Égalités / Culture

«Top Gun», mon premier porno gay

Temps de lecture : 9 min

Iceman et Maverick ont été la bouée de sauvetage de mon adolescence d'homosexuel planqué au milieu d'une communauté chrétienne très conservatrice.

La fameuse scène de beach-volley topless dans Top Gun, mélange de démonstration de force, d'exhibition et d'amitié toute masculine. | Capture d'écran daniel simone via YouTube
La fameuse scène de beach-volley topless dans Top Gun, mélange de démonstration de force, d'exhibition et d'amitié toute masculine. | Capture d'écran daniel simone via YouTube

Quand les bandes-annonces de Top Gun: Maverick ont commencé à apparaître un peu partout ces dernières semaines, j'ai senti comme une pression familière dans certaines zones du sud de mon anatomie, un peu comme si j'avais subi l'impact d'un projectile lancé à plein régime. Quelque chose dans l'extase démontée de ces jets hurlants, dans les exclamations frémissantes de ces pilotes d'élite, a rouvert un portail enfoui donnant sur un paysage fantasmatique perdu de mon adolescence. Ou devrais-je plutôt parler d'un paysage branlatique? Ah oui, voilà, c'est ça: Top Gun, c'est ma toute première relation sexuelle.

Voyez-vous, dans les faubourgs chrétiens de Chicago du milieu des années 1990, où l'utilisation d'internet par modem était surveillée de très très près, Top Gun, c'était mon porno gay à moi. Je ne parle pas seulement de la tristement célèbre scène de beach-volley (à laquelle nous reviendrons, croyez-moi –personnellement j'y revenais toujours). La moindre infime référence –une mini-citation du style «C'est classifié», par exemple– me faisait un effet bœuf. Et bien entendu, la chanson de Kenny Loggins «Playing With the Boys» prenait une signification toute particulière.

Célébration du pénis américain

Ma triste bandaison adolescente semblait chaque fois répondre à l'appel du carton d'intro et de l'air de glam metal du générique de début du film. Ces chasseurs F-14 sexy se dressaient dans les airs, faisaient pivoter leur fuselage pour se mettre en position de combat, et moi, comme pour déclarer «J'arrive!» à l'univers, je regardais Maverick faire volte-face pour intimider un MiG-28 hostile, cockpit contre cockpit, le manche bien en main. À partir de là, l'intensité ne faisait que croître.

On me signale dans l'oreillette que Top Gun a une vraie intrigue et qu'elle raconte l'histoire d'un chien fou qui tente de devenir le meilleur pilote de chasse d'une école d'élite en Californie, la Navy Fighter Weapons School. J'ai eu beau l'avoir regardé littéralement des centaines de fois pendant mon adolescence, je ne m'en suis jamais douté. À mes yeux, ce film n'était qu'une série de scènes homo-érotiques qui faisaient monter la pression jusqu'à l'explosion.

Ce chef-d'œuvre de cinéma gay gentiment érotique était inexplicablement vénéré dans toute la chrétienté occidentale.

Des lunettes de soleil à la James Dean manipulées façon parade nuptiale aux t-shirts blancs bien moulants, en passant par les chevauchées à moto sans casque et les moteurs des avions éjaculant des jets de flammes au décollage, sans oublier la rivalité entre Iceman (Val Kilmer) et Maverick (Tom Cruise) et leurs œillades aguichantes, ou encore le terme flyboy lui-même [flyboy signifie «aviateur», mais fly veut aussi dire «braguette», ndlr]. Le fait qu'il y ait toujours deux garçons dans un cockpit à longueur de temps, sans oublier ces avions en forme de zizi qui lançaient des missiles en forme de zizi aussi –tout dans ce film était à mes yeux une célébration du pénis américain.

Et tous les personnages masculins importants y avaient des surnoms, à la manière d'un pseudo pour un coup d'un soir. Nom d'une pipe, il y avait même top dans le titre [terme qui désigne celui des deux hommes qui pénètre l'autre dans une relation homosexuelle] et la morale de l'histoire c'était ça: pour l'homme-enfant américain à la phallique arrogance, aucun obstacle n'est infranchissable.

Top Gun ne faisait pas que parler de sexe. Pour mon psychisme gay et frustré de 13 ans, c'était du sexe. C'était le seul type de sexe dont j'avais envie et que je pouvais vivre dans le sous-sol de mes parents, typique de la maison de classe moyenne américaine. D'ailleurs, étant donné que ce film parlait d'un concours d'aviateurs destiné à déterminer qui était le numéro 1 digne de brandir un trophée, Top Gun était davantage même qu'une célébration: c'était un témoignage de l'excellence du pénis américain qui, je l'espérais, finirait par se ruer sur moi un jour ou l'autre, dans un avenir plus ou moins lointain.

