Santé / Culture

Sans «Dirty Dancing», je n'aurais jamais réfléchi au coût d'une IVG

Temps de lecture : 6 min

Aux États-Unis, l'avortement est loin d'être gratuit. Hollywood devrait le montrer à l'écran.

Anne Duchesne (Anamaria Vartolomei) dans L'Événement d'Audrey Diwan. | Capture d'écran Bandes Annonces Cinéma via YouTube
Anne Duchesne (Anamaria Vartolomei) dans L'Événement d'Audrey Diwan. | Capture d'écran Bandes Annonces Cinéma via YouTube

Quand on pense au film Dirty Dancing, c'est à peu près toujours la célèbre scène du porté et celle où Patrick Swayze dit: «On ne laisse pas Bébé dans un coin» qui viennent à l'esprit. Mais ces dernières semaines, la fuite d'un mémo de la Cour suprême américaine révélant que l'arrêt Roe v. Wade pourrait bientôt être annulé a rappelé à bon nombre de gens que l'avortement joue aussi un rôle majeur dans l'intrigue de Dirty Dancing.

Après tout, Bébé (Jennifer Grey) n'apprend à danser que pour pouvoir remplacer Penny (Cynthia Rhodes), qui doit gérer une grossesse non désirée. Je me suis rendu compte qu'au fil des années, un autre élément du film, un chiffre, en fait, m'avait accompagnée presque autant que le fameux porté: 250 dollars.

C'est la somme dont Penny a besoin pour subir un avortement clandestin dans le film, somme que Bébé va emprunter pour elle à son père, un médecin de famille. Ces 250 dollars sont restés collés à moi pendant des années sans que j'en aie conscience; c'est devenu à peu de chose près ma seule idée de ce que pouvait coûter un avortement. Peu importe que le film soit une fiction ancrée dans un passé lointain, en 1963; jusqu'à très récemment, quand on me demandait combien coûtait une IVG, je commençais sûrement par répondre: «Eh bien, dans Dirty Dancing ça coûte 250 dollars...»

«On réfléchit rarement au prix d'un avortement, jusqu'au jour où on en a besoin», m'explique Steph Herold. Cette chercheuse travaille sur l'Abortion Onscreen Database, un projet de l'Université de Californie à San Francisco, qui rassemble les exemples de représentations d'avortements dans les médias. «C'est sans doute parce que le seul moment où vous en entendez parler, où vous vous demandez “Tiens, mais combien ça peut coûter, un avortement?” c'est quand vous voyez quelqu'un en parler au cinéma ou à la télévision.» Sachez qu'aujourd'hui, aux États-Unis, une IVG médicamenteuse ou par aspiration coûte en moyenne autour de 500 dollars (475 euros).

On ne laisse pas l'argent dans un coin

Il est assez rare que le sujet de l'avortement soit abordé au cinéma, et en cela Dirty Dancing se distingue à divers titres, notamment à cause de ce chiffre si important de 250 dollars. Steph Herold constate que parmi les plus de 180 films et séries télévisées cités dans la base de données Abortion Onscreen Database, seuls quinze comportent une évocation du prix, et moins encore avancent un chiffre spécifique.

Bonne nouvelle: c'est peut-être en train de changer. «Il semble naître une tendance avec des films qui en parlent davantage, qui abordent spécifiquement le sujet de l'accès à l'avortement», ajoute Steph Herold, avant de citer Grandma, sorti en 2015, et Enceinte, ou pas, en 2020. «Ces exemples récents sont uniques, me semble-t-il, dans la mesure où ils parlent d'un immense obstacle à l'avortement: devoir trouver l'argent pour le payer», poursuit-elle, même si «ils n'entrent pas vraiment dans les détails: pourquoi doivent-elles trouver cet argent? Est-ce que c'est parce que leur assurance ne couvre pas les frais d'IVG?»

On peut désormais ajouter à la liste de films qui parlent du prix d'un avortement une nouvelle œuvre, L'Événement, un film français qui se déroule en 1963, comme Dirty Dancing, et dans lequel Anne, étudiante en lettres, doit trouver l'argent qui lui permettra de se payer un avortement clandestin.

Audrey Diwan, réalisatrice et coscénariste de L'Événement, voulait montrer que l'accès à l'avortement, illégal en France jusqu'en 1975, était en grande partie déterminé par la classe sociale. «L'avortement clandestin est alors un problème de femme pauvre», me dit-elle. Alors que celles qui avaient les moyens pouvaient se rendre dans d'autres pays («Si tu as de l'argent, tu prends un bateau et tu vas en Angleterre», ajoute Audrey Diwan), pour les femmes moins argentées, la solution était d'avoir recours à un avortement aussi dangereux qu'illégal.

«Lorsqu'elles étaient riches, l'histoire n'était pas la même, remarque-t-elle. Ce qui veut dire que l'argent est vraiment central dans la question qu'on doit se poser.»

