Égalités / Culture

«Heartstopper», une façon moderne de raconter le vécu des personnes LGBT+

Temps de lecture : 5 min

La série Netflix, tout comme le comic book dont elle est tirée, évite le piège consistant à centrer son propos sur la souffrance, le rejet et les violences faites à ses personnages.

Nick Nelson (Kit Connor), l'un des deux héros de Heartstopper. | Capture d'écran Netflix via YouTube
Nick Nelson (Kit Connor), l'un des deux héros de Heartstopper. | Capture d'écran Netflix via YouTube

Charlie Spring, jeune collégien gay, harcelé et violenté par ses camarades, se retrouve à la rentrée avec pour voisin de classe Nick Nelson, talentueux rugbyman perçu par tous comme hétérosexuel. L'amitié qui naît entre Nick et Charlie se transforme progressivement en une relation amoureuse douce et sincère qui va amener les deux adolescents à construire leurs identités respectives et s'affirmer ensemble, grâce au soutien de leurs amis et vis-à-vis de leurs entourages respectifs.

Si le pitch de Heartstopper semble familier et convoque le souvenir d'autres productions culturelles ayant représenté le coming out gay à l'adolescence, le comic book d'Alice Oseman et son adaptation par le réalisateur Euros Lyn pour Netflix posent les bases de nouvelles narrations du vécu des personnages LGBT+. Tous deux évitent absolument les écueils d'une histoire des représentations trop longtemps construites sur la souffrance, le rejet et les violences faites à ces personnages.

Représenter l'homophobie du côté des personnes concernées

Heartstopper constitue une grande révolution dans le paysage sériel, car la série présente une histoire qui propose une représentation juste des formes d'homophobie subies par les personnes LGBT+, tout en ne faisant pas des violences homophobes un ressort narratif tendu vers la destruction de la relation amoureuse. La série prend ainsi le parti de représenter des personnages qui évoquent des images stéréotypées de l'homophobie, pour mieux en déconstruire les clichés et proposer d'autres représentations.

Ici, le «personnage refoulé» et la «brute homophobe» ne représentent pas le centre de l'intrigue des personnages LGBT+ et n'ont pas le dernier mot.

Le premier épisode de Heartstopper s'ouvre sur une séquence où Charlie rejoint Ben, un collégien plus âgé que lui, qui lui donne rendez-vous en secret pour l'embrasser à l'abri des regards. Ben n'assume pas d'être attiré par Charlie et l'humilie publiquement dès qu'il le croise.

Nick, lui, se confronte à la violence de Harry, un autre garçon de l'équipe de rugby, ouvertement homophobe et transphobe, avec lequel il traînait jusqu'ici. Harry harcèle publiquement Charlie, il est violent physiquement et ne cesse d'assigner Nick à l'hétérosexualité. Il est souvent représenté entouré d'une masse silencieuse d'autres garçons qui se contentent de rire à ses insultes homophobes et de renforcer la pression qu'il produit sur Nick.

Ici, le «personnage refoulé» et la «brute homophobe» ne représentent pas le centre de l'intrigue des personnages LGBT+ et n'ont pas le dernier mot. Dans le cas de Ben, sa relation avec Charlie n'est pas le sujet de la série. Quant à la violence homophobe de Harry, elle n'empêche pas la relation de Nick et Charlie de se construire, ni les personnages de se tourner vers des relations bienveillantes qui leur apportent soutien et écoute.

L'entourage, un soutien essentiel

Ce que Heartstopper s'attache à montrer en priorité, avec beaucoup de justesse et d'émotion, ce sont les séquelles psychologiques laissées par les agressions homophobes vécues par Charlie et leur influence sur sa relation amoureuse actuelle. Charlie ne cesse de s'excuser, s'empêche de s'exprimer ou de communiquer sur ses besoins avec Nick, parce qu'il a intégré l'idée qu'il ne méritait pas d'être considéré par ses partenaires –ou qu'exister publiquement en tant que jeune homme gay l'exposerait à des violences physiques et psychologiques.