Chance inouïe, ce chef-d'œuvre de cinéma gay gentiment érotique était inexplicablement vénéré dans toute la chrétienté occidentale. Mais comment était-il possible que le reste du monde passât à côté de sa réalité? Comment expliquer que les adultes de ma ville conservatrice, ennemis jurés de toute sexualité extraconjugale, aient pu m'offrir ce plaisir solitaire?

En dépit de ses scènes de sexe tamisées et de quelques jurons clairsemés, Top Gun possédait une bonne couche de vernis de patriotisme militaire reaganesque et par conséquent, il était classé PG –inoffensif pour les enfants américains. Je pouvais le louer dans n'importe quel vidéo-club sans déclencher l'alarme «interdit aux moins de 16 ans» du compte de location familial, qui nécessitait alors de passer un coup de fil à la maison pour obtenir une autorisation parentale.

Devant mon enthousiasme pour ce film, mon père a fini par m'offrir la VHS à Noël et j'ai pu, en toute innocence, l'apporter à toutes les soirées pyjama du collège ou du lycée. Pas le moindre adulte, pas même un pasteur, ne cillait quand je disais à leurs fils en faisant bien exprès –et en souhaitant très fort qu'eux aussi soient des gays placardisés: «Top Gun est mon film préféré.»

Bienvenue à «pro-life land»

Dans ma ville de Chicagoland, à une vingtaine de kilomètres d'une tour d'ivoire du conservatisme social appelée Wheaton College (où aujourd'hui encore, les étudiants prêtent serment d'abstinence jusqu'au mariage), même le principal de mon lycée public était un chrétien évangélique déclaré qui considérait l'éducation publique comme une «mission». Il n'y avait aucune place dans ce monde pour les ados «homosexuels». On était à «pro-life land», l'utopie blanche de Billy Graham. Nous étions à deux doigts de nous retrouver de nouveau avec la prière à l'école, et les fréquents «moments de silence» pendant les annonces des autorités scolaires étaient chargés de sens chrétien.

Les profs et les adultes de cette époque détestaient la sexualité masculine adolescente, point barre, car elle avait le pouvoir de détruire la soi-disant pureté du corps féminin. Dans une culture dépourvue de contraception accessible, la faute rejaillissait automatiquement sur le garçon qui avait commis l'offense lorsque la fille de quelqu'un devait «gâcher sa vie» en menant une grossesse à son terme. Selon les professeurs d'économie de la santé des écoles publiques, seuls deux chemins s'ouvraient au pénis: soit la virginité jusqu'à vos justes noces avec votre épouse, soit la participation à une grossesse adolescente –une mise en garde plutôt pénétrante.

Si vous étiez gay, vous étiez tout bonnement hors du radar idéologique. Vous saviez qu'il fallait le cacher si vous vouliez garder vos amis. Vous représentiez la sexualité masculine sortie du droit chemin, sans les attaches d'une jeune femme bien à plaindre que les gens comme moi épousaient le plus tôt possible, afin de se débarrasser du stigmate de la virginité et de goûter la queue de l'ombre de la pâle copie fin de siècle d'une expérience sexuelle, quelle qu'elle soit.

Ceux qui faisaient leur coming out, ou qui étaient découverts, devenaient des lépreux de l'âme et se faisaient expédier dans des camps de conversion par les représentants de l'église qui copinaient avec les profs. Le principal de mon lycée invitait des «orateurs spécialistes du développement personnel» –des pasteurs blancs, donc–, qui s'étendaient pendant des plombes devant tous les lycéens réunis et vantaient la joie déculpabilisée du pilonnage d'épouse jusqu'à la ponte.

Nous subissions des pressions pour prêter un serment de virginité, afin que nos futures noces ne soient pas des échecs non sanctifiés aux yeux de Dieu. Comme j'étais un homo au placard et que l'idée de donner le change en ayant des rapports sexuels hétéros avec une fille qui ne manquerait pas de déchanter vite fait me terrifiait, j'ai prêté serment avec un grand enthousiasme. J'étais le premier dans la queue, même. Ce serment m'a permis de gagner du temps et de draper d'un voile de moralité une abstinence vis-à-vis d'un comportement qui ne me faisait rarement, voire jamais envie pendant ces années où mon taux de testostérone crevait le plafond.

«Mon cul! C'est moi qui te prends»

Autrefois, un garçon apeuré dans mon genre aurait sans doute pris l'habit dans le même but, mais moi j'avais mon serment de virginité. Et puis j'avais Top Gun, qui parvenait à contenir suffisamment de sexualité entre Maverick et Kelly McGillis pour laisser penser aux mâles alpha qui m'encadraient que j'étais normal, cool, top moumoute quand je citais Maverick et Iceman et même quand je poussais le bouchon jusqu'à déclarer: «Je vais passer tout mon après-midi de samedi à... regarder Top Gun

J'avais vu ce qui était arrivé à mon petit frère quand mes parents l'avaient chopé à visionner du porno hétéro grâce à son historique de recherches AOL. Nous ne savions même pas, dans les premières années d'accès à internet, que parents et administrateurs pouvaient se procurer ces informations. Quand nous l'avons appris, nous avons vécu comme une violation cette possibilité de remonter les méandres de notre curiosité, cette surveillance de ce que vous ne confiiez secrètement qu'à un navigateur susceptible de planter à tout moment. Après que le visionnage de porno de mon frère avait été dévoilé, j'avais bien vu qu'il était devenu sexuellement suspect aux yeux des adultes. Je savais que mon coming out à moi, s'il arrivait un jour, serait cataclysmique.

