Politique

La fin de la LCR et son remplacement par le NPA a été une tragédie pour la vie politique

Temps de lecture : 4 min

Cette transition a brisé net toute une culture politique et a libéré quelques démons.

Alain Krivine, membre du bureau politique de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), et Olivier Besancenot, alors candidat de la Ligue à la présidentielle, le 24 juin 2001, à Paris. | François Guillot / AFP
Alain Krivine, membre du bureau politique de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), et Olivier Besancenot, alors candidat de la Ligue à la présidentielle, le 24 juin 2001, à Paris. | François Guillot / AFP

Dans notre histoire politique récente, la marginalisation progressive des partis de gouvernement de la Ve République est souvent commentée. On s'en félicite parfois, ou on le déplore. Le Parti socialiste (PS) et Les Républicains (LR, ex-UMP/RPR-UDF pour faire simple) ont vu leur influence se rétracter autour de leurs bastions locaux, évoquant ainsi le destin du «plus vieux parti de France», le Parti radical, devenu simple figurant de la politique nationale au fil des décennies.

Dans cette vision des choses, seul importe le destin de partis ayant exercé le pouvoir. Pourtant, depuis deux décennies, une autre disparition a joué un rôle non négligeable et, sans doute, d'une réelle et déterminante importance à gauche: la disparition de la formation trotskiste la plus emblématique de l'après-1968: la Ligue communiste révolutionnaire (LCR).

Une des meilleures écoles
de formation

La disparition, mi-mars, d'Alain Krivine, fondateur de la Ligue communiste révolutionnaire, a rappelé le rôle de cette formation trotskiste, modeste numériquement mais influente intellectuellement et structurante politiquement. Son effacement au profit du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) n'est pas sans conséquence sur le devenir de notre champ politique et sur l'évolution de ses marges à l'extrême gauche.

Les fondateurs de la LCR, qu'il s'agisse d'Alain Krivine, de Henri Weber, lui aussi récemment disparu, ou évidemment de Daniel Bensaïd (décédé en 2010), ont exercé une influence intellectuelle réelle sur plusieurs générations de militants. La LCR joua un rôle d'école de formation, inculquant une culture politique encyclopédique et un goût pour la théorie politique alliée à une solide capacité à construire sa réflexion. Longtemps, Rouge, son journal, fut lu bien au-delà de ses rangs ou même de son cercle de sympathisants. La qualité de ses articles et les analyses qui s'y déployaient séduisaient, intriguaient et intéressaient.

La Ligue fut donc un vivier, une école de formation, une rampe de lancement dans la vie politique pour nombre de responsables de gauche: Julien Dray, Gérard Filoche, David Assouline, Laurence Rossignol, Janette Habel, Christian Picquet, Henri Maler, Yves Salesse, Romain Goupil, Michel Field et tant d'autres, tous sont passés par la LCR. Beaucoup ont rejoint le PS à un moment ou un autre. D'autres ont poursuivi à la gauche de la gauche. Loin des clichés éculés sur le trotskisme, et en dépassant le simple programme qui était le leur –il faut le souligner–, les animateurs de la LCR ont marqué des générations entières.

Du cœur du mouvement social à la course à l'abîme

Des années durant, son service d'ordre aida des manifestations de gauche et le mouvement social, renforçant ainsi sa dimension d'acteur à part entière de la vie politique à gauche. D'autres organisations syndicales, des partis de gauche, ont également vu leur service d'ordre fondre comme neige au soleil ou s'étioler au fil des années.

Sans doute plus important encore: à partir de 1995, la Ligue s'investit dans les mouvements sociaux. Christophe Aguiton devient d'ailleurs une figure centrale de cette stratégie. La LCR apporte évidemment une méthode de réflexion, un savoir-faire en matière d'action. Elle est présente dans la rue et dans les forums sociaux internationaux ou européens.

Après 2007, la LCR décide de muter et de lancer un processus qui mène à la création du Nouveau Parti anticapitaliste. Comme tout processus de ce type, celui-ci est évidemment risqué et… les risques se concrétisent assez rapidement.

Sur le plan électoral, la LCR avait franchi, seule, les 4% aux présidentielles de 2002 (4,25%) et de 2007 (4,08%). Si après 2009, les scores du NPA sont nettement plus décevants, ce sont surtout ses prises de position et l'étrange impression de flou qui plane au-dessus d'elles qui créent les conditions de son effondrement, puis d'un fractionnement morbide de l'extrême gauche. De ce fractionnement sans fin naissent en effet des phénomènes qui créent, à la gauche de la gauche, un univers dépourvu de défense contre l'influence des idéologies morbides.

De «trotskiste», qualificatif qui –il est vrai– peut perdre de sa force en 2009, la formation devient «anticapitaliste» et laisse la place au NPA. Les conséquences sont perceptibles au-delà des rangs de l'ancienne LCR: si ses scores électoraux chutent, l'effondrement irradie sur l'ensemble de la gauche radicale.

Voile, Palestine: le périlleux déficit de pensée post-LCR

Quelques équivoques naissent et la «candidate voilée d'Avignon» aux élections régionales de 2010, Ilham Moussaïd, suscite une crise et une polémique. La présence en interne de correspondants du Parti socialiste des travailleurs anglais (SWP) –soit le courant du «socialisme par en bas», avec notamment Danièle Obono– contribue à troubler les esprits, tant ce courant symbolise «l'islamo-gauchisme» (et est sans doute quasiment le seul à mériter cette qualification).

De même, la confusion sur la question de la Palestine et les nouvelles équivoques liées à la participation à des manifestations pour Gaza créent un trouble sur la signification de «l'antisionisme» selon les anticapitalistes.

La LCR avait, parmi ses fondateurs et ses animateurs, des jeunes qui avaient été bercés par l'héritage du Bund ou qui s'étaient engagés dans l'Hachomer Hatzaïr, mouvement de gauche sioniste. Certains, lycéens à la fin de la IVe République, avaient dû faire le coup de poing contre les résurgences fascistes (notamment le mouvement nationaliste Jeune nation). S'en est suivie une capacité à penser librement la critique de la politique israélienne, en gardant en tête quelques repères fondamentaux. Le passage de la LCR au NPA a brisé net cette culture politique.

Quelques riches vestiges?

Ainsi, en disparaissant, la LCR a libéré involontairement quelques démons, dont ce «socialisme des imbéciles» qu'est l'antisémitisme, même paré des atours de l'antisionisme, souvent prôné par des gens qui ne connaissent ni l'histoire du sionisme ni celle du mouvement révolutionnaire.

Il se trouve, heureusement, à la gauche de la gauche, des figures comme Ivan Segré pour établir un raisonnement sensé et instaurer de la raison et de la culture là où, désormais, elle fait défaut. A contrario, les envolées d'une Houria Bouteldja, parfois couvée de la bienveillance des anticapitalistes, même si elles sont le fait d'une minorité de l'extrême gauche, permettent à ses opposants d'inculper l'ensemble de la gauche radicale.

On trouve, dans la revue de critique communiste Contretemps, les anciens de la Gauche unitaire ou de la Gauche anticapitaliste, des groupes permettant de comprendre ce qu'a été la LCR dans le passé. Cependant, la mort de leur ancienne organisation ne peut se réparer en un jour ni même en quelques mois ou années. Substituer le NPA à la LCR était un pari risqué, une expérience hasardeuse s'il en est. Le doute jeté sur la gauche radicale dans son ensemble a ainsi pour origine la fin de la LCR.

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