La série offre ici l'illustration d'un lien de soutien intergénérationnel entre deux personnages.

En représentant l'homophobie comme un élément narratif qui n'est pas la préoccupation centrale des personnages, Heartstopper a de l'espace pour montrer les relations amoureuses comme un endroit de sécurité où les personnages peuvent partager les souffrances vécues et les dépasser. Nick, qui est lui-même en plein questionnement sur son rapport à sa sexualité, accompagne Charlie avec bienveillance, ne cessant de lui répéter qu'il n'aurait pas dû subir ces violences. Réciproquement, Charlie lui rappelle qu'il peut prendre le temps de faire son coming out pour lui et d'explorer sa bisexualité comme quelque chose qui lui appartient en premier lieu.

Outre la relation de Nick et Charlie, le cercle amical et l'entourage sont également représentés comme des ressources essentielles aux deux personnages pour s'affirmer et construire leurs identités. Elle, la meilleure amie de Charlie, qui a été victime de harcèlement transphobe alors qu'elle étudiait à Truham, entame avec appréhension sa scolarité au collège pour jeunes filles de Higgs, mais trouve rapidement en Tara et Darcy, un couple de camarades, des amies de confiance.

Tara et Darcy deviennent aussi des soutiens pour Nick au moment où celui-ci souffre de cacher sa relation avec Charlie mais craint de rendre sa bisexualité publique. Quant à Charlie, il peut compter sur le soutien de M. Ajayi, son ancien professeur, lui-même homosexuel. La série offre ici l'illustration d'un lien de soutien intergénérationnel entre deux personnages, et souligne l'importance pour les personnes LGBT+ d'avoir accès à la représentation des générations qui les ont précédées.

Regards

Dans Heartstopper, l'homophobie passe au second plan, et c'est bien la représentation de moments de bonheur et d'euphorie amoureuse que la série s'emploie à montrer. Avec douceur, elle met l'accent sur une temporalité amoureuse faite de moments suspendus –assis côte à côte sur le canapé, Nick hésite à poser sa main sur celle de Charlie qui est endormi à ses côtés– et d'accélérations –Charlie et Nick courent jusqu'à la mer main dans la main dans la dernière séquence de cette première saison. Le tout offre au public LGBT+ la mise à l'écran d'une insouciance amoureuse, infiniment politique, au sens où elle fixe dans ses images le droit à une représentation positive de l'homosexualité.

La thématique du regard y joue un rôle de premier plan. Nick et Charlie se voient, leurs premiers contacts sont des regards, celui du crush de Charlie, de l'amitié qui naît, des moments de bonheur partagés. Et cette euphorie se trouve mise en abyme dans une scène qui dit à elle seule le rôle crucial des représentations positives pour les jeunes personnes LGBT+.

«Heartstopper» tire la représentation des personnages du côté d'une vitalité nécessaire à la lutte contre l'homophobie et les LGBTphobies.

Tandis que Nick est à la recherche de Charlie au milieu de la fête d'anniversaire de Harry, il surprend un baiser passionné échangé par Darcy et Tara au milieu de la piste de danse. Lorsqu'elles se séparent, les deux jeunes femmes se regardent avec passion, rient et s'étreignent, heureuses de ne plus se cacher. Le contrechamp montre alors Nick qui les observe, sincèrement ému, avec un regard qu'on pourrait qualifier de «queer gaze», empreint de l'émotion de se sentir représenté, de voir des personnes de sa communauté exister ensemble dans le même espace que lui.

La série devient dès lors un espace de sécurité pour le public LGBT+, qui peut baisser la garde et abandonner la crainte de voir se reproduire les mécanismes de représentation violents. L'histoire des personnages gays au cinéma et dans les séries a trop souvent été réduite à la menace d'agressions homophobes (physiques, psychologiques) et à la douleur de l'épidémie de sida.

Heartstopper tire ainsi la représentation des personnages gays, lesbiens et trans du côté d'une vitalité nécessaire à la lutte contre l'homophobie et les LGBTphobies induites par la stigmatisation des personnes gays et queers dans les productions culturelles dominantes.

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