Alors je m'isolais et je regardais ma cassette vidéo avec le volume à fond. J'avais réglé l'avance rapide à dix minutes après le générique de début. Mon Top Gun à moi ne parlait que d'Iceman et de Maverick et de la tension qui montait entre eux. L'avance rapide sur une VHS, pour les non-initiés des temps modernes, cela voulait dire qu'on attendait devant un écran blanc en écoutant le bourdonnement rythmique du magnétoscope pendant que le ruban à l'intérieur de la cassette passait, physiquement, d'un point à l'autre. En gros, un adepte de l'avance rapide comme moi coupait et montait son propre film. Et je me débrouillais comme un chef.

Vingt secondes suffisaient pour passer du générique à la scène de beach-volley topless, mélange de démonstration de force, d'exhibition et d'amitié toute masculine. Ils smashent parce qu'ils ne peuvent pas s'embrasser, me disais-je. Encore vingt secondes pour arriver à la scène de la douche et de la serviette blanche immaculée, avec tous ces aviateurs et leur corps sculpté dans du fuselage de F-14, leur visage rasé de frais embué comme s'ils se remettaient tout juste d'un effort post-coïtal, véritables petites nectarines bien mûres qui avaient l'air tout droit sorties de photos de Jill Greenberg.

Encore vingt secondes jusqu'au combat aérien paroxystique quelque part au-dessus de l'océan Indien, culminant avec Iceman et Maverick qui se tapent victorieusement dans le dos sur le porte-avions et se disent ce qui était à mes yeux les deux répliques les plus sexy de tout le cinéma américain.

Iceman – Je te prends comme ailier quand tu veux.
Maverick – Mon cul! C'est moi qui te prends.

Et ça, mes amis, cette lutte pour la position dominante (je ne connaissais pas encore le concept de power-bottoming), suffisait à mon plaisir. Dans le sous-texte de mon fantasme, Iceman proposait: «Je vais prendre les choses en main.» Et ce petit obsédé de Maverick rétorquait: «Plutôt me passer sur le corps.» Plus tard, je les imaginais en train de faire des galipettes sur le pont du porte-avions.

La sexualité humaine ne peut être vaincue, même lorsque votre pays tout entier la transforme en ennemie.

Ce n'est que lorsque je suis parti à la fac, que j'ai enfin fait mon coming out et que j'ai commencé à sortir avec mon premier petit copain, que j'ai revisité le film et que j'ai remarqué qu'il y avait aussi des femmes dedans. Et même que deux actrices, Kelly McGillis et Meg Ryan, y donnaient des performances mémorables. J'ai doucement commencé à comprendre la différence entre l'homosocialisation de l'amitié militaire telle qu'elle est présentée dans le film et l'homosexualité à laquelle je rêvais autrefois.

Maverick achève l'histoire dans les bras d'une amoureuse. Qui l'eût cru? En tant qu'adulte, je fus bien obligé d'admettre que cette ingénue n'était pas un substitut pour Iceman, ni un subterfuge, ni une sorte de chaussette masturbatoire dont l'existence était justifiée par la nécessité de contraindre un désir masculin captif qui ne pouvait pas encore, pour faire référence à Oscar Wilde, s'exprimer de lui-même. Non, ça avait juste été mon propre voyage intérieur dans un sous-sol du Midwest avec une vraie chaussette.

Pour paraphraser Jeff Goldblum, d'un autre blockbuster de ma jeunesse, le zob finit toujours par se trouver sa voie. Quand un ado américain dit: «Je vais réussir à me branler avec ce truc», vous pouvez le croire, il y arrivera. La sexualité humaine ne peut être vaincue, même lorsque votre pays tout entier la transforme en ennemie. Cette chose qui fait partie de vous mais qui se dissimule saura se transformer, se déplacer et trouver un magnifique intermédiaire.

Pour moi, ça a été Top Gun: un feu de couverture, un ailier, un substitut d'amant qui m'a comblé jusqu'à ce que j'atteigne l'âge légal et m'a permis de me conserver, oserai-je le dire, «apte au combat». Et à cette VHS usée jusqu'à la corde, languissant désormais au fond d'un carton dans le sous-sol de mes parents, j'envoie ce message, pudique mais sincère: merci pour ton sacrifice.

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