400 francs

Comme pour les 250 dollars de Dirty Dancing, L'Événement nous donne un prix précis: 400 francs. «Annie Ernaux et moi avons travaillé sur l'idée de ce que cela devait coûter, et comment le traduire en monnaie de l'époque», explique Diwan (Annie Ernaux est l'autrice du livre sur lequel se base le film). Elles voulaient être fidèles à l'époque, mais le secret qui entourait alors l'avortement et le manque de documentation directe n'aident pas à déterminer un chiffre exact. Elles ont arrêté le chiffre de 400 francs, mais «ce n'était jamais le même prix partout, comme vous vous en doutez».

«L'idée, c'est: oublie ton passé pour sauver ton avenir.»
Audrey Diwan

C'est un chiffre un peu difficile à interpréter quand on n'a pas vécu dans la France des années 1960; j'ai donc demandé à Audrey Diwan ce que cette somme aurait représenté pour Anne, qui vend ses affaires dans le film pour se procurer l'argent nécessaire. Elle doit vendre «littéralement tout ce qu'elle possède», m'a répondu la réalisatrice. «Elle garde très peu de vêtements et se sépare de tous ses bijoux de baptême.»

En plus de montrer le désespoir d'Anne, le fait qu'elle vende les souvenirs qui lui sont chers sert un but métaphorique, poursuit Audrey Diwan. «L'idée, c'est: oublie ton passé pour sauver ton avenir.»

Si l'exactitude de ces chiffres peut rendre le problème plus concret, elle peut également en donner une idée fausse. Si, comme moi, vous regardiez Dirty Dancing dans les années 1990 ou 2000, le chiffre de 250 dollars pouvait vous faire penser que rien n'était désespéré: c'était plus d'argent qu'aucun adolescent de ma connaissance n'en avait sous le coude, mais ce n'était quand même pas une somme totalement invraisemblable.

Mais 250 dollars d'alors équivaudraient environ à 2.300 dollars d'aujourd'hui (près de 2.200 euros). C'est le chiffre auquel la scénariste de Dirty Dancing, Eleanor Bergstein, était arrivée après avoir fait des recherches sur le coût réaliste d'un avortement dans la région de New Paltz, dans l'État de New York, dans les années 1960.

«C'était plus d'argent qu'aucun de ces gosses ne pouvait en gagner en travaillant tout un été dans les Catskills, m'a-t-elle expliqué. S'ils avaient tous mis leurs gains en commun, les jeunes de la salle de danse n'auraient pas eu assez pour le payer, parce qu'en réalité, ils étaient logés et nourris, et n'avaient que les pourboires pour vivre. C'était totalement utopique.»

Vers une collection de collectes

Bien qu'elle ait écrit le scénario d'un film qui traite de la difficulté financière que représente un avortement, Eleanor Bergstein affirme ne s'être rendu compte que l'argent restait un énorme problème aujourd'hui que lorsqu'on lui a demandé de participer à une levée de fonds lors d'une projection de Dirty Dancing, il y a quelques années à peine:

«Je n'ai compris que pendant la session de questions-réponses après le film que la projection servait à lever des fonds pour des femmes qui n'avaient pas les moyens de se payer une IVG même légale, que parfois il fallait encore se rendre dans un autre comté ou même un autre État si vous aviez dépassé un certain nombre de mois ou quelque chose comme ça.»

Il nous faut davantage de films et de séries qui se déroulent aujourd'hui pour parler aussi de l'aspect financier contemporain de la chose.

«Ça m'a ouvert les yeux, continue-t-elle. Quand vous n'avez pas d'argent, tout est difficile –c'est difficile de remplir le frigo, de trouver du lait pour votre bébé, tout est dur. Mais je n'avais pas vraiment réfléchi à la difficulté d'obtenir un avortement légal.»

Si la décision Dobbs v. Jackson Women's Health Organization va dans le sens que semblent indiquer tous les signaux, ce type de levée de fonds ne fera que se multiplier –tout comme les descriptions à l'écran de la réalité de ce qu'implique le prix d'un avortement.

«À mesure que l'avortement sera de nouveau criminalisé, son prix augmentera, pas parce que l'acte coûtera plus cher en lui-même, mais parce que les femmes devront se déplacer plus loin, prendre davantage de congés et rester plus longtemps à l'hôtel, explique Herold. Il reviendra vraiment à Hollywood de montrer ça et de faire en sorte que les gens en prennent conscience.»

Je suis contente que Dirty Dancing m'ait obligée à réfléchir à la difficulté de se payer un avortement à cette époque lointaine. Ceci dit, il nous faut davantage de films et de séries qui se déroulent aujourd'hui pour parler aussi de l'aspect financier contemporain de la chose. La danse est en option –mais elle est fortement recommandée.

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