service. Les cadences qui ne permettent plus de soigner le lien humain ne lui conviennent pas. Dans cette équipe, elle retrouve la noblesse du métier. «Quand on redonne du sens à l'humain, c'est là que tout se joue. Pour beaucoup, ça reste compliqué: ils sont très abîmés et il existe des fins tragiques. Mais il n'y a rien de plus beau que de voir une personne raccrocher, reprendre goût à la vie.» Elle tire ici sa foi en son métier: «Voir des gens renaître après vingt ans de rue, c'est juste incroyable!»

*Le prénom a été changé.

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